SERBICA ♦ Revue électronique ♦ N° 20-21 / 2017

SERBICA


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Svetlana Velmar-Janković : Le Kosovo

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Milivoj Srebro

L’agneau-serpent de Serpentagneau
ou
éthique et esthétique de résistance

 

Kocic portrait w

Petar Kočić
1877 – 1916 - 2016

 

Све је без Тебе ништа – ништа је с Тобом све !

Tout sans Toi n’est rien – rien avec Toi est tout !

« A la Liberté » / „Слободи“


Considéré comme le premier prosateur moderne en Bosnie – ou, pour reprendre la qualification d’Ivo Andrić, « le premier véritable écrivain et artiste » de cette région[1] – Petar Kočić est entré sur la scène littéraire au début du XXe siècle, à une époque charnière dans l’évolution de la littérature serbe. C’est précisément le moment où le réalisme à l’accent régionaliste cède la place au réalisme critique ouvert aux idées novatrices du modernisme triomphant, ce qui se reflètera également dans des récits de Kočić et, plus largement, dans toute son œuvre. Ses premières nouvelles très prometteuses, empreintes d’un nouveau souffle narratif qui puise sa force dans une langue fraîche, pure et limpide, avaient déjà annoncé un talent de conteur-né aux grandes capacités créatrices. Mais son opus narratif futur ne tiendra pas toutes ses promesses. Véritable artiste dans l'âme, idéaliste de nature mais aussi écorché-vif toujours prêt à combattre[2], ce rebelle intransigeant – incarnation même de l’énergie de la révolte propre à l’époque du modernisme – manquera de temps pour réaliser une œuvre à la hauteur de son talent. Engagé avec abnégation, jusqu’au sacrifice, dans la lutte pour la cause nationale et sociale des Serbes de Bosnie-Herzégovine – passés comme monnaie d’échange d’un maître à l’autre, de l’occupant ottoman à l’occupant austro-hongrois – ce tribun populaire et l’un des maîtres spirituels de la génération révolutionnaire de la « Jeune Bosnie » s’est rapidement consumé, sans pouvoir accomplir entièrement sa mission d’écrivain et parachever son œuvre littéraire.

Une éthique de résistance et de sacrifice

Né en 1877 à Zmijanje, une région montagneuse de Bosnie occidentale, un an seulement avant l’occupation de la Bosnie-Herzégovine par l’Autriche-Hongrie, éduqué dans un esprit de résistance à l’occupant étranger, Kočić est très tôt devenu conscient du statut social et politique humiliant, inacceptable, de la population de sa région natale[3]. Cette conscience se développera davantage durant sa scolarisation (1891 - 1899), effectuée à Banja Luka, à Sarajevo qu’il doit quitter après un conflit avec les professeurs dû à ses idées de patriote militant, puis à Belgrade. Mais c’est lors des années difficiles de ses études à l’université de Vienne (1899-1904) – où il est forcé de mener une vie spartiate afin de pouvoir faire face aux conditions existentielles extrêmement difficiles – que le jeune homme, idéaliste et révolté, acquiert la ferme conviction de la nécessité d’une lutte active contre les autorités de la monarchie des Habsbourg en Bosnie. Dans une lettre adressée en 1901 à sa future femme, il exprime explicitement cette conviction sous forme d’avertissement :

Mais il faut que tu saches ceci : peut-être vais-je passer dans les geôles et prisons le plus clair de ma vie car nous tous, les étudiants, allons engager la lutte contre les Boches qui tourmentent notre peuple, le privent de sa liberté et ruinent son bonheur.[4]


Cet avertissement lucide se révèlera prémonitoire quelques années plus tard seulement. Dès son retour dans le pays et, surtout, à partir de 1906, Kočić se lance dans une activité intense de tribun populaire, de militant politique et d’opposant farouche aux autorités austro-hongroises siégeant à Sarajevo. Il se bat sur tous les fronts : il prend un rôle actif dans la grève générale organisée à Sarajevo (en mai 1906), publie dans les journaux ses diatribes contre le pouvoir d’occupation, entreprend en juin 1907 à Banja Luka la publication de son propre journal politique – Отаџбина [La Patrie] qui s’attaque violemment à la politique locale austro-hongroise, exige des réformes agraires et défend avec ferveur les intérêts des Serbes bafoués.

L’heure est grave en Bosnie-Herzégovine, qui sera peu après annexée par la monarchie des Habsbourg, et la réponse des autorités ne se fera pas attendre : à la veille de l’annexion, le journal de Kočić est interdit[5] et son fondateur incarcéré : accusé de menées contre l’Etat et les intérêts monarchiques, il passe une année entière (entre le 6 décembre 1907 et le 6 décembre 1908) en prison, d’abord dans la « Maison noire » de Banja Luka puis à la « Custodia honesta » à Donja Tuzla. Même s’il souffre de l’enfermement et du dur traitement carcéral auquel il est soumis, il n’envisage pas de baisser les bras, de renoncer à son combat politique, tout en sachant que c’est une tâche de Sisyphe, comme il le remarque lui-même dans une lettre envoyée de « Custodia honesta » en 1908 à Milka Kočić, sa femme : « De même qu’on ne saurait trouver de lumière dans l’obscurité la plus noire, chercher la Justice dans un pays privé de Liberté est une tâche vaine ». Ses autres lettres de prison adressées à son épouse témoignent aussi de son inflexible éthique de résistance animée par un moral d’acier, de son dévouement à l’idéal de la justice, de sa profonde conviction que son sacrifice pour la cause nationale et sociale de son peuple a un sens :

Notre peuple est tellement accablé, écrasé par la pauvreté et la détresse qu’il fallait quelqu’un pour s’insurger et hurler contre les actes de violence et d’injustice dont il est en permanence victime. Ce quelqu’un, en l’occurrence, était ton Kočo. Accorde-lui ton pardon et oublie tes souffrances car le peuple te bénira. Quelle qu’ait été notre vie nous mourrons, et après nous demeurera le lumineux souvenir de notre sacrifice pour notre peuple.


