SERBICA ♦ Revue électronique ♦ N° 19 / 2017

SERBICA


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Enquête : poésie - réponses de Bojana Stojanović-Pantović

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Enquête : prose - nouvelle et roman - réponses de Mihailo Pantić

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Enquête : prose - nouvelle et roman - réponses de Jasmina Vrbavac

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Enquête : poésie - réponses de Djordje Despić

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Enquête : poésie - réponses de Boris Lazić

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Le livre du mois / Mai 2017 : Le cœur de la terre / Svetislav Basara

LE LIVRE DU MOIS : MAI 2017


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Le poème du mois / Mai 2017 : Les maîtres antiques / Dragan Jovanović Danilov


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 Velmar-Jankovic S - portrait 4

 

 

 

 

 

 

SVETLANA VALMAR-JANKOVIĆ

écrivain 

« J’ai été le témoin de maintes trahisons »

l'entretien accordé à Serbica
                                                                                                                                           

Serbica : Au début de cet entretien, permettez-nous de rappeler que vous êtes née dans une famille de francophiles dont plusieurs membres ont été décorés de l’ordre de la Légion d’honneur. Vous-même l’avez reçue en 2001. Pouvez-vous nous dire ce qu’a représenté pour vous la remise de cette haute distinction ?

Svetlana Velmar-Janković : La Légion d’honneur m’a été décernée au moment où je me suis dit qu’en Serbie, nous nous étions enfin libérés d’un régime politique sous lequel voir souffler un vent de liberté relevait uniquement de l’imagination, cette liberté véritable que nous n’avions sentie ni connue pendant des dizaines d’années. C’était la première année de la nouvelle réalité politique, ce qui devait donner un élan à la pensée démocratique et laisser espérer que la vie citoyenne qui, déjà, bouillonnait de tous côtés, prendrait de nouvelles formes. Cette décoration que nous a remise le président de la République française, Jacques Chirac en personne, lors de son bref séjour à Belgrade en décembre 2001, a été pour nous tous, les sept récipiendaires, une reconnaissance supplémentaire. J’étais particulièrement émue car j’ai pu dire à M. Chirac que j’allais être le troisième membre de ma famille à porter cette prestigieuse décoration qu’est la Légion d’honneur : le premier, mon grand-père du côté maternel, l’ingénieur Velislav Vulović, qui fut ministre du gouvernement serbe durant la Première Guerre mondiale ; le deuxième, mon père Vladimir Velmar-Janković, juriste et écrivain, éminent acteur culturel à la veille de la Seconde Guerre mondiale ; et, le troisième, moi, femme de lettres qui me suis modestement tenue aux côtés des combattants pour la liberté de pensée et d’expression après toutes les guerres du XXe siècle.

Velmar-Janković Vladimir

Vladimir Velmar-Janković

On sait que vous avez découvert très jeune Baudelaire et les symbolistes français, que dès le début des années 1950 vous lisiez Camus et Sartre et que vous traduisiez la poésie d’Éluard, Char, Prévert… La littérature française a-t-elle influencé – et si oui, dans quelle mesure ? – votre formation littéraire et vous, personnellement, en tant qu’écrivain ?

J’ai grandi avec la littérature française depuis ma petite enfance. Pendant la Grande Guerre, en tant qu’épouse d’un ministre et conseiller du gouvernement serbe en exil, ma grand-mère vivait en France. Ma mère et ma tante ont été scolarisées à Montpellier et à Paris. Quand a débuté la période du communisme d’après-guerre – ou, si vous préférez, du socialisme –, période pendant laquelle ma mère et ma tante ont été privées de leurs maris et, pratiquement, de tous moyens de subsistance – je pense à l’immédiat après-Seconde Guerre mondiale –, ma sœur et moi avons eu longtemps auprès de nous les livres que notre grand-mère avaient conservés, des livres superbes, de luxueuses éditions de la poésie et de la prose française du XIIIe aux premières décennies du XXe siècles. Ils ont représenté pour moi un trésor inestimable de découvertes et de plaisir pendant toutes les années de mon enfance. Des nuits durant, j’ai fréquenté « mon » Baudelaire, l’« insaisissable » Mallarmé, tous les symbolistes des premier et second cercles, jusqu’à ce que je reçoive l’un des pires coups qui m’aient jamais été infligés. C’est la misère dans laquelle vivaient nos familles qui me l’a asséné. Alors que j’effectuais un voyage, ma mère et ma tante – ma grand-mère n’était plus parmi nous – ont dû se résoudre à se séparer du dernier bien encore en leur possession : la collection des auteurs français que nous avions gardée. Et à le … vendre ! Pendant des jours, je suis restée sans voix, les yeux rivés sur les rayons vides de ma chambre, avec la sensation de tomber bientôt gravement malade ! Mon soutien le plus solide pour m’aider à vivre avait disparu ! Naturellement, le miracle de la vie m’a ensuite appris que ce sont précisément les chutes les plus lourdes qui fortifient le souffle de la vie. Mais aujourd’hui encore la littérature française représente pour moi une source intarissable de stimulation spirituelle et d’enrichissement intellectuel – la littérature plus ancienne comme la plus contemporaine que je m’efforce de suivre dans les journaux et hebdomadaires français. Et, bien sûr, aussi dans les livres !

