SERBICA ♦ Revue électronique ♦ N° 19 / 2017

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Laurand Kovacs

LA PETITE BOÎTE DE VASKO POPA

 

Un autre poète, Jules Supervielle, introduit, lui aussi, une petite boîte, une mallette, dans laquelle son héros transporte son volcan. C’est l’Homme de la Pampa courant le monde à la poursuite de son destin enfermé sous son bras, recherchant les traces qu’il vient de laisser sous ses pas. 

Vasko Popa et Jules Supervielle sont comparable au-delà de ce thème. Tous les deux sont des poètes de la légèreté, du ne-pas-y-toucher, de l’inadvertance, c’est-à-dire de l’insolite poétique, point de rencontre du réel et du merveilleux.

La petite boîte est, comme on pourrait dire en musique, une suite avec sa mélodie fondamentale et ses harmoniques. Les cinq premières notes, répétées de proche en proche, tout au long des onze poèmes, lui donnent, d’emblée, un accent allègre, de futilité presque, et ce rappel constant de la vacuité, de la joie naïve, est une mise en garde permanente contre la boursouflure. Vasko Popa nous invite à nous considérer avec sérieux sans nous prendre au sérieux.

S’engager dans une explication du monde de La petite boîte est dangereux car on risque de le dissoudre dans un souffle. Les mots sont si simples, si légers, si fragiles, si volatiles que leur effet, créé par le poète, risque de disparaître avec eux si on le saisit trop lourdement. Le plus simple serait  de se laisser porter, bercer par les métaphores douces, de les laisser lever en nous jusqu’à ce que se dégagent les essences dont le bouquet sera à la fois unique et multiple. Il faudrait pour pouvoir approcher cette fleur de temps plus que temps, ce parfum de destin plus que destin, il faudrait quelque fétu qui écrirait sans se prendre pour une plume.

Plus qu’avec les mots, Vasko Popa joue avec les images, et, dans ce jeu, fraîcheur ne signifie pas candeur. Le vers coule facilement, aussi bien en français qu’en serbo-croate, sans accroc, comme une source chante dans un paysage de montagnes et semble d’autant plus cristalline dans sa menue puissance que la roche est plus vive.

Les poèmes sont brefs, aérés. Leur pureté de ligne est parfaitement rendue par Maria Bejanovska qui, à aucun moment, n’alourdit la courbe ni ne radicalise le sens pour lui ôter son ambiguïté. Car il serait aventuré de dire qu’il n’y a qu’une seule clé qui permette de s’engouffrer dans le système édifié par Vasko Popa afin, sinon d’en prendre la mesure, du moins d’en apprécier le fonctionnement. Bien sûr, quand les cinq petites notes tintent et retintent, on ne sait pas trop si l’on est devant un berceau ou un cercueil et quand, peu à peu, la mélodie redoublant, la petite boite s’élève, l’homme se trouve-t-il sur un catafalque ou sur un piédestal ? Ame ou corps, conscience d’être ou être de conscience cénotaphe ou chair vive ? Les images affluent et fuient, se prennent au sens des mots et les rejettent pour se transformer  encore et, de forme en forme, revêtir toutes les apparences contradictoires et cependant toujours contemporaines de la marque laissée par l’homme dans sa vie et qui est sa vie.

La petite boîte vagit, la petite boîte gémit, elle grandit aux dimensions du monde, aux limites de la pensée universelle, elle agonise et n’est plus que cendres sèches. La voilà qui revit, minuscule vigie au bord du gouffre, en elle veille l’univers et elle veille sur l’univers. Elle est la porte de l’horizon, la serrure ombilicale d’où coulent les mots et les accents de la poésie. Elle résonne, la petite boîte, du tumulte des siècles, elle sonne, elle chante, la petite boîte. Et puis ses maîtres, émus par sa fragilité, conscients de son précieux fardeau, l’entravent d’interdits, la réduisent à l’impuissance, la confinent dans la stérilité, sous la garde du regard, loin des regards. Bientôt, on s’approprie la petite boîte, on la tapisse de peau satinée, on en fait une nef céleste, la nef des heureux, ceux qui savent qu’elle est incommensurable et que jamais ils ne seront plus grands qu’elle. A cette seule condition, la modestie face à la petite boîte, ils pourront tirer d’elle d’immenses trésors, conquérir l’axe du monde, boire la coupe d’éternité, posséder la magie du bonheur. Dans le même temps les envieux se liguent contre elle et lui font subir mille morts. Ils sont sceptiques et cruels, mais malgré tout, dans leur délire destructeur, ils disent une chose qu’ils voudraient rédhibitoire et qui, dès qu’on change d’optique, devient louange : « ne vous inclinez pas devant la petite boîte /car vous ne pourrez plus / vous relever ». Malgré tout, elle continue son périple et tombe aux mains de ses bienfaiteurs, ceux qui veulent la crucifier pour elle, la saigner pour elle, la désarticuler par charité, et ceux qui veulent lui ôter l’utopie, le rêve, l’espoir, la réduire à sa petite réalité, courbée vers le sol, délaissant les astres et les espaces intérieurs qu’elle a conquis et peuplés. De ces communs Diafoirus, de ces géomètres obtus, les prisonniers amoindris de la petite boîte exsangue la supplient de les débarrasser, de s’ouvrir à nouveau, de redéployer univers, de le rende à sa mère, de limer la rouille qui ronge le monde et elle-même. Elle va reprendre le vent, elle va semer, se multiplier, aimer !

Dans la dernière petite boîte, celle qui est au fond de toutes les autres et qui contient toutes les autres, il y a un message. Mais qui le trouvera, qui le lira ? N’est-il pas toujours au-delà, dans l’autre petite boîte ?

Il faut mourir dans la petite boîte, naître dans la petite boîte, s’endormir en elle, vivre en elle, veiller sur elle, veiller en elle, se nourrir d’elle, s’envoler en elle, prendre son essor avec elle, au-dessous d’elle, mais il ne faut ni s’en emparer, ni s’en parer.

Date de publication : janvier 2013

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