Le livre du mois / Septembre 2017 : La forêt qui scintille / Milena Marković

LE LIVRE DU MOIS : SEPTEMBRE 2017


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SERBICA ♦ Revue électronique ♦ N° 19 / 2017

SERBICA


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SERBICA ♦ Revue électronique ♦ N° 18 / 2017

SERBICA СЕРБИКА


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Mihailo Pantić

LA DAME AU SOURIRE

Svetlana Velmar-Janković
(1933-1914)



Velmar-Jankovic S - portrait-mini

Le temps est hélas venu d’écrire ce texte. En 1996, le seul membre du jury du prix Nin à n’avoir pas voté pour le futur gagnant, le roman Bezdno[1] de Svetlana Velmar-Janković, c’était moi. Au terme de je ne sais plus combien de soirées de délibération, après des semaines et des mois consacrés à la lecture routinière, harassante de quelques dizaines de livres, nous étions – enfin – arrivés à l’instant où il nous fallait décider qui serait  le lauréat. En dernière sélection figurait, outre Bezdno, le roman de Dragan Velikić Severni zid [2]. Jusqu’à l’ultime seconde, je ne savais pas à qui accorder mon suffrage. Or, sur ma proposition, nous étions convenus de voter comme suit : non pas chacun son tour car, en cas d’égalité, la cinquième voix (selon une règle non écrite, la dernière, celle du président) emporterait la décision, mais tous en même temps, chaque membre ayant inscrit son choix sur un morceau de papier. Par un concours de circonstances, les noms des lauréats potentiels commençaient par les trois mêmes lettres. D’une main légère, j’avais donc écrit VEL, puis, après un court instant d’hésitation, ma main a noté, je dirais d’elle-même, les lettres restantes IKIĆ. J’ai plié mon bulletin, je l’ai joint aux autres sur la table. Le président a compté les voix : quatre contre une en faveur de Bezdno. Une récompense, sans conteste, méritée. Et ainsi s’est poursuivie ma jolie tradition personnelle de « perdant » dans tous les jurys auxquels il m’a été donné de siéger…

Une petite heure plus tard, lors de la proclamation officielle du résultat dans les locaux du magazine Nin, comme de coutume, la lauréate est arrivée. Je me suis approché, frayé un chemin jusqu’à elle à travers la foule, je connaissais Svetlana Velmar-Janković depuis une bonne dizaine d’années et la rédaction de Književne novine [Le journal littéraire] où, avant le grand chambardement, faisaient un saut quasiment tous les écrivains majeurs de l’époque précédente. (En vérité, où se réunissent les écrivains aujourd’hui ?) « Svetlana, ai-je dit en lui tendant la main, toutes mes félicitations. Ce prix, vous l’avez mérité. À tous points de vue. » « Merci, mon cher Mihailo, a-t-elle répondu avec ce sourire bienveillant qui ne s’effaçait que rarement de son visage (il n’existe pratiquement aucune photographie de la fille de Vladimir Velmar Janković et de Mimi Vulović où elle ne sourit pas.) Peut-être que je le mérite, peut-être pas, qui le saura vraiment ? Dans ce genre de choses, on n’est jamais au clair. » « Certes, ai-je concédé sachant que ni le lieu ni l’occasion ne se prêtaient à engager ce type de débat, mais je voudrais que vous appreniez une chose, et de ma bouche, avant que d’autres vous en informent. »  Quoi donc ? » a-t-elle interrogé tandis que la foule nous prenait en étau, chacun désirant sa demi-minute avec la lauréate de notre prix littéraire le plus prestigieux. « Rien de particulièrement important, me suis-je empressé de répondre, mais je suis le seul à n’avoir pas voté en faveur de votre livre. » « Grand Dieu, Mihailo ! s’est-elle exclamée sans se départir de son sourire, inutile d’en faire une montagne (évidemment que non, entre-temps la montagne s’était faire toute seule !). Un vote à l’unanimité, vous imaginez ? Je déteste l’unanimité, et je sais que vous avez voté par conviction. » Et notre bref entretien s’est achevé sur ces mots.