Les lecteurs français vous connaissent avant tout comme romancière car vos trois romans ont été traduits en France : Lagum [Dans le noir], Nigdina [Le Pays de Nulle part], et Bezdno [L’Abîme]. Vous êtes, par ailleurs, l’auteur d’une œuvre imposante où s’agencent différents genres : romans, nouvelles, drames, essais, prose historique littéraire, mémoires autobiographiques, livres pour enfants… Qu’est-ce qui motive cet éclectisme, cette polyvalence qui, aujourd’hui, à l’époque où le roman règne sans partage, paraît quelque peu insolite ? Lorsque vous préparez un nouveau livre, quelle décision prenez-vous quant au genre auquel vous consacrer ?

 « Insolite », dites-vous, pourquoi donc ? Combien d’écrivains français et européens, quoique pleinement conscients qu’à notre époque, comme vous dites, le roman règne sans partage, ne décident-ils pas d’explorer différents genres et formes littéraires ? Si je reviens au XXe siècle, comment ne pas garder en mémoire celle que je tiens pour mon grand maître, une romancière pour moi inégalable, Marguerite Yourcenar, qui savait entreprendre des recherches et dans le récit, et dans l’essai, et dans l’art de rédiger des notes de bas de page. Comment ne pas citer ce magnifique créateur français dans le domaine de la littérature qu’est l’académicien Jean d’Ormesson ? Se trouvait récemment à Belgrade Michel Déon, l’auteur des célèbres romans Les Poneys sauvages, Le Taxi mauve, Le Jeune Homme vert, qui vient de publier, ai-je lu dans la livraison de mai du magazine Lire, un recueil de textes courts sur les années 1950, À la légère. Après un roman, nombre d’auteurs souhaitent souffler un peu et se tourner vers quelque chose de plus léger. Ou, vu l’absence totale de travail littéraire léger, ils se choisissent une tâche moins ardue que l’écriture d’un roman.

Vous avez publié Ožiljak [La Cicatrice], votre premier roman, très tôt, en 1956, à l’âge d’à peine plus de vingt ans ! La critique y a vu l’œuvre d’un écrivain de talent, riche de promesses, et le roman a été retenu dans la dernière sélection pour l’attribution du prix Nin. Néanmoins, en dépit de l’accueil favorable réservé à votre premier livre, vous vous êtes soudainement, inopinément « tue ». Il a même fallu attendre vingt-cinq ans, 1981, pour que paraisse un nouveau livre de prose, le recueil Dorćol ! Il est bien difficile de croire que vous étiez en panne d’énergie créatrice compte tenu qu’ensuite, à intervalles presque réguliers, vous avez publié toute une série de textes de prose. Quelles étaient les raisons véritables de ce long « mutisme » ?

La désillusion que j’éprouvais quant à mes propres qualités d’écrivain, le doute que je ressentais d’être véritablement un écrivain de prose – voilà ce qui m’a confinée dans le silence. En réalité, en commençant La Cicatrice, je formais le dessein d’écrire un roman sans intrigue, ce qui, pour tout jeune écrivain européen alors que le XXe siècle entamait sa seconde moitié, m’apparaissait être l’exigence littéraire et artistique suprême à satisfaire. Je n’ai nullement réussi à accomplir mon dessein, et je ne l’ai compris qu’après la parution du livre et son assez beau succès ; en outre, il y avait bel et bien une intrigue dans mon roman, une intrigue en bonne et due forme !

Velmar - Oziljak

Ožiljak / La Cicatrice

La mode littéraire venue de France, et que je suivais, était de nier toute signification et valeur à l’intrigue, et, aussi, à tout sujet plus élaboré. Bien que prête à reprendre à mon compte les directives discrètes de Nathalie Sarraute, mais aussi de Robbe-Grillet, permettant d’éviter les pièges de la mise en place d’une intrigue, je ne suis pas parvenue à les mettre en pratique. Les représentants du Nouveau roman français étaient pour moi des modèles inaccessibles même si, alors, je ne comprenais pas qu’ils ne prônaient pas une poétique tant soit peu homogène de nouvelle création en matière de prose. J’ai seulement compris que leurs idées et leurs capacités créatrices n’étaient pas les miennes : j’ai reconnu en moi un attachement « désuet, déconcertant » à l’intrigue sans laquelle je me trouvais dans l’incapacité de composer quelque prose que ce soit, fût-elle la plus courte ; et dans la mesure où je ne voulais pas écrire de texte reposant sur une intrigue, j’ai résolu de renoncer à écrire de la prose. Sauf que ce n’étais pas là ma décision définitive : à l’insu des autres, et de moi-même (ce qui est parfaitement infaisable !), j’ai continué à en écrire et à la ranger dans mon tiroir secret. Et, ainsi, je me suis joué la comédie – à moi, mais aussi à tous ceux autour de moi. Pendant plus de vingt ans. Qu’en dites-vous ?!

Dans La Cicatrice, déjà, puis dans d’autres livres – Dans le noir et Le Pays de Nulle part, par exemple –, vous avez utilisé des « matériaux » puisés dans votre propre biographie. Nous supposons que cela ne s’explique pas par des motifs d’ordre uniquement artistique, mais aussi personnel. L’écriture vous a-t-elle aidée à tempérer les traumatismes et à soigner les cicatrices d’une enfance marquée par les événements tragiques de la guerre, la cruauté et l’iniquité du régime communiste, l’absence de votre père… ?