Kocic Pismo Milki 1 Kocic Pismo Milki 2

Une lettre à Milka Kočić envoyée de la prison
Donja Tuzla, 1908

Ce moral d’acier, cette volonté toujours intacte de s’engager sans retenue pour la cause commune, ne le quitteront pas non plus après sa sortie de la prison. La preuve en est ses articles dans le journal Развитак [Le Développement] qu’il lance en 1910 mais aussi ses discours au Sabor, l’Assemblée de Bosnie-Herzégovine, où il est élu député la même année. Il suffit de citer celui prononcé le 14 novembre 1910, qui se rapporte à des manipulations visant la langue serbe : « Depuis déjà 32 ans, on [l’Autriche-Hongrie] mène une guerre incessante et permanente contre notre langue, le moment est venu de leur rétorquer fermement : On nous a tout pris, dans tous les secteurs de la vie nationale nous sommes asservis » – accuse le député Kočić avant de s’exclamer : « Mais nous ne vous donnerons pas notre langue. C’est notre espoir et notre réconfort » ![6]

Celui qui, mieux que quiconque parmi ses contemporains, connaissait toute la richesse, toutes les finesses de la langue populaire qu’il a exploitées à la perfection dans son œuvre littéraire, ne pouvait pas évidemment accepter la sournoise politique austro-hongroise qui recourt à tous les moyens pour tenter d’imposer en Bosnie une langue « officielle » mais, en réalité, artificielle : une langue déformée, corrompue, dénaturée par les germanismes et les néologismes balourds et incompréhensibles. Kočić sentait bien que cette politique néfaste pouvait avoir des conséquences graves, irrémédiables, et qu’elle avait au moins deux objectifs. Le premier, comme le fait remarquer Ivo Andrić, il avait compris que cette langue « officielle », « à qui la perfide et bornée administration de Kállay, voulait imposer la sonore appellation de ‘langue bosniaque’, visait en réalité à détacher les peuples de Bosnie-Herzégovine des centres culturels croates et serbes les plus importants, à les séparer de Zagreb et de Belgrade. »[7]

Le second objectif, selon Kočić, est d’une tout autre portée. Cette langue dénaturée et imposée par la force s’attaquait indirectement à l’essence même de l’identité culturelle serbe, avec l’ambition de couper le peuple de son héritage culturel ou, du moins, de l’éloigner de lui. Piqué au vif par ce sournois projet de la politique austro-hongroise en matière de linguistique, il rédige l’article « Pour la langue serbe » dans lequel il dénonce avec véhémence ce perfide et funeste dessein. A son sens, les mesures prises pour dénaturer « notre magnifique et libre langue » qui représente « la précieuse conquête spirituelle du peuple » ont pour but évident de « nous » faire ressentir, martèle-t-il, « notre totale colonisation, notre soumission, notre asservissement », mais surtout de priver le peuple de la force réconfortante de cette «précieuse conquête » qui « nous enhardit et nous encourage à ne pas nous effondrer sur le chemin de la vie, sur un chemin séculaire pavé de trébuchements et de souffrances, de chutes et de relèvements » ! [8]

Un attachement quasi mystique au pays natal et à sa langue

Cet engagement sans réserve en faveur de la « cause du peuple », cette lutte intransigeante dans la défense des intérêts nationaux et de la justice sociale – ce qui constitue le fondement même de son éthique de résistance – se reflète logiquement (comment pourrait-il en être autrement ?) dans l’œuvre littéraire de Kočić. Mais cette éthique du combattant, du tribun populaire, est subordonnée à une sorte d’esthétique de résistance qui repose sur les principes du réalisme dit critique enrichi de quelques éléments de la poétique symboliste. Ainsi, grâce à l’usage habile des moyens stylistiques et des procédés narratifs propres à une telle esthétique, Kočić l’écrivain a réussi, du moins dans ses meilleures œuvres, à donner à ses idées relevant de sa politique sociale et de son idéologie nationale une expression littéraire à la fois convaincante et captivante.[9] Certes, étant sous la surveillance permanente des autorités austro-hongroises et la cible constante de ses invectives, il lui arrivait, dans un certain nombre de poèmes en prose et de nouvelles, de se laisser emporter par son tempérament exubérant, de ne pouvoir réfréner son envie de répliquer à l’ennemi, de crier haut et fort contre les injustices infligées à son peuple : ces écrits, où apparaissent explicitement ses idées militantes, exprimées sur un ton haussé, pathétique, souffrent de faiblesses et de défauts qui caractérisent souvent la littérature engagée.

Conscient du danger auquel pourrait l’exposer son envahissante énergie de révolte – qui le rapproche d’ailleurs de ses contemporains européens, écrivains de l’époque moderniste – Kočić s’est donc efforcé de la maîtriser ou, plutôt, de lui trouver une expression littéraire convenable, capable de la canaliser et de la transformer en une énergie créatrice fonctionnelle à visée artistique. Cet effort a porté ses fruits : guidé par son intuition infaillible qui lui a fait comprendre l’importance et la force intrinsèque des symboles, il est parvenu à saisir et à incorporer dans ses œuvres certains des « traits principaux de la poétique symboliste »[10], ce que prouve la riche symbolique, expressive et variée, dont sont empreints ses récits et ses poèmes en prose ; comme le constate à juste titre Predrag Palavestra, « beaucoup de ses héros sont des emblèmes et des icônes ; beaucoup de ses thèmes et de ses sujets sont porteurs d’une forte charge symbolique ».[11] Cette ouverture à l’égard d’une poétique moderniste – même si elle est restée d’une portée limitée et d’une nature plutôt intuitive – a donné un accent moderne à son univers littéraire qui s’appuie le plus souvent, comme on l’a remarqué, sur les principes mimétiques et les procédés typiques du réalisme dit critique.

Toujours en action, ce qui réduisait considérablement sa disponibilité pour se consacrer à l’écriture, et menant une vie qui ne favorisait pas sa longévité, Kočić disposait d’un minimum de temps pour réaliser sa mission d’écrivain : précisément, son opus littéraire a vu le jour en l’espace d’une dizaine d’années seulement, de 1900 à 1911. Composé principalement de nouvelles mais aussi de poèmes en proses et d’une pièce dramatique, il se caractérise par une certaine unité thématique et stylistique même si sa tonalité, d’une œuvre à l’autre, change de registre, allant d’un ton lyrique plutôt mélancolique à la satire parfois dosée mais plus souvent empreinte de sarcasme ; entre ces deux pôles opposés, on rencontre également des récits où domine un humour sans retenue mais aussi d’autres, plus fréquents, aux accents sombres et tragiques.

