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SERBICA ♦ Revue électronique ♦ N° 19 / 2017

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Enquête : poésie - réponses de Djordje Despić

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Enquête : poésie - réponses de Boris Lazić

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♦ Études de réception

 



LES LUMIÈRES ET LES OMBRES D’UN CHEF D’ŒUVRE

Branimir Šćepanović vu par la critique française

par

MILIVOJ SREBRO

 

 Scepanovic portrait 

Branimir Šćepanović
(1937)

1. Un roman-événement

Il y a des livres qui, sans efforts particuliers de la part de leurs éditeurs et sans publicité quelconque, réussissent à s’imposer par leurs qualités littéraires et par leur force intérieure. C’est le cas de La Bouche pleine de terre qui – aussitôt après sa parution en 1975 – a été accueilli tant en France qu'en Suisse et en Belgique, comme un véritable événement. Mal préparés à une telle nouveauté venant d'une littérature dont ils avaient une idée très vague et plutôt stéréotypée, les critiques n'ont pas caché leur étonnement, voire leur admiration. Dans le déluge de louanges, il y avait certainement des exagérations propres au discours journalistique. Mais, en somme, le récit de Šćepanović, produit d'une imagination peu commune, a trouvé l’écho qu'il méritait. Voici quelques citations à titre d'exemple. C'est "un roman qui, par sa profondeur, la puissance de sa thématique et la beauté de son verbe, se hisse au niveau de la plus grande littérature", écrit le Magazine littéraire.[1] En Suisse et en Belgique, ce sont les mêmes commentaires  élogieux. "Ce récit tendu comme un cri ne ressemble à rien de connu", constate stupéfait le critique du Journal de Genève[2], tandis que celui de Notre temps conclut avec des mots encore moins conventionnels : "Je vous le conseille : chercher ce livre coûte que coûte, et lisez-le ! C'est mon Goncourt..."[3]

Ce roman court mais riche de symboles qui lui donnent une allure énigmatique a, tout d'abord, provoqué la curiosité de ses interprètes par son sujet original : la chasse à l'homme. Le héros, après avoir appris dans un hôpital de Belgrade qu'il va mourir prochainement, décide de regagner son pays natal, où il prétend pouvoir enfin agir librement et choisir sa propre mort. Cependant, échappant à son contrôle ainsi qu’à toute logique, son histoire prendra subitement une suite étrange, inconcevable : une fois arrivé au Monténégro, le héros sera la victime, sans en savoir la raison précise, d'une battue déchaînée à la fois absurde et fantasmagorique. Mais ce n'est pas seulement cette histoire étrange qui a séduit les critiques. Ce sont aussi, ou avant tout, ses qualités littéraires proprement dites : son style dépouillé mais saisissant et imprégné d'une énergie langagière intérieure ; sa narration dynamique qui tient sans cesse le lecteur en haleine ; son imagination débridée où s'entremêlent les images de la réalité et les significations métaphysiques ; et enfin, sa mise en forme non conventionnelle, fondée sur une focalisation dynamique, qui donne au récit un rythme tout à fait particulier.

2. Un « coup de maître » et un défi relevé par la critique

Œuvre aux multiples facettes, La Bouche pleine de terre est un livre subtil capable, comme le constate Richard Garzarolli, non seulement de séduire mais aussi de piéger "par une complexité secrète, dont nous avons peine à saisir les prémisses »[4]. Pourtant, cette « complexité secrète » du roman de Šćepanović, au lieu de susciter la méfiance, a plutôt attiré, nous semble-t-il, la curiosité de la critique. Séduit et même enchanté par ce « livre miraculeux », Jean-Louis Kuffer a, parmi les premiers, relevé le défi : dans ses trois recensions, publiées dans différentes revues[5] (ce qui révèle la fascination que ce récit a exercée sur lui), le critique essaie d'esquisser à gros traits les spécificités « secrètes » de ce roman. En premier lieu, il souligne l'universalité de sa thématique ‒ la position tragique de l'homme  dans un monde fondé sur la contrainte : chasser ou être chassé ; une thématique qui, à travers une histoire captivante, "nous invite à une méditation sur la signification de l'existence humaine, qui rejoint les interrogations fondamentales de la littérature de tous les temps et de tous les pays"[6]. Bien entendu, cette thématique universelle atteint chez Šćepanović, selon sa propre vision du monde, une dimension particulière et un accent singulier. En racontant cette histoire insolite, l'écrivain réussit, d'après Jean-Louis Kuffer, à trouver un parfait équilibre entre un récit réaliste et une fable métaphysique ; un équilibre qui lui permet d'associer le fantastique qui jaillit des symboles allégoriques et des images poétiques à la "réalité la plus tangible".