C’est l’hypothèse que l’on fait généralement, mais elle me semble receler un certain ajout de vérités préconçues. Tout auteur, quand il écrit, utilise toutes sortes de « matériaux » tirés de sa propre autobiographie : à quel point, sous quelle forme, et de quelle manière, lui seul le sait – s’il le sait. Le lecteur au fait de certains détails de la vie de l’auteur peut avoir la sensation, et le critique littéraire avec lui, de reconnaître des traits qui lui sont familiers chez l’un des personnages d’une nouvelle ou d’un roman particuliers. Cette observation peut se révéler tout aussi exacte qu’inexacte : pendant le travail d’écriture, le « matériau » biographique se métamorphose chez l’auteur en un dense amalgame de comportements et de scènes, de particularités authentiques, imaginaires, inventées, ce qui suppose, et plus encore, exige, qu’il leur donne forme. Nul doute que les expériences que j’ai acquises au cours des difficiles années de l’après-guerre, dans un monde bouleversé de fond en comble, dans le monde des ennemis de ma famille et de l’environnement bourgeois dans lequel j’avais grandi – il ne fait aucun doute que ces expériences ont dû m’inciter à vouloir les exprimer par l’écriture. Aucun doute non plus que La Cicatrice est l’expression possible, la relation de ces expériences, mais pas un seul instant je ne suis parvenue – et j’en serais bien incapable aujourd’hui encore – à singulariser mes expériences et sentiments personnels de ceux imaginaires, inventés des personnages de La Cicatrice qui sont, à parts presque égales, tant réels que fictifs. Tout roman – nous le savons très bien – est une fiction quand bien même il paraît constitué de matériaux empruntés à la réalité, car cette réalité est une illusion. Et le regard de l’écrivain l’une des réalités possibles. 

Dans vos livres, le lecteur est confronté à un large éventail de thèmes pour la plupart de caractère universel. L’un de ceux-ci, que nous pourrions qualifier d’obsessionnel, est la trahison sur lequel, entre autres thèmes, s’est penché avec beaucoup de discernement votre traducteur Alain Cappon dans son livre Svetla Svetlane Velmar-Janković [Les Lumières de Svetlana Velmar-Janković]. À en juger par le profil psychologique et les agissements immoraux de certains de vos personnages, on acquiert la sensation que la trahison est propre à l’homme, spécifique de sa nature paradoxale, ouverte aussi, bien sûr, à ces valeurs hautement morales que sont la fidélité, la bonté, l’altruisme… On sait par ailleurs – et on peut en trouver des illustrations aussi dans vos livres – que le régime communiste en Yougoslavie, dans sa fourberie et son arrogance, favorisait, pour ne pas dire « encourageait » les gens à trahir. Avez-vous, à cette époque, vous-même été soumise à ce genre de pressions ?

Cela paraît incroyable, mais non, jamais. Je n’ai eu à subir de pressions de personne, venant de l’extérieur. Seulement celles, intérieures, qu’exerçait cette inflexible partie de moi, la fameuse voix de la conscience, ce juge qui m’évaluait, qui me critiquait avec excessivement de sévérité, presque avec cruauté, autant pour mes intentions non réalisées que pour les actes déjà accomplis. C’était un juge épouvantable dont je ne saurais dire à quel moment ni pour quelle raison il est apparu. Il était sur la piste de la traîtresse qui était en moi – pleinement convaincu, semble-t-il, qu’en chacun d’entre nous sommeille un traître qui n’attend que l’occasion pour se manifester. Il m’effrayait, je le haïssais, je le soupçonnais d’avoir vu juste puisque, toujours, il me surprenait à mes heures de grands doutes et de faiblesse qui pouvaient aisément me pousser à me trahir moi-même. Nombreux ont été les moments propices pour le faire, je les reconnaissais instantanément, d’abord en moi, puis chez les autres, et j’ai été le témoin de maintes trahisons visibles et invisibles auxquelles se sont livrés mes amis et parents dont la haute moralité n’aurait jamais pu laisser supposer qu’ils s’engageraient dans la voie de la trahison. Mais la vie, qui plus est sous un régime totalitaire, pose des pièges inattendus à tout être humain, et la chair, selon la mise en garde qu’adresse l’apôtre Paul, est faible quoique la foi soit forte. L’idéal communiste savait fabriquer des fidèles fanatisés, plus forts que la mort, mais savait aussi, bien plus souvent, briser une personnalité, transformer quelqu’un en traître rampant. La trahison, ne l’oublions pas, est une caractéristique immémoriale de l’homme : rappelons-nous simplement Judas, l’un des douze disciples du Christ, qui trahit son Maître, pour 30 pièces d’argent. Se pendre ensuite de désespoir ne lui aura été d’aucun secours. Et au cours des deux millénaires suivants, les traîtres reconnus comme tels ne s’en sont guère mieux tirés même si le siècle dernier a fortement multiplié leur nombre.

Dans plusieurs de vos livres, vous évoquez des personnages et des événements importants de l’histoire nationale serbe (ceux, principaux, de L’Abîme et de Vostanije [L’Insurrection] sont, par exemple, le prince Mihailo et Karađorđe). Plonger dans l’histoire de la Serbie vous permet-il de mieux observer, de mieux appréhender les événements dramatiques, tragiques que le peuple serbe a traversés au XXe siècle ? Le passé peut-il servir de miroir réfléchissant au présent et au futur ? Si oui, comment voyez-vous la Serbie du XXIe siècle ?