L’univers littéraire de Kočić coïncide à peu près, sur le plan géographique, avec le territoire de son pays natal, Zmijanje, une région montagneuse qui occupe une partie de la Krajina bosniaque située à l’ouest de la Bosnie. C’est un pays insolite, singulier à bien des égards, qui porte bien son nom ! Un nom composé de deux éléments antagonistes, exemple même de contradictio in adjecto, qui pourrait être littéralement traduit en français par cette expression forgée, oxymore – Serpentagneau : à la fois douce et rude, avec sa nature d’une douceur enivrante durant l’été mais dure, farouche et menaçante l’hiver, c’est également un terroir qui garde dans la mémoire collective des séquelles de nombreuses insurrections sanglantes mais aussi les souvenirs d’une vie patriarcale paisible durant les courtes périodes d’accalmie[12]. Ces singularités antinomiques de Zmijanje, qui se reflètent de manière presque palpable dans chaque œuvre de Kočić, ont conditionné en grande partie non seulement le modus vivendi et la structure mentale de ses héros mais aussi, et davantage, le profil psychologique et la vision du monde de l’écrivain lui-même ! Et c’est à juste raison que l’on pourrait dire que c’est dans sa personnalité complexe et contradictoire que ce caractère antinomique de sa région natale a trouvé sa meilleure expression. Cette identité « serpentagneuse » Kočić l’a d’ailleurs revendiquée en de nombreuses occasions, et toujours avec une certaine fierté et une conscience précoce et prémonitoire : c’est cette identité au lourd héritage, qui, plus que tout le reste peut-être, a déterminé son destin d’homme et d’écrivain.

Kocic Zmijanje

Zmijanje
Photo : Milovan Kovačević

Les « piliers » de cet univers littéraire authentique, ses véritables pierres angulaires, sont justement les montagnards de Zmijanje, à la fois robustes et tendres,  qui se caractérisent avant tout par leur sensibilité excessive : ce sont, pour la plupart, des hommes « qui aiment puissamment et haïssent autant », et des femmes, les jeune filles en particulier, dont le « sang chaud, bouillonnant » les pousse à se heurter aux tabous patriarcaux, causes fréquentes de leurs sorts tragiques.[13] Profondément immergé dans ce monde dont il est issu, et dont il saisissait intuitivement le moindre secret, doté de surcroît d’un don d’observation inné et d’une faculté déconcertante à capter ce qui est important, essentiel, Kočić a créé une originale galerie de personnages dans laquelle se reflètent toutes les facettes de ce monde bigarré, petit mais riche dans sa diversité.

Non sans une certaine complicité qui traduit sa sympathie pour ses « frères montagnards »[14] autant que sa compréhension des conditions oppressantes qui façonnent leur comportement, Kočić développe, dans ses nouvelles, toute une philosophie du savoir-vivre de ses compatriotes, une philosophie de survie, stoïque pourrait-on dire qui, pourtant, n’est pas héritée de la Grèce antique : elle est bien entendu autochtone car elle se cristallisait, sous forme de sagesse populaire, à travers des siècles de combats pour exister et persister sur le sol natal. Sans tomber dans le piège d’une idéalisation pathétique – même si cela aussi lui arrive parfois –, sans cacher leurs vices et leurs faiblesses, l’écrivain met l’accent surtout sur une extraordinaire vitalité et une capacité de résistance hors pair de ses montagnards. Ses nouvelles démontrent, avec la force de persuasion propre à son art de la narration, comment on peut vivre une vie d’homme digne et faire face à toutes sortes de malheurs : ceux, imprévisibles, infligés par des forces naturelles déchaînées qui frappent souvent Zmijanje, ceux, durables, dûs à la dureté des siècles de domination étrangère ou, encore, ceux, impénétrables, que réserve le destin et que l’on ressent comme « les chaînes invisibles ».[15] 

Un trait important, fondamental même, des montagnards de Kočić – ce qui leur permet de surmonter, de « déjouer » pourrait-on dire, certains de ces malheurs – est leur sens de l’humour, un humour très particulier, qui fait partie intégrante de leur philosophie de survie. Ces petites gens, qui tiennent par ailleurs beaucoup à leur honneur, avec la fierté de ceux qui n’ont plus rien à perdre, « aiment blaguer et se gausser », souligne l’écrivain, « et chacun de très bon cœur se paiera ta tête » ! Ils savent aussi se montrer goguenards, et souvent dans des circonstances peu propices au rire, lorsqu’il faut faire face aux représentants dédaigneux et arrogants des autorités d’occupation : en de telles situations, leur esprit moqueur devient mordant, leur humour vire au sarcasme acide et acerbe. Evidemment, en bon connaisseur de ses montagnards, Kočić a exploité avec brio ce trait typique de leur mentalité, en particulier dans un certain nombre de ses œuvres à caractère satirique qui font partie des meilleurs pages de son opus littéraire.

Indissociable de ses habitants est donc la nature de Zmijanje à la fois exquise et sauvage, nourricière et meurtrière. Au même titre que les héritages génétique, culturel et historique que leur ont transmis leurs ancêtres, elle fait partie intégrante de leur caractère. Tantôt resplendissante, enivrante même, tantôt hardie, menaçante et destructrice, elle façonne les humeurs et rythme la vie quotidienne et saisonnière de ses montagnards. Comme s’il était habité par elle dans son for intérieur, Kočić ressentait, d’une « manière quasi mystique »[16], toutes ses pulsations, même celles dissimulées, invisibles et inaudibles pour tout un chacun. Il les captait intuitivement et, dans ses textes les plus réussis, communiquait au lecteur de façon à ce que celui-ci pût entendre « la respiration » des pins et des sapins, sentir l’odeur des éclairs qui s’abattent soudain d’un ciel ressemblant l’instant d’avant à « un gigantesque œil de poisson », être saisi d’un froid glacial par une tempête de neige qui transforme la montagne entière en un titanesque et assourdissant orgue de vents…[17] Ce lien fusionnel que Kočić entretenait avec la nature, le poussait parfois, il est vrai, trop loin, au point de perdre le sens de la mesure : dans ces cas de figure, ces évocations de la nature, d’habitude d’une sincérité patente et d’une inspiration poétique authentique, sonnaient quelque peu forcées, superflues, voir creuses.