Scepanovic La Bouche pleine de terre

Cette démarche, qui apparente La Bouche pleine de terre au "réalisme magique", est selon J.-L. Kuffer en parfaite concordance avec la mise en forme choisie. Concrètement, la chasse à l'homme, cette poursuite effrénée, est présentée dans le roman à travers deux visions opposées ‒ celle des chasseurs et celle du chassé ‒ qui alternent tout au long du roman. Pour canaliser une histoire qui hésite entre réel et imaginaire, cette forme alternée qui, toujours selon J.L. Kuffer, fait penser au Faulkner des Courtes histoires ou des Palmiers sauvages, s’avère parfaitement adéquate. Car l'alternance de paragraphes narratifs n'est pas seulement un simple changement de focalisation, elle vise beaucoup plus loin. Elle donne à l'œuvre une richesse d'expression et une "magnifique plasticité" et, à la fois, crée un rythme intérieur qui, à travers de brusques accélérations et retours en arrière, nuance la progression psychologique d'"une façon qui époustoufle". Le résultat de cette démarche et de la "beauté poétique de son expression" est, nous dit Jean-Louis Kuffer, impressionnant : La Bouche pleine de terre se présente finalement comme "un magnifique poème à l'existence"[7].

Guy Denis[8] n'est pas moins impressionné par l'habileté de Šćepanović à construire une structure narrative qui repose sur "le montage parallèle-polysignifiant". Mais il trouve la singularité de ce "livre extraordinaire" également ailleurs : La Bouche pleine de terre est, souligne-t-il, un ouvrage difficilement classable, une œuvre qui, d'une part, mélange les genres et, d'autre part, offre au lecteur toute une gamme de thèmes à méditer. S'agit-il d'un roman, d'un conte, d'une allégorie ou, peut-être, d'une parabole ? Guy Denis donne à cette question une réponse vague mais intéressante. Le récit qui navigue habilement entre réel et fantastique, ni pleinement vraisemblable ni vraiment invraisemblable, peut être éventuellement associé « à une École de l’Étrange (ni réel ni non-réel) », ou bien « à une école de la fable orientale », ou encore à un « poème en prose ». Pour ajouter au désarroi des critiques, il y a ce symbolisme captivant qui enfin « persuade le lecteur qu'il vient de lire une œuvre magique... »

Au niveau des thèmes de réflexion qui s'entrelacent dans ce court roman, Guy Denis  fait appel à la complicité du lecteur et en distingue plusieurs, d'après lui les plus importants : les réflexions sur la mort choisie, la volonté de transgresser le tabou de la mort, la peur et le pouvoir, le goût de vivre et l'amour et, surtout, l'origine de la haine et sa collectivisation. À cette panoplie de thèmes développés dans La Bouche pleine de terre, certains critiques en ont ajouté d’autres. Pour Françoise Wagener,[9] les thèmes qui prédominent dans ce roman, dans ce "coup de maître", concernent, avant tout, les problèmes de la solitude humaine et de la "conjugaison de soi et du monde" ; Jean-Baptiste Mauroux[10], quant à lui, met l'accent plutôt sur les thèmes de la rédemption, de l'extase, de la catharsis et de l' "alchimie mentale" qui "tissent entre eux de mystérieuses correspondances".