L’histoire nationale est un terrain sur lequel je m’avance à pas prudents afin, comme vous le supposez, d’étudier et de comprendre au moins certains événements dramatiques, tragiques que notre petit peuple balkanique a traversés aux XIXe et XXe siècles dans la conquête de son autonomie, puis de son indépendance. Le récit de notre histoire est pour moi une trame, un support, un point de départ, mais aussi une sorte de miroir dans lequel se distingue clairement le présent et s’entrevoit un futur possible. L’histoire est un livre de lecture assez compréhensible, à condition de sans cesse le lire et le relire. L’image qu’il donne de ma Serbie, tout au moins dans la première partie du XXIe siècle, ne m’apparaît hélas pas dans l’éclat de grandes réalisations en matière de culture et de civilisation : le XXe siècle l’a propulsée dans l’obscurité de la décadence, et il faudra beaucoup de temps pour qu’elle puisse s’extirper de cette faille historique.

Votre dernier livre Kapija Balkana [La Porte des Balkans] est lui aussi un voyage dans le passé. Vous l’avez-vous-même qualifié de « récit historique » ou, plutôt, de « Guide rapide à travers l’histoire de Belgrade ». Particulièrement impressionnant est le fait que dans ce « guide » singulier, vous entraînez votre lecteur à travers les dix-neuf siècles d’existence de votre ville natale ! La destinée d’une ville au passé aussi long, détruite à de multiples reprises (vous-même avez vécu trois bombardements de Belgrade – par les nazis, par les Alliés, par l’OTAN), mais qui s’est systématiquement relevée, est, en son genre, un « miracle de l’histoire » ! Était-ce là votre pensée quand, à la question d’un journaliste, vous avez fait cette réponse énigmatique : « L’histoire de Belgrade est un miracle de l’histoire » ?

Oui, c’est à cela que je pensais. Tandis que je naviguais, et au prix de nombreux échouages, entre les falaises dressées sur les rives et la haute mer houleuse de l’océan des matériaux historiques dans lequel je m’étais jetée, je me suis en permanence raccrochée à cette idée qui représentait pour moi à la fois une certaine forme d’explication, un stimulant essentiel, et une énigme indéchiffrable : « L’histoire de Belgrade est vraiment un miracle de l’Histoire ! »

Nous l’avons dit, votre œuvre littéraire comporte également des essais dans lesquels vous vous faites l’interprète des œuvres d’autres écrivains. Notons avec un intérêt particulier que vous vous êtes consacrée à des poètes tels, par exemple, Vladislav Petković Dis, Rastko Petrović, Ivan V. Lalić, Vasko Popa. Pour un prosateur, quel attrait peuvent bien présenter les poètes et la poésie ? Quelles possibilités linguistiques et/ou métaphoriques inhérentes à la poésie vous ont incitée à interpréter les poètes que nous avons cités ?

Dis

Vladislav Petković Dis 

Popa - portrait 2

Vasko Popa

J’ai compris il y a fort longtemps, dans ma jeunesse, alors que je fréquentais intimement et que je lisais sans trêve les poètes majeurs de la grande poésie française du XIXe siècle, qu’il me fallait, de cette poésie, de ces langages poétiques si différents et si variés par leur richesse, construire ma propre substance linguistique et spirituelle qui, elle, éventuellement, me mènerait à ma propre expression littéraire. Vous ne le croirez pas, mais je suis certaine d’avoir fait davantage d’emprunts au langage poétique complexe et, pour une étrangère, excessivement difficile de Victor Hugo qu’au tissu linguistique prodigieusement simplifié de Gustave Flaubert que j’étudiais avec assiduité et émerveillement. Pour moi, le langage poétique des grands poètes, tant français que serbes, possède l’inaccessible magie qui me permet de trouver le rythme de mes phrases en prose et en serbe. Voilà pourquoi j’ai tâché d’interpréter nos poètes serbes du siècle dernier, de Dis et Rastko Petrović à Vasko Popa et Ivan V. Lalić, qui étaient à mes yeux linguistiquement les plus énigmatiques.

Avec votre permission, jetons un coup d’œil dans votre « laboratoire » de création… Dans une interview, vous avez fait une déclaration bien surprenante, voire paradoxale : « (…) quand j’écris, je me fais l’impression de n’avoir ni cœur ni sensibilité. Je me mets au service de la langue qui me tient en bride ! » Comment parvenez-vous à vous distancier à ce point, à conserver une telle maîtrise quand vous évoquez les événements dramatiques que vous-même avez vécus et qui sont étroitement liés à votre biographie ?

C’est ma vérité, et elle se confirme chaque jour où j’écris. En outre, il ne s’agit pas d’une quelconque distanciation à l’égard de mon moi – quand j’écris, je me fais réellement l’impression, et j’en suis quasiment sûre, de n’avoir ni cœur ni sensibilité. La seule présence que je sens auprès de moi, que je perçois comme un contact vivant, est véritablement la langue qui me mène, qui me conduit, qui me tient en bride ainsi que l’on guide un cheval docile. Si elle m’achemine vers la phrase adéquate, vers le mot adéquat – souvenons-nous que ce genre de phrases et de mots, Flaubert aussi les cherchait, les traquait dans l’inconscient –, voilà que s’ouvre la voie à suivre, elle nous mènera au but recherché même si nous ne sommes pas encore en mesure de l’entrevoir, même s’il demeure pour nous encore inconnu ! Bref, quand j’écris je n’ai plus ma personnalité, et cette personnalité incompréhensible, cet incontournable pouvoir, seule les possède la langue avec laquelle j’écris !