Une qualité encore, et non la moindre, de l’œuvre de Kočić mérite d’être soulignée : c’est – faut-il s’étonner ? – la particularité de sa langue littéraire, riche, variée, très expressive, qui le distingue de tous les autres écrivains réalistes serbes[18]. C’est une langue qui, d’une part, se nourrit du parler populaire qui reflète les multiples facettes de la vie quotidienne et, d’autre part, puise son opulence et sa force dans la riche tradition orale encore florissante dans la région natale de l’écrivain au début du XXe siècle. Observateur attentif de la vie qui l’entourait, fin connaisseur de l’héritage culturel populaire qu’il a découvert très tôt dans son enfance, Kočić entretenait un rapport passionnel également avec la langue dont il cherchait à saisir l’essence. Ce rapport dans lequel on peut parfois sentir quelque chose qui dépasse le rationnel, qui de nouveau relève de la mystique, se reflète surtout dans le poème en prose Prière [Молитва] (1907), une sorte de crédo littéraire :

Ô mon Dieu, grand et puissant et impénétrable, donne-moi cette langue, donne-moi ces mots larges et lourds que l’ennemi ne saisit pas mais que saisit le peuple… Offre-moi ces mots, Seigneur… aussi forts et puissants que les tonnerres des cieux, aussi fatals et sinistres que les foudres divines, aussi impénétrables aux tyrans que le sphinx au genre humain. Donne-moi ces mots et donne, ô mon Seigneur, ce don qui est Tien…. »[19]

Cette recherche des mots « puissants », exprimée dans Prière d’une façon exaltée et métaphorique, cette attention accordée à la langue, à ses finesses et à ses capacités expressives, sont visibles partout chez Kočić : dans ses descriptions de la nature tantôt enchantées, tantôt mélancoliques, dans ses dialogues exemplaires de justesse et de maîtrise, dans la manière dont il brosse les portraits de ses personnages et qui fait songer à la démarche d’un maître-sculpteur insufflant la vie à la matière brute par quelques simples coups de burin… Il n’est pas surprenant que cette forte immersion dans la langue ait inspiré à Ivo Andrić, le maître reconnu de l’art narratif, cette observation fort originale : « Il nous apparaît quelquefois que l’œuvre de Kočić elle-même reposait toute entière dans les profondeurs de cette langue, qu’il l’a excavée comme on met au jour une statue et qu’il l’a amenée en pleine lumière pour l’exposer au regard du monde. »[20]

 
Une originale galerie des « originaux »

L’opus narratif de Petar Kočić n’est pas très volumineux : il se compose précisément de quatre recueils de nouvelles écrites pour la plupart lors de ses études à Vienne. La plupart d’entre elles est répartie en trois volumes qui portent le même titre : De la montagne et au pied de la montagne [С планине и испод планине], I, 1902 ; II, 1904 ; III, 1905 ; le quatrième et lе dernier recueil, sorti en 1910, est intitulé Les Complaintes de Zmijanje [Јауци са Змијања]. Il s’agit d’un opus resté à l’évidence fragmentaire, où domine le récit bref, concis. Si sa première nouvelle publiée, « Tuba » [Туба] – qui représente une sorte « d’inventaire de toute son œuvre future »[21] – est assez longue, Kočić a par la suite privilégié, à quelques exceptions près, le récit court. C’est un genre dans lequel il excelle tout en réussissant à injecter dans ses histoires une énergie narrative fortement condensée avec des effets artistiques optimaux. D’ailleurs plusieurs de ses nouvelles sont considérées par la critique comme des exemples mêmes de la concision où son talent de conteur-né a trouvé sa juste mesure, telles que : « Jablan » [Јаблан], « Le tombeau de l’Ame Douce » [Гроб Cлатке Душе], « Mrguda » [Мргуда], « La peine secrète de Smajo Subaša » [Тајна невоља Смаје Субаше] ou, encore, « Le bois de Vuk » [Вуков гај]. 

La place d’honneur revient toutefois à ces trois nouvelles régulièrement incluses dans des anthologies de la prose serbe : « Jablan », « Dans la tempête de neige » [Кроз мећаву] et « Le pope de Mračaj » [Мрачајски прото]. La première, très brève, composée de quelques scènes narratives seulement mais chargée de symbolique, se présente sous la forme d’une parabole : à travers une histoire de corrida, de lutte entre deux taureaux, elle met en exergue l’indomptable esprit de résistance du petit peuple. « Dans la tempête de neige » comporte une charge émotive plus soutenue : tout en revitalisant le thème archétypal de la lutte de l’homme contre les éléments déchaînés, elle évoque – sur fond de tragédie familiale rappelant par ses accents apocalyptiques la légende biblique de Job – le combat à la vie à la mort d’un vieillard et d’un enfant, piégés par une sournoise tempête de neige dans les montagnes de Zmijanje. Quant à la troisième nouvelle, « Le pope de Mračaj », elle est la plus authentique, la plus saisissante aussi peut-être des trois nouvelles. Son authenticité réside d’abord dans la singularité, voire l’étrangéité, de son protagoniste, un étonnant prêtre de village, dont le portrait est peint de main de maître. Maladivement méfiant et replié sur lui-même, volontairement reclus dans sa solitude où il n’y a pas de place pour les humains, ce misanthrope, dont le rejet obstiné du monde frise la folie, est selon Jovan Deretić, l’un des personnages les plus insolents de toute la prose serbe[22].

Kocic Jablan 1902

"Jablan", promière publication
In Bosanska vila, 1902

Mais ce solitaire excentrique n’est évidemment pas l’unique « original » dans l’univers littéraire de Petar Kočić. Sa riche galerie de portraits en contient bien d’autres  parmi lesquels se distinguent en particulier deux personnages devenus de véritables emblèmes avec une forte charge symbolique : le truculent protagoniste du Blaireau devant le tribunal, David Štrbac, et le fantasque Simeun Pejić, « le diacre du monastère de Gomjenica »[23]. Autour de ce dernier personnage – sorte d’hybride serbe de Don Quichotte et de Tartarin de Tarascon – l’écrivain a composé un cycle de cinq nouvelles, qui possède les traits d’une véritable épopée comique. Le cadre initial de chaque nouvelle est presque toujours le même : à la petite assemblée de paysans réunis un soir automnal autour d’un alambic – une scène qui rappelle l’atmosphère des rites des temps anciens –, et en présence discrète du narrateur, témoin oculaire introduit pour assurer la véracité du héros principal, Simeun le diacre raconte ses aventures prodigieuses inventées de toutes pièces. Habité par l’esprit épique, inspiré par les exploits chevaleresques des héros de la poésie populaire serbe, cet habile vantard qui, de plus, croit fermement à ses racontars, se prend pour le dernier justicier et défenseur de « l’honneur et de la gloire » serbes bafoués par les occupants ottomans et austro-hongrois. Son imagination débridée est, bien sûr, l’expression de sa nature lunatique mais aussi « la conséquence » de sa consommation immodérée d’eau de vie, de rakija, sa « potion magique » et remède contre tous les maux de ce monde « dégénéré ». Ses auditeurs[24] savent naturellement que ses « faits d’armes » ne sont que des exploits oratoires, rhétoriques, mais ils l’écoutent avec délectation car ses histoires fantaisistes, qui suscitent un rire joyeux, ont également des effets cathartiques : elles leur permettent de retrouver la fierté nationale perdue et d’oublier, ne serait-ce qu’un soir, la dure réalité du peuple asservi et humilié par des siècles d’occupation étrangère

