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Svetlana Velmar-Janković : Isidora Sekulić, notre contemporain

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De l’héritage littéraire de Svetlana Velmar-Janković / Avant-propos - par Alain ...

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Petar Kočić par lui-même

Lettres et notes

 

 

Kocic Pismo à SV

Une lettre censurée de Petar Kočić
envoyée de la prison de Donja Tuzla, 1908
 

I. –  1 8 9 5

Les premières désillusions du jeune écrivain

[…] Le 4 mai 1895 je fus chassé du lycée de Sarajevo et, escorté par la police, on me reconduisit chez moi en secret. Ce même jour j’arrivai en Serbie à Belgrade. Le cœur serré par un sentiment agréable et quelque peu diffus comme tout Serbe qui, pour la première fois, foule un morceau de terre serbe libérée, j’allai longuement sans but par les rues, exténué et affamé, mais insensible à la fatigue et à la faim.

Je déambulais longtemps dans les rues de Belgrade le ventre vide et une épaisse liasse de poèmes dans ma poche, je rôdais sans cesse autour de la rédaction de certaines revues politiques et littéraires jusqu’à ce qu’un séminariste, un compatriote, remarquant ma détresse littéraire, m’eût dit que le mieux serait de demander à Janko Veselinović[1] de jeter un coup d’œil à mes compositions. […]

Je me rendis à son conseil mais hésitai longuement avant d’aller chez Janko. Je ressentais une certaine gêne mais, surtout, je redoutais de l’entendre d’un mot dissiper mes douces illusions sur mes talents de poète. Je m’y résolus en fin de compte et, un jour, je lui remis ma liasse de poèmes joliment recopiés au propre. […]

Janko était dans la force de l’âge : le visage gai, chaleureux, avec de lumineux yeux noirs, il était de haute taille, solide, robuste comme un chêne. Sa gloire littéraire atteignait son éclatante apogée. Comblé de toute l’affection et de l’amour de la Serbie d’alors, bercé par ses rêves de gloire, il vivait sa vie avec une pleine intensité, dilapidant son argent et sa précieuse santé. Hélas, hélas !

Quelques jours plus tard, quand je retournai le voir, je le trouvai assis à son bureau. Il écrivait. Sans même donner l’impression d’avoir remarqué que j’étais entré.

─ Assieds-toi, dit-il en prenant ma liasse de poèmes à la place même où il l’avait laissée ; j’en ai lu quelques-uns et… pour parler franchement… certains sont de qualité, mais… en vérité… les vers sont plutôt râpeux. Il serait bon, tu sais, de les lisser légèrement, de leur donner un surplus de grâce et de force dans l’expression. Au demeurant, je pense vraiment que tu saurais mieux exprimer en prose ce que tu ressens, ce qui te fait souffrir, ce que tu as sur le cœur.

Frappé en plein cœur, je me glaçai : en un mot, je n’étais pas un poète ! Brisé, assassiné, j’attrapai mes poèmes, rassemblai mes esprits et décampai. La plus belle, la plus douce de mes illusions venait de voler en éclats, de se réduire en poussière !

Prvo vidjenje s Jankom [Première rencontre avec Janko (Veselinović)], article publié à l’occasion du premier anniversaire de la mort de Veselinović dans la revue Bosanska vila [La Nymphe bosniaque], XXI / 1906, n° 11-12.

Veselinovic portrait

Janko Veselinović (1862-1905)


*

II. – 1898

Un crédo éthique et politique : une lettre à son père

A Gerasim Kočić[2]

Monastère de Gomionica[3]

Belgrade, le 15 avril 1898

Mon cher et aimé père,

Dans quelques semaines, trois années déjà se seront écoulées depuis que j’ai quitté ma malheureuse et déprimée patrie et que je parcours ce monde qui m’est, bien que je sois serbe, étranger. Pendant ce long temps j’ai vécu aussi de lumineux moments de vie qui ont transporté ma jeune âme, mais ceux-ci se perdent dans le dur combat pour ma subsistance, une lutte que j’ai menée surtout les premiers jours, après que j’eus posé le pied sur la terre serbe libre. En dépit de tout cela, j’en suis sorti respectable, éclatant ; plus que tout autre chose, aura contribué à cette victoire morale votre amour de père et votre généreux soutien. Je ne me suis incliné devant personne, pas plus que je n’ai quémandé quoi que ce soit car les Kočić sont incapables de mendier. Il y eut des jours, deux ou trois de suite, où je n’eus rien à manger mais je n’ai toutefois pas baissé la tête pour demander l’aumône. Cela, tous les Kočić l’ont dans le sang, et Dieu ne m’a pas créé différent. Avec une telle nature, j’aurais peut-être trébuché dans ce monde étranger, je me serais effondré si je n’avais pas un père aussi tendre, aussi bon que celui que vous êtes.