« Souvent (…) je suis restée des heures en quête du mot adéquat ou à le déplacer dans une phrase. » Comment faut-il comprendre cette déclaration : cette quête du mot juste est-elle le reflet d’une forme de perfectionnisme stylistique, s’apparente-t-elle au « jeu avec les mots » qui accompagne la satisfaction esthétique et intellectuelle ou à « la terrible bataille avec les mots et pour les mots » selon l’expression d’Ivo Andrić dans l’un de ses essais ?

Nombre d’écrivains importants ont décrit leurs « difficultés avec les mots » [muke s rečima], et ce magnifique syntagme a été utilisé en premier par Milovan Danojlić qui a trouvé en France une patrie spirituelle. Tandis que je suis en quête, comme je l’ai dit, du mot adéquat à l’instar de Flaubert, je pense ne pas me plier à une exigence du perfectionnisme linguistique ni même me livrer au séduisant jeu avec les mots : ces jeux sont très dangereux du fait, surtout, de leur côté alléchant, et parce qu’ils conduisent à la superficialité lors de toute recherche ! J’essaie de trouver le mot dont j’espère qu’il s’ouvrira, qu’il se découvrira à moi – très souvent de manière soudaine – par le rythme de sa signification non encore reconnue, par l’écho d’une vérité alors encore uniquement pressentie !

Dans la postface à la réédition de votre roman de jeunesse La Cicatrice, vous dites avoir, pour la première fois, découvert « la peur du vide ». Quelle sensation est-ce là en réalité ? Elle diffère, semble-t-il, du « syndrome de la page blanche ». Est-elle réapparue par la suite, pendant la rédaction de vos autres livres ?

Il n’y a pas que dans mon premier livre, La Cicatrice, que j’ai connu ce que j’ai nommé « la peur du vide ». J’ai eu ce contact avec le vide absolu, tant en pensée qu’au niveau de mes sensations, en écrivant tous mes livres ou presque. Cette expérience ne me paraît pas identique à celle dite « du syndrome de la page blanche » qui, d’ordinaire, survient alors même que débute la partie la plus importante du travail d’écriture, quand l’écrivain reste sans voix, désemparé en prenant conscience qu’une page non écrite, qu’une kyrielle d’autres elles aussi non écrites attendent qu’il les écrive. C’est un instant très pénible, il n’est pas d’écrivain qui ne l’ait pas connue. « La peur du vide » se manifeste plus tard, alors que de nombreuses pages d’un nouvel ouvrage sont déjà écrites, qu’elles ont absorbé une bonne partie de l’élan de l’auteur, de son énergie créatrice, et que ce dernier, cédant soudainement à l’épuisement, contemple l’espace du texte, disons, du roman, qu’il a imaginé et que celui-ci lui apparaît telle une surface qui s’étend à l’infini, sans côte ni terre ferme où accoster, sans rien, sans planche de salut à laquelle se raccrocher. C’est un moment difficile dans l’expérience de l’écrivain, un moment qu’obscurcit encore le doute qui s’empare de lui  quant à ses propres aptitudes dans l’art de l’expression.

Nous avons déjà évoqué l’importance de l’élément biographique dans votre œuvre. L’expérience personnelle dans la vie, ce que l’on a soi-même vécu, représente-t-il un avantage pour le prosateur ? Si cette expérience fait défaut, peut-elle, selon vous, être compensée par l’imagination et l’intuition ?

L’expérience personnelle dans la vie – donc, ce que l’auteur a lui-même traversé et vécu – demeure, selon moi, un matériau biographique sans voix, sans vie, s’il n’est pas remodelé dans un amalgame lumineux et d’imagination et d’intuition.

« L’écriture féminine serbe » se caractérise par un sens de la verticale épique de l’être national, de la spécificité du développement de la société serbe, de l’idée de nation serbe moderne (et aussi de la matérialisation/non-matérialisation de cette idée). À l’image d’Isidora Sekulić, de Ksenija Atanasijević ou de Desanka Maksimović, vous aussi cultivez le dialogue avec la tradition / avec les traditions. De quels points de vue, et avec quels moyens engagez-vous ce dialogue (dans Dorćol, Vračar, L’Abîme) ?

