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SERBICA ♦ Revue électronique ♦ N° 19 / 2017

SERBICA


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SUR LA PESTE

par 

ANTONIO WERLI

 

 

Petkovic communication sur la peste

 Radoslav Petković, Communication sur la peste,
traduit par Alain Cappon, Gaïa, 1995

Dans son essai « La peste dans la littérature et le mythe » (La voix méconnue du réel, Livre de poche, 2002), René Girard explore le thème de la peste, qui semble condenser et être traversé par ce qui fait le fondement de ses analyses et critiques : la théorie mimétique. Je ne saurais reprendre ou me servir en profondeur de cette théorie pour donner une approche de Communication sur la peste de l’écrivain serbe Radoslav Petković, mais certains détails donnés par Girard peuvent aider à saisir le fonctionnement, le système du roman de Petković – et peut-être ses enjeux.

Il faut d’abord préciser que ce livre tient autant du roman (ainsi qualifié sur le site de son éditeur, Gaïa, mais la mention est absente sur le livre) que du recueil de nouvelles. Neuf textes (nouvelles et/ou chapitres) composent l’ensemble, et s’ils sont liés par des motifs secondaires, quelquefois même subsidiaires, ils peuvent être lus parfaitement indépendamment les uns des autres. La peste, présente en tant que maladie dans l’un ou l’autre, se fait rapidement mythologique et se déploie métaphoriquement dans tous. Enfin, la contamination s’achève entièrement par la peste littéraire devenue littérale, puisque tous les éléments du livre sont, une fois la lecture achevée, placés au même niveau, indifférenciés et le recueil (ensemble d’éléments épars et singuliers) devient roman (matière commune) : ce que Girard considère comme caractère essentiel de la peste, « universellement présentée comme un processus d’indifférenciation, une destruction des spécificités. »

Le premier texte de Petković est une chronique (« Scènes de la guerre de cinq cents ans ») qui sert de programme à l’ensemble (mais c’est rétrospectivement que nous en prenons vraiment conscience). Sur le mode (pseudo-)historique, la nouvelle raconte la chute progressive et inéluctable entamée par la Guerre et finissant par l’avènement du Néant. La peste (représentée par les troubles sociaux, la guerre) est déclarée dès le départ, la contamination aura lieu tout au long de la lecture. Cependant, Petković use en majorité de la parodie dans cette chronique ; mais à la différence de ce que peut engendrer le carnaval (convention sociale – donc de l’intérieur – qui abolit les conventions, où tout se renverse puis retrouve son endroit), la peste provient de l’extérieur et ne finit pas. (Girard : « Destruction souvent précédée d’une inversion. [...] Les hiérarchies sociales, d’abord transgressées, se voient finalement détruites. La peste invalide tout le savoir accumulé, toutes les catégories du jugement. ») Ainsi, lorsque dans un jeu de connaissance et de mélange à la fois pop et érudit (Teilhard de Chardin côtoie Flash Gordon, Gavril Stefanović Venclović, J. R. R. Tolkien et Saint-Ex.) Petković devrait provoquer quelque incongruence et grotesque, il fige en fait le sourire naissant du lecteur dans un rictus horrifié, car la comédie sous le joug de la peste devient tragédie.

À partir de là, chacun des textes suivant sera pris comme une attente ou un retardement d’un fléau à venir. Continuation des tableaux exposés dans la première nouvelle, ou contrepoints, ils adoptent le thème principal du livre qui est l’effondrement. Au premier degré, les histoires contées ne sont pas gaies et portent à réfléchir : dans « Communication sur la peste », un médecin berce sa vie d’illusions afin d’affronter le plus grand mal de l’humanité ; dans « Le bâtisseur de gibet », le bâtisseur, artiste insurpassable, ne peut rien faire face à la puissance d’une esthétique incomprise ; « Les mémoires d’Aaron » offre la vision utopique d’une société, d’une ville, où l’on vit différemment avec la mort ; « Petar Vlatković, sa vie, son œuvre », offre un exercice de biographie imaginaire parfait ; la « Petite histoire des immortels » raconte une secte d’illuminés ; « Mon terrain de golf » réalise un rêve secret rendu absurde par ce qui le dépasse ; dans « L’enfant et la rivière » les nerfs du lecteur sont tendus ; et dans le dernier, « Le temps de la marée », on boucle la boucle ouverte par les « Scènes » initiales, avec un récit de science-fiction – chronique du futur – qui ne finira pas d’être apocalyptique (annoncé dès l’exergue du conte par un verset biblique).

Mais la contamination ne s’arrête pas là, car elle n’a pas de limite. La peste a envahi l’ensemble des récits et le lecteur peut alors la nommer – cette nomination, cette définition est essentielle car, comme le remarque Girard parlant, à partir d’Ambroise Paré, de la séparation des « composantes médicales et sociales de la peste mythique » : « La peste, au sens clinique du terme, métaphorise désormais la peste sociale. » La peste de Petković, au sens thématique, métaphorise désormais la peste narrative elle-même dans ses procédés. Et on aperçoit ainsi le processus de contamination qu’utilise l’auteur pour détourner, renverser, indifférencier et détruire. Il ne s’agit pas de ce qui nous apparaît par un simple coup d’œil, comme je l’ai déjà dit, d’une parodie, mais d’une appropriation totale et d’un brouillage complet – le dense réseau tant narratif que référentiel et thématique – qui agenouille le lecteur moderne affaibli par la maladie débilitante, la sursaturation des signes. Le sens sature et s’effondre par saturation, culminant peut-être dans l’omniprésente référence borgésienne (comme le souligne Éric Naulleau dans Le Matricule des anges n° 16 de 1996), Borges lui-même ayant passablement incubé et contaminé la peste du sens dans sa propre œuvre – mais ce n’est évidemment pas le seul – et s’il fallait rapprocher quelque peu Petković d’écrivains contemporains saturateurs et mixeurs – ne parlons pas d’américains chez qui on trouve des spécialistes –, il faudrait bien sûr voir du côté de son compatriote Svetislav Basara, et aussi certainement chez l’Argentin Rodrigo Fresán, ou dans une certaine mesure chez le Français Claro – et je ne parle pas de style d’écriture mais bien de formes et des enjeux de la narration, peut-être ce qui suit pourra éclairer.