Les premières années où j’étudiais au lycée de Sarajevo, surtout en 4ième année, je fus souvent provoqué par certains professeurs qui insultaient sans vergogne ce qui m’était le plus sacré et qui le restera tant que je serai vivant : en premier lieu la libération de ma patrie et l’unification du peuple serbe démembré. Je m’insurgeais énergiquement contre ces attaques, ce qui me valut d’être chassé du lycée. […]

Pour l’instant, je progresse bien dans mes études et je tâte de la poésie, ce dont mes professeurs d’ici sont très satisfaits.

Votre humble et implorant fils
Petar Kočić,
élève du Premier Lycée de Belgrade

*

III. –  1901

Un avertissement prémonitoire : une lettre à sa future épouse

A Milka Vukmanović

Banja Luka

Zagreb, le 25 avril 1901

Ma chère Milka,

[…] Aujourd’hui je peine et je souffre à l’école pour t’assurer ainsi qu’à moi une bonne situation dans la société. Mais il faut que tu saches ceci : peut-être vais-je passer dans les geôles et prisons le plus clair de ma vie car nous tous, les étudiants, allons engager la lutte contre les Boches qui tourmentent notre peuple, le privent de sa liberté et ruinent son bonheur. Si tu es préparée à tout cela, alors tu peux me prendre pour époux ; sinon, il vaut mieux que tu me quittes, et, de moi, advienne que pourra. [...]

Ton Petar
qui te serre dans ses bras et t’embrasse ardemment.


*

IV. –  1903

LETTRES  DE  VIENNE

Affamé mais voué à la cause littéraire et nationale

A Bogdan Popović[4]

Belgrade

Vienne, le 25 janvier 1903

[…] Affamé, sans vêtements, pieds nus, les orteils qui sortent de mes chaussures, je vais par les rues de Vienne et je me remémore mon enfance, mes montagnes, mes chers montagnards, et si je rencontre où sais-je ? un bon camarade, je lui soutire un kreutzer, je vais dans un café pas cher et j’écris De la montagne et au pied de la montagne [С планине и испод планине]. Il m’arrive de passer trois jours sans rien manger de chaud. Mais je suis satisfait car je suis indépendant et je n’honore personne hormis celui qui pense et travaille avec honnêteté. 

Petar Kočić

*

A Grgur Jakšić[5]

Paris

Vienne, le 19 avril 1903

Monsieur,      

Il y a quelques jours, par votre intermédiaire, j’ai fait parvenir à M. Albert Malet[6] la brochure « Macedonian » dans la revue Das für kirche Problem. Il serait nécessaire de traduire cette brochure en français, surtout maintenant que l’on ne parle quasiment plus des Serbes dans la presse européenne. Cette brochure jouit d’une grande notoriété, et il serait bon qu’au moins par sa traduction, elle rende de grands services à la chose serbe. Nous avons grand besoin de la sympathie du peuple français.

Pour ce qui est des brochures et livres consacrés aux Serbes et publiés à l’étranger, vous savez vous-même combien nous sommes très, très livrés à nous-mêmes. […]

Je vous prie de recevoir mes respectueuses et sincères salutations serbes.

Petar Kočić
étudiant en philosophie
à l’Université de Vienne 1

*

Une surprenante déclaration d’amour : « Je suis un homme étrange. »

A Milka Vukmanović

Jošavka (Banja Luka)

Vienne, le 1er novembre 1903

Ma chère Milka,

[…] Ah, si tu pouvais savoir quel plaisir m’a fait ta douce lettre ! J’en ai pleuré de joie ! comme un petit enfant…

Seul a subsisté le tendre amour pour ta beauté, pour la beauté de ma turbulente, passionnée, exubérante, entêtée, mais belle, charmante, gracile, séduisante, Mrguda ! Milka, tu es ma Mrguda !... Tous les magazines et journaux littéraires louent Mrguda, ma nouvelle. Un journal affirme même : « Notre jeune auteur a si joliment créé, si fidèlement dépeint Mrguda que tout paraît relever du vécu. »

Ah, Milka-Mrguda, je ne saurais te décrire à quel point je t’aime ! […]