Pour tenter de saisir les mystères de ces correspondances énigmatiques, ce dernier a recours aux comparaisons insolites et audacieuses. Comme s'il s'agissait d'un tableau, Jean-Baptiste Mauroux a trouvé dans La Bouche pleine de terre les couleurs propres à la peinture de Paul Klee, de Van Gogh et de Luis Soutter. Ainsi, l'"univers mental" du pourchassé est brossé, selon lui, aux couleurs de Paul Klee, tandis que la fin de la poursuite ressemble plutôt à "un vertige bleu et ocre" à la Van Gogh, ou bien à "un ballet d'encre et de suie peint sur la caverne des songes" par Soutter. Et ce n'est pas tout. Deux autres détails remarqués par ce même critique s'imposent par leur curiosité : dans la volonté de vivre de l'homme pourchassé, Jean-Baptiste Mauroux voit une "démesure nietzschéenne" et, sur son visage, un symbole significatif : "non point la crispation douloureuse d'un Christ, mais le sourire de Bouddha"!

Quant aux autres critiques, chacun a abordé à sa façon la lecture de La Bouche pleine de terre. Résumons leurs idées. Pour Georges Nivat[11], par exemple, le roman de Šćepanović est "une fable métaphysique" qui, certes, fait penser à Albert Camus, mais, fondamentalement, est une œuvre authentique, "un chant singulier, isolé, unique peut-être dans les lettres d'aujourd'hui". Robert Netz et Sanda Stolojan, malgré un certain goût commun, lisent pourtant La Bouche pleine de terre différemment. Pour Netz, cet "admirable récit" au rythme tendu est au premier chef "une méditation sur la mort omniprésente", une allégorie puissante "du triomphe de la mort"[12]. Sanda Stolojan ne nie pas cette forte présence de la mort ; d'ailleurs, remarque-t-elle, la course haletante du chassé et des chasseurs qui s'accélère sans cesse « matérialise magnifiquement la vie allant à la mort". Mais elle souligne davantage le côté du livre qui montre "la passion humaine pour la vie"[13].

Enfin, le style de Šćepanović, cette "grande force d'expression"[14], a lui aussi suscité l’intérêt et parfois même l’enthousiasme de la critique ; en particulier son ton discret qui, paradoxalement, laisse l'impression d'une puissance bouleversante. La beauté de La Bouche pleine de terre, d'après Sanda Stolojan, vint justement de ce style, de "son dépouillement et de sa discrétion"[15]. La beauté, certes, mais aussi la force, ajoute de son côté Georges Nivat, force qui réside dans le fait, précise-t-il, « de ne pas trop en dire"[16]. Mais c’est sans doute Bertrand de Flavigny[17] qui fut le plus impressionné par la "puissance poétique sans fard" de ce style qui fait de ce roman « un éblouissant vertige ».

3. Entre « malentendu camusien » et parabole évangélique

Parmi les interprétations de La Bouche pleine de terre qui ne manquent, on l’a vu, ni de lucidité, ni d’imagination, ni d’audace, celle de Claude Lesbats, mérite, nous semble-t-il, une place à part.[18] Il s'agit, en fait, d'un essai analytique qui se concentre sur quelques questions choisies, mais qui nous montre ce roman sous une autre lumière. Connaissant bien l’œuvre de Šćepanović, Lesbats voit dans La Bouche pleine de terre d'abord un procédé d'écriture fondé sur l'organisation antithétique du récit (il se retrouve également dans les autres livres de l'écrivain) et qui met en évidence le thème obsessionnel de l’auteur : le problème de l'intégration d'un individu, souvent hors norme, dans une société, problème qui aboutit presque toujours à un affrontement ouvert entre ce personnage et un groupe exprimant les valeurs de la société en question.