Oko rakijskog kotla

Autour  du chaudron pour la distillation de la rakija

Plus complexe, plus impressionnant aussi, est David Štrbac, le pittoresque héro de la pièce satirique Le Blaireau devant le tribunal [Јазавац пред судом, 1904]. Curieuse symbiose de clown, de fou de village et de sage populaire, il impressionne autant par son apparence physique singulière que par ses facultés théâtrales extraordinaires de comédien-né :


Menu, petit, sec comme une branche, léger comme une plume. Il a la jambe gauche plus courte que la droite et cela le fait se dandiner quand il marche. Ses yeux brillent et chatoient comme ceux d'un chat dans la nuit… Il change de voix. Il est capable de se mettre à pleurer comme un enfant, à aboyer comme un chiot ou à pousser des cocoricos… Il fait semblant d'être timide aussi. Mais ne le croyez pas ![25]

Seul un tel personnage aux multiples facettes pouvait assurer l’authenticité et la véracité de la réalisation théâtrale d’une idée saugrenue, surréaliste, mise en scène dans cette pièce : le procès intenté à un blaireau devant le « Tribunal impérial » que David impose par la ruse, sous prétexte que l’animal a ruiné toute sa récolte ! Seul un tel personnage caméléonesque pouvait également permettre à l’écrivain de mêler avec succès provocation, satire, humour gras, bouffonnerie insolente, et burlesque frisant l’absurde. Tantôt naïf, primitif et même franchement sot, tantôt roublard, madré et farceur sans scrupules mais d’une lucidité étonnante, le personnage de David possédait déjà tous les atouts pour servir de spiritus movens à une comédie satirique d’envergure.

En profitant de toutes les possibilités offertes par cet original haut en couleurs – inspiré par ailleurs par un prototype réel, un paysan de Zmijanje du même nom, dont le personnage apparaît dans plusieurs récits de Kočić – l’écrivain a réussi, en usant de moyens littéraires adaptés, à faire tomber tous les masques d’un empire hypocrite, la Monarchie austro-hongroise, qui, sous prétexte d’accomplir une mission civilisatrice, exploitait sans vergogne la population asservie de Bosnie-Herzégovine. En se servant habilement des transformations de David qui sait changer subitement de comportement à travers ses jeux insolites avec, et devant, le personnel du tribunal – un juge et un greffier, l’auteur s’attaque avec force à tous les symboles de l’occupant : à son lourd et absurde système judiciaire, aux représentants arrogants et hautains de « l’administration impériale », au gouvernement « borgne » et poltron mis en place à Sarajevo… Des éclats de rire malicieux ponctuent en particulier les jeux de mots sarcastiques de David qui tournent en dérision la langue artificielle de ses interlocuteurs, langue contre laquelle, nous l’avons vu, l’écrivain s’est farouchement battu toute sa vie.

Dès sa parution, Le Blaireau a trouvé un écho très favorable. Dans cette “satire vengeresse”, comme l’a qualifiée Jovan Skerlić, le public a aussitôt reconnu les traits typiques des paysans serbes de la Bosnie sous l’occupation : conscience développée de leur statut social et de leur identité nationale, esprit d’insoumission puisant son énergie dans une vitalité inouïe et dans un instinct ancestral de survie leur permettant de faire face à toutes les circonstances, et, enfin, une force de caractère étoffée par une certaine fierté propre à ceux à qui on a tout pris. Les lecteurs et, plus tard, les spectateurs ont également ressenti que David incarne en réalité une vox populi s’exprimant au nom des millions de ses semblables, assujettis et humiliés, ce que l’écrivain – souhaitant sans doute « enfoncer le clou » – n’a pas manqué de souligner de façon explicite à la fin de la pièce. Les plus instruits parmi eux ont pu également se rendre compte que le nom de ce personnage, devenu entretemps proverbial, n’est pas non plus accidentel, qu’il est en réalité chargé d’une symbolique plus universelle car, vu le rapport de force des protagonistes de la pièce, on ne peut effectivement pas à ne pas songer au combat archétypal de David contre Goliath.

Kocic Jazavac pred sudom

Le Blaireau devant le tribunal
édition de 1941

Encouragé par l’immense succès du Blaireau, son œuvre majeure rééditée déjà sept fois jusqu’en 1911, cette même année Kočić publie une nouvelle œuvre satirique, Sudanija [Judiciade], dans laquelle il revient au thème déjà exploité dans sa pièce dramatique. Il s’agit plus exactement d’un long récit, truffé de dialogues et de scènes théâtrales, qui se situe à mi-chemin entre les deux genres : nouvelle et pièce dramatique. L’intrigue est une nouvelle fois tissée autour d’un procès truqué, cette fois mis en scène par les détenus eux-mêmes dans un établissement pénitentiaire austro-hongrois, dans lequel les prisonniers bosniaques jouent tous les rôles : ils sont à la fois accusés, avocats et juges ! A travers une parodie burlesque mâtinée d’éléments du théâtre de l’absurde, fondée sur un humour mordant, l’écrivain fustige de nouveau les travers d’un système judiciaire qui, à côté de ses formalités administratives absurdes, incarne « la justice-injustice » du plus fort, en l’occurrence de l’occupant austro-hongrois. Même si, dans ses pages les plus réussies, Sudanija rappelle l’immense talent de Kočić satiriste, ce récit railleur est toutefois entaché d'une certaine lourdeur due à de nombreuses répétitions, et n’a ni l’unité, ni la fraîcheur ni la force de frappe du Blaireau.


L’un des nouvellistes serbes majeurs du début du XXe siècle

Justiciade fut le chant du cygne de Petar Kočić. Mais, malgré ses faiblesses, elle ne fit apparaître aucun signe annonciateur du déclin des forces créatrices de son auteur, et encore moins de sa santé mentale. Pourtant, peu de temps après, ses proches apercevront les premières manifestations inquiétantes d’un dérèglement psychologique chez l’écrivain présageant le pire avant qu’effectivement une grave maladie mentale ne l’accable: épuisé par un long et acharné combat politique, affaibli psychologiquement par les pressions et les persécutions incessantes de la part des autorités austro-hongroises, présentant des symptômes évidents de démence, Kočić sera transféré, au début de l’année 1914, à l’hôpital psychiatrique de Belgrade. Il y restera presque deux ans, jusqu’à son décès, le 27 août 1916. Deux ans de descente aux enfers : contraint d’affronter en même temps sa maladie, qui ne cessera de s’aggraver, et une déstresse nationale collective causée par les tragédies provoquées par la Grande Guerre – le bombardement et l’occupation de Belgrade par les armées austro-hongroises, il cèdera de plus en plus à un désespoir profond qui ne pouvait le mener qu’à la mort – prématurée mais salvatrice. L’ironie du sort – ou « l’acharnement du destin », dirait l’un de ses héros – Petar Kočić ne verra donc pas, comme d’ailleurs la plupart des activistes de la « Jeune Bosnie », organisateurs de l’attentat de 1914, la libération de sa patrie et la disparition de l’Autriche-Hongrie contre laquelle il aura lutté toute sa vie.