Dans le dernier texte, on voit trois cosmonautes Kirby, Zarkov et Legolas en route pour la planète Ulro, où Legolas, après l’explosion de la capsule qui devait mener les deux autres au sol, sera accueilli par Grimm et Andersen. Il tentera de comprendre la « Légende » étrange – et à lui étrangère – dont il est en fait le sujet et en même temps l’accomplissement, devant inéluctablement la détruire, et ainsi se détruisant lui-même (évidente tragédie) avec la planète (puisque la légende était l’ultime pilier de l’existence des autochtones) : la peste littérale se retrouve dans un procédé d’auto-destruction, d’auto-contamination. C’est un récit de science-fiction classique qui fonctionne parfaitement, où l’on saura voir l’influence des grands maîtres du genre, tel Philip K. Dick.

Évidemment, il n’y a pas que cela. Il contient la deuxième lecture – qui répond parfaitement à la logique –, la contamination des signes et sens : tous les noms renvoient à une réalité imaginaire spécifique, et portent en eux un double sens. Legolas est un personnage de Tolkien ; Zarkov, le personnage du scientifique génial de l’univers de Flash Gordon ; Kirby, je dirais qu’il évoque le dessinateur de comics Jack « King » Kirby ; Ulro, création de William Blake reprise par Milosz ; quant à Grimm et Andersen, je n’ai pas besoin de les présenter. La légende pourrait alors prendre un autre tour, métaphorisant l’imaginaire moderne (purement fictif, à dominante anglo-saxonne de plus, avec tout ce qui suit) qui vient recoloniser, recontaminer ce qui lui a donné naissance, l’imaginaire traditionnel (à base mythologique ancestrale, et donc imaginaire européen). Il n’est pas anodin que seul Legolas puisse faire le lien entre les deux mondes (créature fictive mais rattachée aux mythologies anciennes, il est le seul à atterrir sur Ulro), et que les autochtones soient des conteurs et non des créatures issues des contes. En tout cas, l’on peut observer que la peste dans son mouvement de contamination intégrale met finalement sur le même plan le créateur et son œuvre (comme prévu par Girard), et seul l’effondrement sera l’issue de la crise. De plus, cette fable ne peut autrement avoir lieu que sur Ulro, chaos et monde du relatif chez William Blake, « l’espace d’Ulro, le monde matériel, croît tel un immense polypier, dans les eaux mortelles du temps » (L’œuvre de William Blake, apocalypse et transfiguration de Danièle Chauvin – je souligne). Et la nouvelle de s’arrêter sur le constat de l’extension infini d’Ulro, suite à son effondrement, « Et après ? [...] Et maintenant ? » : peste s’empestant elle-même (je souligne encore) : « Pour n’être plus que des souvenirs de mer. »

Constat apocalyptique s’il en est, mais quelle révélation surgit ? La troisième lecture qui vient parasiter, contaminer le niveau précédent, renverse encore une fois. « La marée du temps » rattaché au(x) reste(s) du roman/recueil recontamine alors aussi, après avoir été contaminé par les autres jusqu’ici, ce qui a précédé : on revoit passer sous nos yeux les éléments disséminés sous forme allusive et parodique que Radoslav Petković a sciemment posé dans les premiers textes, pour mesurer à quel point la peste a envahi le dernier et effacer la parodie devant la tragédie. Sans entrer dans le détail, rien que « Scènes de la guerre de cinq cents ans » envoie quantité de signaux au texte final. Et au-delà des signes, c’est le rapport direct entre imaginaire et réel, rêve et réalité qui est en jeu : c’est peut-être dans le paragraphe 5 de cette première nouvelle que nous devons commencer à chercher le message de la peste Petković, contamination réciproque – puis dans la contamination réciproque des différents textes, afin de rétablir l’équilibre rompu :

À l’abri dans sa cellule de Dominicain – un silence tout relatif, il est vrai, car les cris perforent également les murs de pierre – le père Salieri écrivit en 1653 :
“Tout événement réel trouve son fondement dans l’imagination.”

« Scènes de la guerre de cinq cents ans »

*

Dans l’étincellement des deux soleils, la visière de son casque relevé, Legolas hocha la tête comme une grande poupée triste.

“Je m’en fiche, dit-il, je suis un homme sans rêve.”

« La marée du temps »

*

Et il advient qu’un grand maître comme moi, en dépassant la norme, ne soit plus que le simple jouet de son propre art, l’expression véritable de la perfection de cet art, une insulte à tout rêve de perfection. Ce qui est un moyen de rétablir un équilibre rompu.

« Le bâtisseur de gibet »



Publié le 1er septembre 2010 par Antonio Werli sur www.fricfracclub.com — ISSN 2418-3768

Site personnel de Antonio Werli : http://www.antoniowerli.net

 

 

Publié le mercredi 1er septembre 2010 par Antonio Werli

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