Ce procédé autour duquel l'écrivain tisse son histoire peut être, d'après le même critique, interprété différemment, selon le contexte choisi par l'interprète. Par exemple, il peut être considéré comme une variante du "schéma romantique des héros en butte à l'aveuglement d'une société médiocre", ou comme "une forme au service de l'affirmation individuelle", dont le but est également la contestation des valeurs collectives, rigides et dépassées, propres au pays natal de l'écrivain, ou, encore, comme une illustration créative d'un thème éminemment existentialiste : le "malentendu". Mais ici, Lesbats nous met en garde et suggère qu'il faut prendre toutes ces interprétations avec des réserves. Car, « l'évidente organisation du récit n'a-t-elle pas fonctionné comme un piège, en dissimulant ce que le texte peut avoir d'original ? »[19] Ainsi il examine l'interprétation selon laquelle le problème crucial de La Bouche pleine de terre pourrait être considéré comme un simple "malentendu" existentialiste, et il constate : il s'agit d'un piège où on peut tomber facilement si on néglige le "fonctionnement paradoxal du récit". En réalité, par son insistance tout au long du livre sur un "malentendu camusien" entre les personnages en conflit, l'écrivain nous éloigne délibérément de l'essentiel. Car, souligne Lesbats, "le destin de ces hommes ne dépend pas du résultat d'une poursuite anecdotique. Comme dans la tragédie antique, ce qui est en jeu est déjà joué..."[20]

La spécificité de La Bouche pleine de terre, dit encore Claude Lesbats, doit également à sa dimension allégorique : l'écrivain semble avoir construit son récit sur le modèle de la "parabole évangélique". Pour étayer cette constatation, le critique note la présence dans le livre de plusieurs éléments qui ressortent de l'univers des Évangiles. D'abord, il met en relief un symbole suggestif : l'étoile filante qui apparait au début du récit et peut être interprétée "comme la désignation par le Ciel de celui qui va être porteur d'un message aux vulgaires humains"[21]. Ensuite, il souligne un thème éminemment évangélique : "la victoire sur la mort". Ce thème développé à travers une histoire secondaire (l'histoire de la "résurrection" de Ioksim, le bisaïeul du pourchassé), est cependant très fonctionnel sur le plan global. Et surtout, l'image finale du récit : l'image du pourchassé sur un rocher qui rappelle inéluctablement celle du "Christ sur le Mont Tabor". Par l'intermédiaire de son "sourire mystérieux" et de son corps nu, le héros donne l'impression, finalement, d'être "le porteur d'un message venu d'ailleurs".

Mais La Bouche pleine de terre ne suit pas aveuglément le schéma des Évangiles. Son originalité réside justement dans la différence par rapport à ce schéma stéréotypé. Car c'est cette différence qui permet à l'écrivain de donner, tout en utilisant les images qu’il emprunte aux Évangiles, sa propre vision de la destinée humaine. C'est pourquoi Lesbats nous rappelle que les similitudes entre les deux univers, celui créé par Šćepanović et celui du Nouveau Testament, doivent être interprétées strictement dans "les limites de la métaphore". En dehors de la métaphore, la différence est essentielle. La meilleure preuve en est la fin du roman. Car, tandis que "les Évangiles se terminent sur la résurrection, le témoignage et la parole, notre récit, lui, s'achève sur la vision d'un monde qui se plonge dans les ténèbres (...) et sur le silence"[22]. Mais, c'est un silence, pourrait-on ajouter dans l'esprit du texte de Claude Lesbats, qui en dit plus long que les paroles.

4. À la merci des caprices de la critique

Après le grand succès de La Bouche pleine de terre, sans aucun doute le maître livre de Šćepanović, on aurait pu croire que le chemin menant à la pleine affirmation de cet écrivain en France, était finalement ouvert. Tel ne fut pourtant pas le cas. Les livres parus ultérieurement, La Mort de monsieur Golouja (1978), Le Rachat (1981) et L’Été de la honte (1992), ont été accueillis avec un intérêt bien plus tempéré[23]. Après sa découverte fulgurante, Šćepanović a donc dû, à l’instar de son grand compatriote Ivo  Andrić, subir les aléas de la mode littéraire et les caprices de la critique.      

Scepanovic Golouja  

La Mort de monsieur Golouja, recueil composé de trois nouvelles, n'a suscité qu'un intérêt modeste. Quelques réactions critiques qui ont accompagné sa parution témoignent néanmoins qu'il s'agit d'un livre riche en significations qui met au jour une autre facette du talent de l'écrivain. En découvrant à son tour l'art de la narration de Šćepanović le critique du Soir[24], impressionné, écrit : c'est "un grand et terrible conteur !" Pour argumenter, il souligne quelques spécificités propres à cet écrivain, en particulier son talent à concilier dans ses nouvelles des éléments différents : l'allégorie, la fable et les méditations métaphysiques sur la "réalité la plus crue". Georges Nivat, de son côté, se montre plus enthousiaste encore. Pour lui, le recueil La Mort de monsieur Golouja, où domine un "goût pénétrant de mort", révèle sans ambiguïté "un maître exceptionnel de la nouvelle" et, également, "un des plus remarquables écrivains d'aujourd'hui"[25].