Tu me demandes ce que je ferais si le hasard voulait que tu en épouses un autre. Je t’enlèverais et si tu refusais de me suivre, je te tuerais sur place puis je mettrais fin à mes jours. Je suis un homme étrange. Je serais capable de tout cela. […]


*

À propos de « Mrguda »

A Marko Car[7]

Zadar

Vienne, le 9 février 1903

Très respecté monsieur,

Je vous prie de m’excuser de ne pas vous avoir plus tôt remercié de la recension rigoureuse, sympathique que vous avez faite de mon petit livre De la montagne et au pied de la montagne dans Srpski glas [La Voix de la Serbie]. (…)

Je craignais pour ces textes qui sont, en ce qui me concerne, mes premiers. J’appréhendais car je m’étais disputé avec les rédacteurs de tous les magazines littéraires serbes. Les conséquences se font déjà sentir. Dans Kolo [Le Ronde] de M. Živaljević a paru une critique de tonalité très jésuitique signée Élie, le pseudonyme de M. Živaljević. Comme vous le verrez, il s’est naturellement jeté à bras raccourcis sur ma Mrguda. Il en a appelé (dans la discussion) à Pierre Loti que je vous dirai en toute sincérité ne pas avoir encore lu. À l’estimé critique et essayiste que vous êtes, à l’homme qui connaît les plus grandes littératures étrangères, ainsi que la tendre et la noble âme serbe, je confesserai que j’ai tenté de peindre chez Mrguda un amour paysan authentique. Dans l’idée que je m’en fais modestement, l’amour paysan décrit dans les histoires de nos nouvellistes serbes est totalement, entièrement falsch. De ce fait je me suis attelé à donner à cet amour l’expression la plus directe, la forme la plus belle, la plus lisse possible même si, vu de manière superficielle, cet amour est répugnant, voire « bestial » comme l’écrit M. Élie. Non, absolument pas ! Il y a de la noblesse dans cette sauvagerie, dans cette bestialité, une noblesse merveilleuse, inaccessible, que seuls peuvent percevoir ceux qui ont les nerfs sains, et M. Élie me paraît être poitrinaire. Si je suis parvenu à mes fins, ne fût-ce qu’un peu, c’est à vous, très respecté monsieur, qu’il revient de le dire… Vous me qualifiez de maître en matière de littérature, lui ne me reconnaît aucun talent.

Avec toute ma gratitude,
Petar Kočić, étudiant en philosophie

 

Mrguda manuscrit

"Mrguda", 1902

manuscrit, première page

*

V. 1907-1908

LETTRES DES « MAISONS NOIRES »[8] 

Condamné en tant qu’adversaire politique de l’Autriche-Hongrie d’abord à huit, puis à quinze mois de réclusion, Petar Kočić fut incarcéré le 6 décembre 1907. Il passa ses premiers mois de détention dans la malfamée Maison noire de Banja Luka. Au début du mois d’avril 1908, il fut transféré à la prison de Donja Tuzla. Après y avoir purgé une année entière, il fut gracié par l’amnistie impériale du 6 décembre 1908.

« Après nous demeurera le lumineux souvenir
de notre sacrifice pour notre peuple »

A Milka Kočić à

Banja Luka

minuit, le 11 novembre 1907
selon le nouveau calendrier

Ma chère et tendre Milka,

[…] Peut-être me tiens-tu pour responsable de tout ce qui m’est arrivé. Tout ne m’est pas imputable car tout cela devait survenir. Je sais, tu souffres beaucoup et, intérieurement, tu me maudis, mais tu n’en as pas le droit. Notre peuple est tellement accablé, écrasé par la pauvreté et la détresse qu’il fallait quelqu’un pour s’insurger et hurler contre les actes de violence et d’injustice dont il est en permanence victime. Ce quelqu’un, en l’occurrence, était ton Kočo. Accorde-lui ton pardon et oublie tes souffrances car le peuple te bénira. Quelle qu’ait été notre vie nous mourrons, et après nous demeurera le lumineux souvenir de notre sacrifice pour notre peuple.

Je sais par avance qu’à la lecture de ces mots tu esquisseras un sourire amer et que tu murmureras : « Le voilà bien, mon fou de Kočo ». […]

Ton Kočo qui te serre fort dans ses bras et t’embrasse ardemment.