 Sekulic Isidora portrait

Isidora Sekulić

Maksimovic sa sesirom

Desanka Maksimović

Le dialogue avec la tradition – mais il est préférable d’employer, comme vous le faites, le pluriel : avec, donc, les traditions – est très stimulant, ce dont témoigne le nombre conséquent d’auteurs contemporains français, italiens, espagnols, et même serbes, qui sont attirés par ce dialogue. Au cours de notre conversation, nous avons déjà abordé le thème du retour aux (différents) passés que le dialogue avec les traditions sous-entend. Dans Dorćol, Vračar, L’Abîme, j’ai voulu traverser les épais rideaux du temps qui, dès lors que vous vous approchez d’un passé imaginé, à la fois s’épaississent et s’éclaircissent. Ils s’épaississent quand, de votre présent, vous voulez faire un bond dans le passé que vous avez choisi, ils donnent l’impression de reculer devant vos intentions ; et ils s’éclaircissent quand il vous semble avoir déjà effectué ce bond et que le passé en question a pris la forme de votre nouveau présent. Quand j’ai écrit L’Abîme, j’avais déjà une expérience bien plus riche de ces bonds à travers les rideaux du temps par rapport à l’époque où je marchais au hasard des rues de ces vieux quartiers de Belgrade que sont Dorćol et Vračar ; et ce, sans expérience aucune, et, surtout, sans, les précieuses indications que j’ai trouvées dans Les Mémoires d’Hadrien de Marguerite Yourcenar. Ou, plus exactement, dans son Cahier de notes de Mémoires d’Hadrien. J’en citerai deux, celles que je préfère. La première : « Un pied dans l’érudition, l’autre dans la magie ou, plus exactement, et sans métaphore, dans cette magie sympathique qui consiste à se transporter en pensée à l’intérieur de quelqu’un. » La seconde : « Le temps ne fait rien à l’affaire. Ce m’est toujours une surprise que mes contemporains, qui croient avoir conquis et transformé le temps, ignorent qu’on peut rétrécir à son gré la distance entre les siècles. »

Puisque nous parlons des traditions, nous aimerions savoir quels écrivains de la littérature serbe constituent votre tradition à vous, personnelle ? Et lesquels appartenant à la littérature mondiale ? Nous ne pensons pas uniquement aux éventuelles influences… À vrai dire, nous voudrions savoir avec quels écrivains vous vous sentez une proximité, et lesquels sont pour vous une source d’inspiration ?

Les écrivains serbes vers lesquels je reviens et à qui je m’adresse comme à des portes ouvrant sur ma propre tradition sont des auteurs eux aussi pénétrés par l’esprit de nos divers passés nationaux : Ivo Andrić et Meša Selimović. Pour ce qui est de la littérature mondiale, le choix est pour moi assez simple : Platon, Shakespeare, Montaigne, Dickens, Flaubert, Dostoïevski, Tolstoï, Tchekhov, Proust. Un choix sans originalité, mais parfaitement incontournable !

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Ivo Andrić

Selimovic portrait

Meša Selimović

Au début de cet entretien, nous avons mentionné vos trois romans publiés à ce jour en traduction française : Dans le noir (1997), Le Pays de Nulle part (2001), et  L’Abîme (2004). Comme vous parlez le français, nous supposons que vous êtes au fait de leur réception en France. Rappelons toutefois pour nos lecteurs l’accueil particulièrement favorable que reçut Dans le noir qui manqua d’un cheveu le prix Femina étranger et qui fut classé parmi les vingt meilleurs livres de l’année. Les critiques ont tout simplement rivalisé de louanges ! Dans la mesure où c’était là votre premier ouvrage traduit en français, avez-vous été surprise par l’enthousiasme de la critique française, un enthousiasme peu fréquent pour le livre d’un auteur d’une dite « petite littérature ».

Pendant des années j’ai conservé tel un précieux cadeau de la vie la joie qu’a fait naître en moi l’accueil réservé par la critique française et francophone à mon roman Dans le noir. Même dans mes rêveries les plus folles, jamais je ne me serais laissée aller à imaginer pareil accueil ! C’était en 1997 quand, non seulement en France, mais sur la Terre toute entière, les Serbes étaient étiquetés « bad guys » et le peuple serbe fustigé comme « criminel et génocidaire » ! Et malgré cela, il est advenu qu’une femme issue d’un tel peuple de sauvages et de primitifs reçoive à Paris, la ville européenne des lumières, les plus belles critiques pour son roman. Je ne saurais, je ne sais toujours pas vous dire ce qu’elles ont représenté pour moi, pour mon environnement littéraire, et bien au-delà de cet environnement ! Vous me demandez si j’ai été surprise par l’enthousiasme de la critique française qui s’attache rarement aux livres d’un auteur desdites « petites littératures ». J’ai été ravie, emportée dans des sphères de lumière, ce qui m’a permis, d’une manière nouvelle, de me préparer à supporter les années difficiles qui attendaient mon peuple et les miens, notre littérature et notre culture à la fin du XXe siècle, cette noire période de notre existence. La critique littéraire serbe a montré une grande bienveillance à l’égard de mes livres, je me suis vu décerner bon nombre de prix littéraires, mais il me faut reconnaître que rien n’a pu se comparer à l’accueil de la critique française à mon Lagum que mon traducteur et ami Alain Cappon a intitulé en français Dans le noir !

Citons quelques-uns des nombreux commentaires qui soulignent cet accueil : « Un grand livre ! » (Pascale Fray) ; « Un livre puissant, désespéré et torturé, comme chaque nation en produit une fois par demi-siècle (Jean-Christophe Buisson) ; ce qui captive tout spécialement dans ce roman, c’est son « écriture, superbe et magique » (Hugo Marsan) ; c’est une « bouleversante confession » qui « décrypte « l’imposture totalitaire d’un œil orwellien » (André Clavel)… Parmi les critiques serbes ou étrangers, quelqu’un d’autre a-t-il remarqué la dimension « orwellienne » de votre roman ?