Aujourd’hui, cent ans après sa disparition, avec un recul d’un siècle, nous avons un privilège dont ne pouvaient assurément pas jouir ses contemporains, y compris ses critiques parfois partiels. Celui de pouvoir apercevoir plus clairement toutes les qualités ainsi que, bien sûr, les faiblesses de son œuvre littéraire, et d’établir plus ou moins précisément la place qu’occupe Petar Kočić dans l’histoire de la littérature serbe. Il est clair aujourd’hui que son opus peu volumineux et fragmentaire, à l’évidence resté inachevé, a résisté au temps et aux jugements des lecteurs et des critiques des générations postérieures, du moins lorsqu’il s’agit de ses meilleures nouvelles et poèmes en prose. Il est clair aussi que, malgré cet aspect fragmentaire, l’œuvre de Kočić possède une certaine cohérence sur les plans thématique, stylistique et formel, et cela au point qu’on est tenté d’imaginer dans quelle direction il aurait pu évoluer si son auteur avait eu à sa disposition plus de temps et si ses facultés intellectuelles et mentales ne l’avaient pas trahi prématurément.

Mais, au lieu de se laisser piéger par ce jeu de prévisions, un « art » relevant plutôt du domaine divinatoire, il est plus prudent de rester sur le terrain sûr des certitudes : le manque de temps et, peut-être plus encore, sa vie agitée de tribun populaire ont laissé des traces sur ce qu’il a pu réaliser, l’œuvre publiée de son vivant, dont la dernière « pièce », rappelons-le, apparaît en 1911. Nous avons déjà évoqué à plusieurs reprises ces « traces », les fêlures aujourd’hui bien visibles, conséquences manifestes d’une négligence, ou plutôt des contraintes propres à une activité d’écriture faite en urgence et sous la pression permanente de facteurs extérieurs. Mais ces traces – que l’on retrouve parfois même dans l’agencement, la structuration et la stratégie narrative de certains de ses récits – sont également les preuves tangibles que Kočić n’a pas, faute de temps, soigné suffisamment son talent, un talent inné de conteur, ce qui est inconcevable, par exemple, pour un écrivain du XXIe siècle.


Quoi qu’il en soit, une chose encore est sûre aujourd’hui. Même avec ses faiblesses, inévitables d’ailleurs compte tenu des conditions dans lesquelles il était contraint de vivre et d’écrire, Petar Kočić se révèle, cent ans après sa disparition, l’un des nouvellistes serbes majeurs du début du XXe siècle. Comme le constate à juste titre Staniša Tutnjević, il forme avec Borisav Stanković, son aîné d’un an, une paire de « piliers solides et éprouvés à un endroit-clé, crucial, de la littérature serbe moderne »[26]. Mieux encore, Kočić et Stanković pourraient même être considérés comme les deux « représentants majeurs [de la nouvelle serbe] jusqu’à Ivo Andrić qui a donné chez les Serbes la mesure finale de ce genre littéraire »[27]. On le voit donc clairement aujourd’hui: si la maladie et une mort précoce n’ont pas permis à Petar Kočić de parachever son œuvre littéraire, elles ne l’ont pas empêché de léguer à la postérité quelques morceaux d’anthologie qui ont traversé le temps ainsi qu’un exemple inégalé de l’éthique de résistance fondée sur une honnêteté intellectuelle sans faille et un sens du sacrifice à toute épreuve.

*    *   *

Post-scriptum : Nomen est omen !


N’en doutons pas : le lecteur aura compris la fonction symbolique de la périphrase métaphorique figurant dans le titre – « L’Agneau-serpent de Serpentagneau », même si son sens énigmatique et sa sonorité bizarre, voire cacophonique, ont dû heurter ses oreilles. Il a saisi qu’elle repose évidemment sur un jeu de mots, sans doute quelque peu osé, et vu au cours de la lecture ses significations qui se reflètent et se justifient, du moins nous l’espérons, dans la partie analytique de ce texte. Toutefois, afin d’éclairer davantage ce petit « cryptogramme », dont la conception n’a d’ailleurs pas exigé une débauche d’imagination, voici quelques explications supplémentaires.

Répétons-le, la dénomination « Zmijanje », que nous avons traduite par Serpentagneau, pourrait être interprétée comme un mot forgé par la fusion de ces deux termes : zmija et janje (zmi[ja]nje), en français : serpent et agneau. Ces deux animaux, incarnations de valeurs antipodes, reflètent bien, nous semble-t-il, sur le plan symbolique évidemment, la nature oxymore de son pays natal mais surtout le caractère contradictoire, paradoxal, de Petar Kočić, ce que nous avons tenté de démontrer dans ce texte. Nous l’avons vu, le combat de cet inébranlable défenseur des opprimés – combat contre tout un Empire perdu d’avance – repose essentiellement sur son sacrifice pour la « cause juste », le geste généreux, éminemment altruiste, qui rappelle l’image de l’agneau sacrificiel, « l'image de l'innocence et de la douleur opprimées, du ‘Juste souffrant’ » (Encyclopédia universalis).

Par l’intermédiaire de cette identification symbolique à l’agneau, celui qui est prêt à assumer son sacrifice acquiert une liberté d’action sans bornes et devient libre de toutes contraintes. Et c’est justement elle, cette liberté qui – tout en se nourrissant d’une puissante force d’abnégation et d’un courage propre à ceux qui n’ont plus rien à perdre – permet à Kočić d’assumer sans crainte également tous les risques inhérents à un jeu potentiellement mortel : le jeu avec les serpents, « zmijanje », ce qui est la deuxième acception symbolique de son identité serpentagneuse[28]. Faut-il ajouter ici que, dans le contexte du combat de Kočić, les serpents ne peuvent être qu’une projection symbolique des envahisseurs étrangers de son pays ? Comme tous les jeux, celui-ci possède aussi ses règles permettant au « joueur » d’être à la hauteur du défi : en l’occurrence, d’être aussi venimeux que les agresseurs / envahisseurs afin de pouvoir leur faire face, bref, d’être le serpent soi-même. La preuve évidente en est justement le comportement du tribun populaire Kočić : tout en sachant que, dans ce « jeu » périlleux, il ne peut s’en sortir qu’en tant que perdant, mais habité par sa mission impossible, celle du sacrifié, et poussé par son tempérament d’écorché vif, il savait lui aussi réagir dans son combat désespéré avec venimosité, tel un serpent menacé de mort.