 

Kocic Pismo Milki 1908

Une lettre à Milka Kočić envoyée de la prison
de Donja Tuzla, 1908


*

« Un homme qui souffre pour son peuple et le bonheur de celui-ci »

A Milka Kočić

Banja Luka

La Maison noire,
samedi 7 décembre 1907
selon le n[ouveau] c[alendrier]

Ma chère et adorée Milka,

Que t’écrire pour te réconforter dans ce malheur pénible, immense ?! Ma douleur est grande, mon chagrin incommensurable. Ma chère Milka, les mots me manquent… Cette misère et ce chagrin ne me feraient pas aussi mal si je ne pensais pas au malheur qui t’a frappée avec mon noir destin. […]

Ma chère et adorée Milka, tu ne dois éprouver aucun regret, aucune tristesse… Va où bon te semble et vis librement, mais souviens-toi toujours que tu es l’épouse de Petar Kočić, d’un homme qui souffre pour son peuple et le bonheur de celui-ci, un homme qui trouve en toi et dans ton amour tout le bonheur et la félicité de ce monde !

*

La « Custodia honesta » du gouvernement bosniaque

A Milka Kočić

Banja Luka

Donja Tuzla, le 2 avril 1908 selon le n. c.

Ma chère Milka,

[…] Le 28 mars à douze heures nous sommes arrivés à Donja Tuzla… Ce même jour, j’ai été introduit en grande pompe dans les magnifiques espaces de la « custodia honesta » qui se composaient d’une pièce avec une seule fenêtre. Les murs sont sales, crasseux, creusés de trous… tout est vieux, usé, raccommodé, amené de Dieu sait d’où ! Voilà donc, au cas où tu ne le savais pas, la « custodia honesta » du gouvernement bosniaque.

Quand je t’aurai dit encore que je suis constamment tenu sous clé sauf une heure avant et une heure après midi, alors tu pourras te faire une idée de ma situation. Je ne rencontre personne, voir quelqu’un, lui parler m’est interdit. Lors de la promenade, j’ai toujours un porte-clefs devant les yeux ou dans mon dos. Et cela me tape tellement sur les nerfs que j’en deviens fou. À deux reprises, j’ai fait savoir à M. le président mon désir de retourner à la Maison noire et de revêtir une tenue de forçat car ma détention me serait bien plus supportable qu’ici. […]


 
*

« À la grâce de Dieu et du Boche »

A Stevo Vukmanović[9]

Banja Luka

Donja Tuzla, le 27 mai 1908

Mon cher Stevo,

[…] Personnellement, la liberté ne me réjouit guère car, hors de la prison, j’ai très peu d’amis. Un homme que je pensais être mon ami m’a dit : « Je suis impatient de te voir en prison. » Ces mots ne quittent jamais mon esprit, et j’en veux à cet homme car, malgré cette parole, il se dit toujours être un grand ami à moi.

Je peux te dire que je suis en bonne santé ; pour le reste, à la grâce de Dieu et du Boche.

Salutations à toute la maisonnée.

Votre Petar

(Lettre censurée. Donja Tuzla, le 28 mai 1908. Signature)


*

Grève de la faim

A Milka Kočić

Banja Luka

D. Tuzla, le 22 juin 1908 selon le n. c.

Ma chère Milka,

[…] Suite à mon maintien permanent et illégal en isolement, aux outrages grossiers que me fait subir le rustre de garde-chiourme d’ici, à l’interdiction qui m’est faite de parler à qui que ce soit, j’ai informé ce jour M. le président que j’allais entamer une grève de la faim (Hungerstreik). […] La souffrance morale sans bornes que m’occasionnent le silence et la solitude m’a conduit à cet acte désespéré. À me taire en permanence, j’ai tout simplement perdu l’ouïe et la parole.

Si on me m’autorise pas à parler à qui que ce soit, et si je dois rester maintenu sous clé, je vais me laisser mourir de faim car je veux trouver la mort en ayant conservé toute ma conscience plutôt que de sombrer dans la folie.

Aujourd’hui je suis dans une curieuse disposition d’esprit et je ne peux plus t’écrire…

Je te salue et t’embrasse chaleureusement.

Ton Petar

*

« La liberté est la sainte, la noble mère de la Justice »

A Milka Kočić

Banja Luka

[lettre écrite de Tuzla, 1908]

Ma chère Milka,

Tu me demandes si je pourrais déplorer l’injustice où qu’elle soit. Retiens bien ceci : de même qu’on ne saurait trouver de lumière dans l’obscurité la plus noire, chercher la Justice dans un pays privé de Liberté est une tâche vaine. La liberté est la sainte, la noble mère de la Justice. Sans la Liberté, sa mère, La Justice se transforme en vulgaire catin, en cantonnier qui, sur les larges chemins impériaux, empoisonne et contamine les innocents en les privant perfidement de leur jeunesse, de leur fraîcheur et de leur santé !...