Effectivement. Mais ce sont davantage des critiques qui se sont exprimés en créateurs, de points de vue qui sonnent habituellement plus convaincants que les jugements, disons, professionnels des critiques littéraires, et je prierai ces derniers de ne pas se fâcher. J’ai beaucoup apprécié les lectures qu’ont faites de Dans le noir le romancier Dragan Velikić, mon compère de beaucoup mon cadet dans l’imprévisible labyrinthe de la recherche et de l’errance littéraire ; Žarko Trebješanin, le distingué universitaire, psychologue et auteur de nombreuses études sur Freud et Jung ; et il m'est impossible de ne pas citer également le Dr Bojan Jovanović qui est l’un des adeptes passionnés de l’ethnologie et de la psychologie, et qui a consacré à ces sciences des études d’une extraordinaire perspicacité. Tous trois, c’est indubitable, ont remarqué, comme vous l’avez dit, la dimension « orwellienne » de Dans le noir.

Après le succès significatif de Dans le noir, il était légitime d’attendre la même attention et estime pour Le Pays de Nulle part qui paraît quatre ans plus tard en traduction française, Néanmoins, au-delà de l’enthousiasme mesuré de nombreux critiques, nous avons l’impression que ce livre n’a pas été accueilli comme il le méritait au vu de ses qualités. Il nous semble, à dire vrai, que Le Pays de Nulle part, qui évoque d’une manière artistiquement forte les bombardements de la Serbie et de Belgrade de 1999, a été plus ou moins laissé de côté parce que « politiquement incorrect ». Ce qu’il est au demeurant et ce dont témoigne le paragraphe suivant :

J’ai trouvé les réponses que je cherchais et aussi, me semble-t-il, le droit de demander si nous, les Serbes, n’allons pas connaître en cette fin de XXe siècle ce qu’ont enduré les cathares pendant la première moitié du XIIIe, même si nous ne constituons pas une communauté hautement cultivée. Je ne sombre pas dans le pathétique. (…) Quelle serait la réaction des habitants de Paris ou de Londres en pareil cas ? Ou des habitants de New-York ? Je doute qu’ils puissent comprendre que le chaos où il leur faut se débattre résulte de la responsabilité qu’on leur fait endosser pour les fautes commises en matière de politique extérieure par leurs ministres ou chef de gouvernement. C’est ridicule, franchement. On ne peut espérer des exterminateurs qu’ils témoignent de la compréhension à ceux qu’ils réduisent à néant, même les cathares en auraient été incapables, j’en suis certaine, seul le Christ y est parvenu, mais lui était le Fils de Dieu.

Comme il s’agit d’une fiction, il faut bien évidemment souligner que cette âpre condamnation n’est pas prononcée par l’auteur mais par la narratrice. Nous voudrions savoir si vous partagez le point de vue de la narratrice et quel accueil votre roman a reçu dans les autres pays ayant participé à l’agression contre la Serbie ?

La critique en Serbie ne s’est pas elle non plus franchement exaltée à la parution du Pays de Nulle part. La plupart de mes amis ont expliqué cette réserve par le trop court laps de temps écoulé entre la campagne de bombardements effectuée par l’OTAN contre la Serbie au printemps 1999 et la publication du livre à la fin de l’automne 2001. Je n’ai pas, disaient-ils, ménagé une distance suffisante entre l’un des thèmes du roman – cette campagne de bombardements – et les lecteurs qui n’avaient pas encore réussi à prendre de recul sur ces effroyables événements vécus dans la réalité. Cette impression était pour moi très recevable vu, surtout, ma conviction d’avoir écrit, précisément dans Le Pays de Nulle part, l’une des meilleures scènes littéraires illustrant la guerre civile serbo-croate, scène située de manière romanesque à l’automne 1991 à Vukovar. Il semblerait qu’aucun critique n’a remarqué ni isolé cette scène, que tous se sont focalisés sur le thème du bombardement. Aujourd’hui encore, une dizaine d’années plus tard, elle me paraît d’une exceptionnelle qualité, et les lecteurs actuels, lorsqu’ils m’en parlent dans leurs lettres, la signalent en particulier. J’ai la sensation que la critique française s’est montrée, en quelque sorte et paradoxalement, elle aussi politiquement partisane dans sa lecture et son appréciation du Pays de Nulle part. Le paragraphe que vous avez cité dans votre question ne saurait à mon avis témoigner de cette « incorrection politique » que la critique française a vue dans les paroles de la narratrice. Il faut maintenant élargir le contexte des événements qui motivent les phrases prononcées par celle qui relate l’événement romanesque.

Après la campagne de bombardement menée par l’OTAN, à vrai dire le châtiment infligé par 19 États alliés, les plus puissants d’Europe, à un petit État des Balkans, la Serbie et le Monténégro qui furent pour la France et la Grande-Bretagne des alliés de poids pendant la Seconde Guerre mondiale, la narratrice est tenaillée par les interrogations : elle se demande qui est dans l’erreur – l’OTAN, exécuteur cruel de ce châtiment cyniquement baptisé « Ange de la miséricorde », qui bombarde les villes serbes et monténégrines avec des avions sans pilote, des projectiles « tomahawk », et frappe en premier lieu des civils sans défense, ou ce petit État balkanique qui, certes, s’est choisi comme chef un homme d’extraction communiste, qui s’est laissé conquérir par le brusque revirement des idées communistes à celles nationales, et même nationalistes, de cet homme qui a plongé son État et son peuple dans l’enfer de la guerre civile ? Elle se demande si, à la fin du XXe siècle, les Serbes ne vont pas disparaître comme les cathares, jadis, au XIIIe, victimes de l’injustice des Puissants d’Europe. Elle se demande encore ce que les habitants d’aujourd’hui de Paris, Londres, New-York, penseraient à voir les leurs se faire tuer et leurs immeubles être détruits par leurs alliés de naguère. Dans tout ce questionnement, le lecteur du Pays de Nulle part peut et doit absolument entendre l’auteur qui joint – vous l’avez deviné ! – sa voix à celle de la narratrice dont elle partage les convictions exprimées dans ce paragraphe.