Quelques années plus tard, à l'occasion de la parution d'un nouveau livre de Šćepanović, Nivat exprimera à nouveau sa fidélité à l'écrivain et sa passion pour son univers littéraire. Cette fois-ci il signera la postface pour Le Rachat[26], un texte bref mais dense et pénétrant qui deviendra une référence pour les critiques qui en ont rendu compte. En soulignant un thème essentiel qui hante les livres précédents de Šćepanović, "la chasse au vivant organisée par la meute", Nivat constate, d'abord, que ce thème se trouve également au cœur du Rachat. La chasse à l'homme prend ici, précise-t-il, une allure allégorique, mais la vision du monde où l'individu est laissé à la merci d'une société aveugle reste toujours cruelle et impitoyable. Le héros du Rachat n'a pas non plus la possibilité de choisir : il devient une victime sans savoir pourquoi ; en l'occurrence, la victime de l'Histoire dont il était, à l'époque, sans vraiment le vouloir, le protagoniste. De quoi s'agit-il au juste ?

Grégoire Zidar, un chauffeur de camion, revient sans intention véritable sur le lieu où, durant la Seconde Guerre mondiale, il s’est illustré par un acte de bravoure et où une statue de bronze lui a ensuite été érigée. Cette situation à la fois étrange et absurde, régie par le pur hasard, où l'homme vivant, "l'homme socratique (sans le savoir)" se trouve face à "l'homme simulacre", face à "sa propre allégorie"[27], deviendra bientôt intenable pour le héros. Menacé par la foule en colère prête à tout faire pour préserver la face embellie d’une Histoire pétrifiée, il n’aura son salut qu’en payant le prix fort – renoncer à sa véritable identité. Georges Nivat compare cette démarche où l'homme se voit confronter à sa propre allégorie, à son double, à celle utilisée par le Polonais Andrzej Wajda dans son film L'Homme de marbre tout en précisant que la vision allégorique de Šćepanović va plus loin. Elle se situe aussi dans un autre contexte, plus profond et plus universel : "aux confins de l'ontologie". C'est pourquoi, conclut-il, le sort du héros n'est pas tout à fait dépendant de la rançon infligée par la meute de mesquins et par l'Histoire étouffante. Car, "au-delà de cette rançon, il y a le rachat, et au-delà du rachat une rédemption"[28].

Scepanovic Rachat

Les comptes rendus dans les journaux, consacrés à ce roman, sont plus ou moins des variations sur les réflexions de Nivat, mais des tentatives aussi pour élucider certaines particularités du récit. L'Impact[29] présente Le Rachat comme une "fresque de la société socialiste yougoslave" et attire l’attention sur son style "captivant et envoûtant". Journal du Jura[30], de son côté, met en relief plutôt le drame de la perte d'identité dans "la société-Moloch" qui réduit l'individu "à un matricule – au néant", tandis que Latitude souligne surtout le pessimisme de Šćepanović, le point commun de ses œuvres : "Homo homini lupus est, voilà bien une des phrases de prédilection de l'auteur du Rachat, comme du philosophe allemand, Schopenhauer"[31].