Donja Tuzla 1908

Une note rédigée lors de l'incarcération de Kočić
à « Custodia hinesta » de Donja Tuzla.


*

VI. – 1911

Le combat pour « la pureté et la beauté » de la langue serbe

Voici ce que Vuk Karadžić, le créateur de la nouvelle littérature serbe, a écrit quelque part : « Le serbe le plus pur et le plus correct est parlé en Bosnie-Herzégovine. » Après 33 ans de domination autrichienne notre langue a gravement souffert, à tel point que l’on pourrait dire en toute quiétude qu’aujourd’hui en Bosnie-Herzégovine, la mère patrie de notre langue littéraire, c’est parmi notre intelligentsia que se parle et s’écrit le serbe le moins pur et le plus incorrect. […]

La colère et la tristesse nous prennent alternativement à voir mettre à mal et sans pitié la précieuse conquête spirituelle du peuple, la pureté et la beauté de la langue populaire. La colère nous assaille aussi à sentir dans cette dénaturation, dans ce massacre de notre magnifique et libre langue, notre totale colonisation, notre soumission, notre asservissement ; une profonde tristesse nous habite parce que nous sommes faibles et impuissants à protéger de la profanation et de l’avilissement notre grande et forte langue qui, par son ample et magnifique littérature traditionnelle, par sa pureté de cristal et la fraîcheur montagnarde de son souffle nous enhardit et nous encourage à ne pas nous effondrer sur le chemin de la vie, sur un chemin séculaire pavé de trébuchements et de souffrances, de chutes et de relèvements.

(Extrait de Za srpski jezik [Pour la langue serbe], article publié dans le journal Otadžbina [La Patrie], 1/1911, n° 37.

 


NOTES

[1] Janko Veselinović (1862-1905), écrivain réaliste serbe, auteur de plusieurs recueils de nouvelles et romans dont Hajduk Stanko resté très populaire encore de nos jours.

[2] Le père de Petar Kočić, Jovan Kočić (1847-1905) était prêtre. Quand sa mère mourut en 1879, il prit la bure au monastère de Gomionica sous le nom de Gerasim.

[3] Gomionica est un vieux monastère orthodoxe serbe fondé probablement au XVe siècle ; il est situé à 42 km à l'est de Banja Luka, la capitale de la République serbe de Bosnie. 

[4] Bogdan Popović (1863-1944), célèbre esthète et critique serbe. Il fut d’abord professeur à la Grande école, puis à l’Université de Belgrade.

[5] Historien et publiciste serbe (1871-1955)  boursier d’Etat, il fit ses études à Paris et devint docteur en philosophie. On lui confia la tâche de diffuser à Paris les informations  sur les Serbes.

[6] Albert Malet (1864-1915), historien, auteur de manuels scolaires français ; de 1892 à 1894 il séjourne à Belgrade en tant que professeur d’histoire diplomatique auprès du roi serbe, alors mineur, Alexandar Obrenović (1876-1903) ; à la même époque il rédige un journal dont une copie sera retrouvée bien plus tard dans les archives de Grgur Jakšić et publiée à Belgrade en 1999 (Editions « Clio ») sous le titre Journal de Serbie 1892 à 1894.

[7] Marko Car (1859-1953), critique littéraire et auteur de récits de voyage, il fut l’un des premiers critiques de Petar Kočić.

[8] Surnom des geôles austro-hongroises.

[9] Le père de Milka Vukmanović, l’épouse de Peter Kočić.

 
Traduit du serbe par Alain Cappon

Date de publication : décembre 2015

Date de publication : septembre 2016

> DOSSIER SPÉCIAL : PETAR KOČIĆ

Date de publication : juillet 2014

 

> DOSSIER SPÉCIAL : la Grande Guerre
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Le poème titré "Salut à la Serbie", écrit en janvier 1916, fut lu par son auteur Jean Richepin (1849-1926) lors de la manifestation pro-serbe des alliés, organisée le 27 janvier 1916 (jour de la Fête nationale serbe de Saint-Sava), dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne. A cette manifestation assistèrent, â côté de 3000 personnes, Raymond Poincaré et des ambassadeurs et/ou représentants des pays alliés.

Grace à l’amabilité de Mme Sigolène Franchet d’Espèrey-Vujić, propriétaire de l’original manuscrit de ce poème faisant partie de sa collection personnelle, Serbica est en mesure de présenter à ses lecteurs également la photographie de la première page du manuscrit du "Salut à la Serbie".