Si un critique français du Pays de Nulle part, quel qu’il soit, s’était trouvé, ne serait-ce que brièvement, à Belgrade au printemps 1999 et avait vécu un seul bombardement, il aurait acquis une expérience précieuse à observer des gens humiliés, réduits à la plus insupportable des impuissances – politique, sociale, imposée par le destin – mais ne se départant pas de leur calme, de leur dignité, de leur empressement à porter assistance aux blessés – et ce, tout en surmontant leur peur, en maîtrisant leur colère, en ravalant l’amertume de la défaite nationale ! Si je suis parvenue à faire passer un peu de tout cela dans Le Pays de Nulle part, je suis rassurée : un jour viendra, j’en suis certaine, où un lecteur nouveau, plus réfléchi, que ce soit en Serbie ou en France, comprendra que la narratrice, pas plus que l’auteur dans la phase de conception du roman, n’a eu dans l’idée de se montrer politiquement incorrecte – quoi que ce concept puisse signifier ce jour venu !

Puisque nous parlons de la réception et de la traduction de vos livres en français, pouvez-vous nous dire quelques mots sur votre collaboration avec votre traducteur, Alain Cappon ? Comment se déroule votre travail commun ? Étant francophone, vous arrive-t-il, comme Milan Kundera, d’examiner de près le texte traduit dans le but de préserver l’authenticité originale de la voix de l’auteur ?

Ce que j’ai dit à mon traducteur et, plus encore, ami Alain Cappon à la lecture des premières lignes de sa traduction de Dans le noir exprimait ma pleine satisfaction : « Mon Dieu, Alain, comme vous avez senti, saisi le RYTHME de mes phrases ! Vous avez réussi à le transposer du serbe en français, c’est incroyable ! »

Cappon - portrait

Alain Cappon

Alain possède cette oreille intérieure avec laquelle il suit et écoute les langues – celle, étrangère, de laquelle il traduit, et la sienne, maternelle, vers laquelle il traduit. C’est pourquoi chacune de ses traductions – et cela ne fait aucun doute en ce qui concerne mes livres – est une œuvre de coauteurs ! Hélas, je ne vais plus en France depuis longtemps, ni à Paris que j’adore, et mon français s’est engourdi, pétrifié, il ne grandit plus ni avec ni dans le français vivant, et je ne suis plus très compétente pour conseiller Alain. Je peux encore rectifier certains points quant à la signification précise de certains mots serbes lorsqu’Alain me consulte, ce qu’il fait fréquemment. Je lis bien sûr ses traductions de mes textes afin, égoïstement, de prendre plaisir à lire mes lignes écrites par quelqu’un d’autre dans une autre langue, étrangère, cette langue magnifique qu’est le français ! Cet étranger, ce traducteur, est vraiment doué, je vous le dis !

Pour terminer, nous voudrions savoir si les lecteurs français – et nombreux sont ceux à déjà montrer de l’impatience ! ­– peuvent espérer sous peu la traduction de l’un de vos nouveaux livres. Il nous intéresse aussi, naturellement, de savoir si vous avez quelque chose de nouveau en préparation pour vos lecteurs serbes…

Nous sommes entrés dans une époque de crise financière généralisée, ce que tous savons et percevons. Les temps sont difficiles pour les écrivains et les éditeurs – en France, mais plus encore en Serbie. Il y a une dizaine d’années, Alain Cappon a traduit mon petit livre Vračar ; il n’a pas trouvé d’éditeur pour le publier. Il m’a annoncé récemment en avoir probablement trouvé un pour ma biographie romancée Prozraci [Transparents] que les Serbes ont formidablement bien accueillie en 2003. Alain s’est empressé de la traduire, en se donnant bien du mal. J’écris en ce moment un nouveau livre, avec la conviction que c’est là, pour moi aussi, « quelque chose de nouveau ». Ce sera, semble-t-il, un texte bref, un court roman, ce qui dans mon expérience est aussi une nouveauté. Nous verrons, si nous le voyons, ce qui peut, en vérité, se révéler nouveau vu le nombre conséquent d’années qui se sont accumulées sur mes épaules et dans mon cœur. Mais aucunement dans ma tête ! C’est ma façon à moi de me donner le change.

Bordeaux - Belgrade, mai 2013

Traduit du serbe par Alain Cappon

 Date de publication : juillet 2013

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cappon - Svetla SVJ

A. Cappon
Les Lumières de Svetlana Velmar-Janković

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Velmar -Vostanije

Vostanije / L'Insurrection

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dans le noir SVJ

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

 

Pays de nulle part SVJ

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Velmar-Jankovic Prozraci

Prozraci / Transparents