Ce parallèle, même s’il se fait sur le plan strictement symbolique, pourrait être fonctionnel seulement à la condition que l’on prenne en compte ce détail important : dans la mythologie serbe, bien conservée à Zmijanje, on distingue, dans la famille de ce reptile, une sorte très singulière : « zmija čuvarkuća » – « le serpent gardien de la maison ».[29] Comme tous les combats de Kočić étaient donc orientés contre l’envahisseur de sa patrie (« domovina », racine : « dom » – « la maison »), il est évident qu’il ne peut que se référer au « zmija čuvarkuća ». Et c’est d’autant plus que la croyance populaire accorde au serpent gardien également le rôle de défenseur de la maison contre les serpents agresseurs, les ennemis de la « maison », incarnant ici les envahisseurs étrangers.


Mais, pourrait-on rétorquer, et pour cause : même s’il est bienveillant à l’égard de ceux dont il est le gardien, le serpent « čuvarkuća » ne peut pas fondamentalement changer identité de son espèce ; restant toujours ce qu’il est – un serpent, il pourrait difficilement, par la force de sa nature ainsi que par ses attributs symboliques, « cohabiter » avec l’agneau, porteur des valeurs opposées, antagonistes. D’où, justement la contradiction majeure du caractère de Kočić bien visible dans sa représentation symbolique, une contradiction enracinée dans une dualité conflictuelle qui se révèlera insoluble. Sans pouvoir réconcilier les deux forces vitales opposées sur lesquelles repose la structure mentale de son identité serpentagneuse, sans pouvoir résister durablement à leur conflit intrinsèque, Kočić sera inévitablement contraint à un moment donné de lâcher prise : le serpent finira par asphyxier l’agneau, l’un des deux piliers angulaires de son antinomique structure mentale, provoquant ainsi une cassure irréparable dans son for intérieur, et un déséquilibre total ouvrant le chemin de la chute. En d’autres termes, et toujours sur le plan symbolique bien entendu, le triomphe ultime de sa force venimeuse, destructrice, ne pouvant plus être contrecarré par aucun antidote, le poussera inéluctablement vers la chute finale – la démence. Et c’est seulement dans la mort, seule capable de « réconcilier » ce qui est irréconciliable, que Kočić trouvera « un salut » symbolique : le salut dans le néant, l’issue tragique pour celui qui s’est sacrifié pour redonner aux autres le droit d’espérer.


Enfin, quant à la préposition « de » figurant elle aussi dans la périphrase du titre, elle pourrait également avoir une acception symbolique : vu la noblesse d’âme de celui qui a fait le choix du sacrifice tout en étant conscient de sa portée mais aussi de ses conséquences, elle pourrait être comprise comme particule, même si elle n’a rien à avoir avec celle, très célèbre – balzacienne.

  Comme on le voit, on ne dit pas pour rien : Nomen est omen !

M. S.



NOTES

[1] Ivo Andrić, « Zemlja, ljudi i jezik kod Petra Kočića » [La terre, les hommes et la langue chez Petar Kočić], in Eseji i kritike, Svjetlost, Sarajevo, 1976, p. 188. Toutes les citations extraites de ce texte, rédigé en 1961, sont traduites par Alain Cappon.

[2] Son tempérament d’écorché-vif se reflète en particulier dans son poème en prose cité dans l’exergue, « A la Liberté », où il se définit lui-même comme étant d’« un sang impétueux, en éternelle ébullition, que m’ont transmis en héritage les haïdouks balkaniques, mes ancêtres ! ». Cité d’après : « Слободи », in Пeтар Кочић, Дјела, прва књига, Свјетлост, Сарајево, 1951, р. 451-452.

[3] Il ne fait pas de doute que le principal responsable d’une telle éducation fut son père, moine au monastère de Gomionica, lui qui – accusé d’avoir dissuadé les paysans de participer à la cérémonie d’accueil du prince hériter d’Autriche-Hongrie lors de sa visite à Banja Luka – dut, en 1888, passer sept mois dans une prison.

[4] La traduction d’Alain Cappon des extraits des lettres de Petar Kočić, cités dans cet article, est faite d’après : « Преписка Петра Кочића » [Correspondance de Petar Kočić], in Сабрана дјела, I-IV, édition électronique, Ars libri - Бесједа - ТИА Јанус - Пројекат Растко, Belgrade, 2002, URL : http://rastko.rs/rastko-bl/kocic/index.html

[5] La raison directe de l’interdiction d’Otadžbina est un article de Kočić dont le titre est éloquent : « L’odeur de la poudre » [Мирише барут] ! Dans cet article, qui avait pour but de dénoncer les mesures extraordinaires du Gouvernement permettant l’annexion de la Bosnie-Herzégovine, l’auteur appelle ouvertement à l’insurrection en terminant par ce slogan belliqueux : « Брату брат - Шваби рат ! » [Frère à frère – au Boche la guerre !]

[6] Петар Кочић, « Говори и интерпелације у Сабору Босне и Херце-говине » [Les discours et les interventions au Sabor de Bosnie-Herzégovine], in Сабрана дјела, I-IV, op. cit.

[7] Ivo Andrić, op. cit.  p. 190.

[8] « За српски језик » [Pour la langue serbe], in Отаџбина, n° 37, 1/1911.

[9] C’est précisément cette esthétique, que nous avons nommée « l’esthétique de résistance », qui a fait de Kočić, selon Predrag Palavestra, « le précurseur de la littérature engagée et du réalisme révolté [chez les Serbes] – d’un style annonciateur de l’avant-garde et le produit explicite de l’époque moderniste en littérature. », in Историја модерне српске књижевности [Histoire de la littérature serbe moderne], Belgrade, 1986, p. 363.

[10] Ibid.

[11] Ibid.

[12] En référence à ces incessants combats, révoltes et insurrections, que les habitants de Zmijanje ont menés contre les occupants étrangers, notamment les ottomans – combats risqués, souvent écrasés dans le sang – le nom de cette région pourrait être également compris, dans un sens métaphorique, comme un substantif verbal – zmijanje, du type : igranje, nožanje, mačevanje etc. Dans ce cas, sa signification serait : igranje sa zmijama, jeu avec les serpents !