Enfin, notons une interprétation bien particulière du Rachat faite plusieurs années après la sortie du livre, en 1991, et exprimée par l'intermédiaire d'un autre genre : le théâtre. Il s'agit de l'adaptation du roman pour la scène par Marc Bélit. Grâce à un entretien avec le metteur en scène, où il a minutieusement expliqué sa lecture du roman et sa transposition dans une autre "écriture", nous pouvons nous faire une idée assez précise de son entreprise[32]. C'est le côté dramatique du roman, bien sûr, qui a surtout attiré son attention. Pour satisfaire les exigences de la dramaturgie et pour passer à l'écriture théâtrale, il était obligé, d'après ses propres dires, de "recentrer" le récit autour des trois moments suivants: a) "la confrontation du héros avec les forces qui l'oppriment" ; b) "le passage dans le domaine du rêve" (une "plongée en abîme dans l'histoire") ; et c) "le retournement complet qui aboutit à un salut individuel". Le but d'une telle interprétation, toujours selon le metteur en scène, est précis : montrer, à travers une confrontation du réel et de son illusion, le drame d'une identité double et ambiguë conditionnée par les circonstances imposées. En effet, c'est le drame d'un non-héros, semblable, en quelque sorte, à l'étranger de Camus, ou bien à une de ces créatures qui font "la cohorte de ces anonymes sur lesquels tombe la chape de plomb de l'histoire". Bien qu'il reconnaisse être "largement influencé" par les événements qui ont provoqué la chute du communisme en Europe de l'Est, Marc Bélit semble avoir bien saisi les problèmes essentiels du Rachat.

5. L’auteur d’un seul livre

Malgré sa mise en scène, démarche qui a, en quelque sorte, réactualisé la lecture de ce livre, et malgré quelques commentaires critiques écrits avec une pénétration particulière, Le Rachat est resté, comme d'ailleurs La Mort de monsieur Golouja, dans l'ombre de La Bouche pleine de terre. À cette ombre de plus en plus pesante du maître-livre de Šćepanović ne devait pas échapper non plus L'Été de la honte qui, toutes proportions gardées, méritait un accueil bien plus favorable que celui accordé par la critique française. Car ce roman est l'une des premières œuvres de l’auteur où s’épanouissent déjà ses singularités artistiques fondées sur le paradoxe, le grotesque et l'absurde. Une œuvre, donc, qui annonçait clairement les qualités révélées de façon encore plus brillante dans La Bouche pleine de terre.

Sa présentation au public français a été, pourtant, très prometteuse. Dès qu'il est sorti, L'Été de la honte a été annoncé par Olivier Barrot, dans l'émission télévisée "Un livre, un jour", comme une "fable" qui s'inscrit "dans le cadre et la fatalité grandiose d'une tragédie antique"[33]. Mais au final, ce roman n’aura eu d’écho que chez les quelques critiques fidèles à l'univers littéraire de Šćepanović. Bien sûr, certains d'entre eux n'ont pas caché leur enthousiasme ; P.-L. Thomas[34] constate même que l’écrivain "atteint les sommets de son art" en transfigurant "un destin banal en une allégorie universelle". Mais leurs voix solitaires n'ont pas réussi à s'imposer dans l'atmosphère d'indifférence qui régnait autour de ce livre.

Scepanovic Lété de la honte

Pourquoi une telle réserve vis-à-vis de L'Été de la honte ? Le fait que ce livre ait été traduit presque trois décennies après sa parution dans sa langue originelle ? Ce n'est pas certain. Même si on peut penser qu'à cause de ce décalage L'Été de la honte a perdu quelque chose de ce qui faisait son intérêt : son caractère hérétique et provocant à l'égard du régime communiste yougoslave de l'époque. Comme nous l'avons en effet constaté dans un article consacré à ce livre[35], ce roman, lorsqu'il parut, en 1965, pouvait heurter les esprits dogmatiques, en particulier par sa remise en question des normes du réalisme socialiste, et par sa critique d’une conscience collective archaïque coupée de ses racines authentiques sous la pression du communisme. Mais, soyons clair, au-delà de cette dimension provocante L'Été de la honte offre beaucoup plus : une dimension universelle fondée sur un face-à-face ontologique entre l'homme et le monde qui lui est imposé ; une dimension donc qui dépasse les limites de temps.

Mais cela ne suffisait pas non plus pour éveiller l'intérêt de la critique pour laquelle Šćepanović était et reste toujours, avant tout, l'auteur d'un seul livre : La Bouche pleine de terre.



[1] Jean-Louis KUFFER : "Quatre-vingt pages fulgurantes", Magazine littéraire, novembre 1975, n° 106, p. 45.

[2] Georges NIVAT : "La Bouche pleine de terre", Journal de Genève, 17 janvier 1976.

[3] Guy DENIS : "Mon Goncourt", Notre temps (Bruxelles), 27 novembre 1975. Il est intéressant de noter ici une remarque du critique qui met en question l'attitude des grands éditeurs français à l'égard des écrivains qui viennent des "petits pays". Si Šćepanović "eût été français, ou belge, ou suisse", se demande-t-il ironiquement, "eût-il trouvé sa place chez un grand éditeur parisien...?" Sans vouloir entrer dans le débat, rappelons ici un fait intéressant : la traduction de La Bouche pleine de terre a été d'abord offerte à un grand éditeur parisien, à savoir Gallimard, mais celui-ci ne s'étant pas montré intéressé, le traducteur Jean Descat l'a finalement proposé à L'Age d'Homme.

[4] Richard GARZAROLLI : "Un récit prenant de Scepanovic", Tribune - Le Matin, 29 septembre 1975.

[5] Jean-Louis KUFFER : "Un livre miraculeux de Branimir Scepanovic", Revizor, novembre-décembre 1975 ; "Quatre-vingt pages fulgurantes", Magazine littéraire, novembre 1975 ; "Un chef-d’œuvre de Branimir Scepanovic" (s.d.).

[6] KUFFER : "Un chef-d’œuvre de Branimir Scepanovic".

[7] KUFFER : "Quatre-vingt pages fulgurantes".

[8] DENIS : Op. cit.

[9] "Fantastique à Belgrade", Le Monde, 1er janvier 1976, p. 15.

[10] "Un homme poursuivi et qui va mourir découvre l'extase matérielle", La Quinzaine littéraire, 1-15 février 1976, n° 226.

[11] NIVAT : Op. cit.

[12] Robert NETZ : "La mort triomphe dans un chef-d’œuvre de Branimir Scepanovic", 24 heures, 10 novembre 1975.

[13] Sanda STOLOJAN : "La bouche pleine de terre", Cahiers de l'Est, n° 6, 1976, p.118-120.

[14] A. C.: "Un nom à retenir", Coopération, novembre 1975.

[15] STOLOJAN : Op. cit.

[16] NIVAT : Op. cit.

[17] Bertrand de FLAVIGNY : "Un éblouissant vertige", Le Quotidien de Paris, 30 décembre 1975.

[18] Claude LESBATS : « Voies du récit, voix du silence, la nécessité de la parabole dans La Bouche pleine de terre »,  Migrations littéraires, Paris, n°8, printemps 1989, p. 85-91.

[19] Ibid., p. 85.

[20] Ibid., p. 87.

[21] Ibid., p. 90.

[22] Ibid., p. 91.

[23] Ces trois livres ont également été traduits par Jean Descat ; les deux premiers sont publiés chez L'Age d'Homme, et le troisième chez Hérodotos / Le milieu du jour.

[24] P. M.: "La mort de monsieur Golouja", Le Soir, 28 mars 1979.

[25] G(eorges) N(ivat) : "La mort de monsieur et autres nouvelles", Magazine littéraire, avril 1979, n° 147.

[26] Georges NIVAT : "L'homme de bronze de Scepanovic", postface du Rachat,  p. 175-178.

[27] Ibid., p. 176.

[28] Ibid., p. 177.

[29] ANONYME : "Un héros ordinaire", Impact, n° 26, 18 septembre 1982.

[30] Francis BOURQUIN : "Le poids de l'Histoire", Journal du Jura, 26 juin 1981.

[31] Véronique PECHIN : "Sans l'ombre d'un double", Latitude, avril 1982.

[32] "Du Rachat à l'Homme de bronze", entretien avec Marc Bélit, Parvis, n° 159, 1991.

[33] "Un livre, un jour", TV FR3, 20 janvier 1993.

[34] P.-L. THOMAS : "Scepanovic (Branimir). - L'Été de la honte", Les Livres, n° 374, 1993.

[35] Milivoj SREBRO : "Branimir Šćepanović : L'Été de la honte", Europe, n° 772-773, 1993, p. 206.

 

Date de publication : février 2015

 

 

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