[13] Telles sont, par exemple, l’impétueuse Mrguda da la nouvelle éponyme, héritière du « sang impur » de sa mère, qui trouve la seule échappatoire dans le suicide, et la belle et courageuse Maruška, héroïne de la nouvelle « Dans le brouillard » [Кроз маглу], l’une des rares femmes qui, prête à souffrir jusqu’à la mort, ne craint pas de transgresser les interdits patriarcaux. Telle est également Vida, la femme-feu qui, lorsqu’elle est envahie par les flammes de sa passion amoureuse, perd conscience (« A travers la lumière » [Кроз свјетлост]).

[14] Citons, à titre d’exemple, un court texte à caractère documentaire rédigé durant la détention de Kočić à la Maison noire de Banja Luka, qui exprime ces sympathies d’une manière explicite. Evoquant le soutien de ses compatriotes lors de son incarcération, l’écrivain note avec une franchise qui frise le pathétique : « Ce sont mes montagnards, mes frères, qui aiment puissamment et haïssent autant. Je les connais. Je suis né parmi eux et j’ai grandi avec eux ». In « La détention » [Тамновање], Пeтар Кочић, Дјела, op. cit., р. 396.

[15] Kočić utilise cette métaphore dans deux nouvelles – « La peine secrète de Smajo Subaša » [Тајна невоља Смаје Субаше] et « Papakalo » [Папа-кало] – pour qualifier le malheur inexplicable qui s’abat sur leurs protagonistes.

[16] L’expression empruntée à Jovan Deretić, in Кратка историја српске књижевности [Abrégé de littérature serbe], Novi Sad, 2001, p. 218.

[17] Les particularités de la fantasque nature de Zmijanje sont décrites avec le plus de force peut-être dans les récits courts aux accents lyriques, ce qui les rapprochent des poèmes en prose : « Dans le brouillard » [У магли], « A travers le brouillard » [Кроз маглу], « A travers la lumière » [Кроз свјет-лост] ou, encore, dans l’une des nouvelles les plus percutantes de Kočić – « Dans la tempête de neige » [Кроз мећаву].

[18] Selon Jovan Skerlić, sa langue « fraîche, inépuisable des montagnards, qui regorge de force, d’élan, de pittoresque », rappelle celle de Njegoš et de Ljubiša. C’est justement grâce à cette langue, conclut-il, que « Kočić s’élève au-dessus de tous les nouvellistes serbes contemporains. ». Op. cit.

[19]  Cité daprè: Пeтар Кочић, Дјела, op. cit. , p. 377. Traduit par Boris Lazić.

[20] Ivo Andrić, op. cit, p. 190. Andrić fut très impressionné par la personnalité de Petar Kočić et sa force de caractère. Il appréciait également son talent de conteur mais il s’est montré sévère, nous semble-t-il, à l’égard de son attachement passionnel à son pays natal. Cet attachement fusionnel, selon Ivo Andrić, a empêché Kočić d’élargir et d’approfondir son champ thématique resté « étroit », et même s’« il possédait une grande aptitude poétique à voir et à ressentir, à dire et à exprimer », sa focalisation sur Zmijanje a fait de lui, toujours d’après Andrić, « l’homme d’une seule réalité »

[21] Ibid., p. 187.

[22] Jovan Deretić, op. cit., p. 219.

[23] Citons seulement, à titre d’exemple, quelques-uns de ces originaux, hauts en couleurs : Đuro de « Remèdes de Đuro » [Ђурини записи], Tešica Čeprkalo de « Jure Paligrap » [Јуре Пилиграп] ou, encore, Papakalo et Čvrko, personnages des nouvelles éponymes.

[24] Parmi ceux-ci se distinguent en particulier un auditeur, sans conteste l’un des plus originaux personnages de Kočić, qui joue le rôle d’antipode à Simeun le diacre : jamais nommé, décrit par la périphrase « Onaj iza kace » – littéralement, celui qui se cache derrière le chaudron pour la distillation de la rakija – il reste invisible, dissimulé dans le noir, tout en lançant ses répliques ironiques servant à contrebalancer les excès d’imagination de Simeun.

[25] Cité daprè: Пeтар Кочић, Дјела, op. cit. , p. 175-204. Traduit par Radivoj Srebro.

[26] Staniša Tutnjević, « Dva vrha srpske pripovijetke » [Deux sommets de la nouvelle serbe] Borisav Stanković et Petar Kočić, in Tačka oslonca [Point d’appui], Zavod za udžbenike i nastavna sredstva, Srpsko Sarajevo, 2004, p. 31. Traduction d’Alain Cappon. Il est par ailleurs intéressant de remarquer que Jovan Skerlić a qualifié ces deux prosateurs, en leur ajoutant Ivo Ćipiko un peu plus âgé, de « réalistes lyriques ». Bien plus tard Jovan Deretić  a repris cette qualification tout en précisant que ce sont les écrivains qui ont, « d’un côté, continué la tradition réaliste et, de l’autre côté, ouvert la voie à la prose moderne serbe ». In  Кратка историја српске књижевности, op. cit., p. 216.

[27] Ibid., p, 13

[28] Cette conscience de la liberté intérieure qu’il a acquise, et du courage sur lequel elle repose – comparée à celle absolue qui est l’un des attributs de Dieu seul – apparaît surtout dans l’exergue de son Blaireau devant le tribunal : « Quiconque aime sincèrement et passionnément / la Vérité, la Liberté et la Patrie / est libre et intrépide comme Dieu ! »

[29] Voir : Српски митолошки речник [Le Dictionnaire serbe mythologique], Belgrade, 1970, p. 145.

 

Date de publication : décembre 2015

Date de publication : septembre 2016

> DOSSIER SPÉCIAL : PETAR KOČIĆ


Date de publication : juillet 2014

 

> DOSSIER SPÉCIAL : la Grande Guerre
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Le poème titré "Salut à la Serbie", écrit en janvier 1916, fut lu par son auteur Jean Richepin (1849-1926) lors de la manifestation pro-serbe des alliés, organisée le 27 janvier 1916 (jour de la Fête nationale serbe de Saint-Sava), dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne. A cette manifestation assistèrent, â côté de 3000 personnes, Raymond Poincaré et des ambassadeurs et/ou représentants des pays alliés.

Grace à l’amabilité de Mme Sigolène Franchet d’Espèrey-Vujić, propriétaire de l’original manuscrit de ce poème faisant partie de sa collection personnelle, Serbica est en mesure de présenter à ses lecteurs également la photographie de la première page du manuscrit du "Salut à la Serbie".