J’ai ensuite consacré un texte à Bezdno, et j’ignore à combien de reprises, toutes les années qui suivirent, et hier encore me semble-t-il, j’ai parlé des livres de Svetlana lors des soirées littéraires partout en Serbie. (Et j’ai toujours eu la sensation qu’alors, du public, au moins une dizaine de Svetlana identiques fixaient leur regard sur moi car Svetlana avait une histoire susceptible d’être partagée, à laquelle il était possible de s’identifier, ce qui, dans la littérature d’aujourd’hui, est une rareté sans pareille. D’où, j’en suis convaincu, le public nombreux qui était le sien, en majorité féminin, qui avait vécu la même histoire ou une histoire analogue.) Notre dernière, et merveilleuse, rencontre s’est déroulée en automne 2012 quand nous sommes allés à Senta et à Vranje. Svetlana était de santé fragile mais, en dépit de la maladie, elle conservait sa vivacité d’esprit et sa bonne humeur ; tout le temps du trajet en voiture, nous avons conversé à bâtons rompus. Quelque part en revenant de Senta, avant l’embranchement de l’autoroute, la police de la route nous a arrêtés. Un jeune fonctionnaire s’est approché, puis a demandé à ma femme qui était au volant de lui présenter les documents du véhicule. Apercevant alors Svetlana, d’un geste du bras, il nous a fait signe de poursuivre notre chemin. Mon Dieu, ai-je songé, tout espoir n’est pas perdu pour ce pays si un agent de la circulation a reconnu une femme de lettres contemporaine.

Plus tôt, la même année au printemps, la bibliothèque de Belgrade avait organisé un symposium consacré à l’œuvre de Svetlana Velmar-Janković. J’avais sollicité de dix jeunes collègues la rédaction d’un texte sur l’un de ses livres, tâche dont elles s’acquittèrent et qui peut se vérifier dans le remarquable recueil Bezdane svetlosti [Les abîmes de lumière], titre que j’avais suggéré alors que nous étions en route pour Vranje et que Svetlana avait accepté sans hésitation. Pourtant, une année et plus auparavant, elle avait quelque peu tiqué quand je lui avais fait part de ce projet de colloque qui lui serait consacré. « Formidable, avait-elle répondu, vous me faites un plaisir extrême mais, voyez-vous, je ne voudrais pas que cela ait l’air d’un jubilé, de la célébration d’un nombre d’années bien rond. » « Évidemment que non, Svetlana, ai-je répondu, vous êtes une dame, voilà pourquoi je vous lance cette invitation un an au préalable. » Nous avons ri, tant au cours de cette conversation que pendant cette belle après-midi ensoleillée d’avril à la bibliothèque tandis que je regardais et que j’écoutais Stanislava, Mina, Aleksandra, une seconde Aleksandra, Jana, Biljana, Dunja, Jasmina, Milica et Maja parler d’une œuvre comme on n’en compte pas à l’excès dans la littérature serbe de la seconde moitié du XXe siècle et dans les premières années du XXIe, et ce, quoi qu’aient pu en penser par ailleurs les critiques légèrement plus âgés et plus passionnés [ce ne sont pas les critiques (féminin), les textes, mais les critiques (masculin), ceux qui écrivent] par tout ce qui reste.

Avec négligence, avec une facilité outrancière, nous survolons des choses d’importance, nous vivons trop rapidement, et nous oublions plus rapidement encore. Rien n’est au goût de personne, l’indifférence est engagée dans une course folle avec la malveillance. Nous avons perdu la faculté d’entendre une belle parole, de voir la beauté, interdiction est faite de s’enthousiasmer. Et quand il nous faut adresser des félicitations à quelqu’un, nous nous fendons d’un « Bah, ce n’est pas si mal ». Svetlana Velmar-Janković n’était pas avare de belles paroles, mais jamais dispendieuse à propos de ce qui est vil. Toujours mesurée, maintenant une bonne distance, la voix ni trop haut perchée ni trop basse, sûre de ce qu’elle écrivait, capable de suggestion, développant un point de vue clair mais exempt de penchant pour le commandement, tous ces traits dévoilaient la maison dont elle était issue, tout ce qu’elle avait enduré, mais sans qu’elle fasse un « cas » de sa propre biographie et de son expérience traumatisante ni n’accepte ni ne joue la victime ou quelque rôle que ce soit de deuxième ou de troisième ordre – elle se consacrait à la littérature. Elle avait ses thèmes et n’en délaissait aucun sans l’avoir entièrement façonné. Quand, l’année dernière, comme antidote à l’oubli, j’ai écrit ici même un texte sur nos octogénaires (Jovan Hristić, Slobodan Selenić, Aleksandar Ristović, et Živojin Pavlović) dont plus personne ne se souvenait, à croire, mais à tort, qu’ils étaient passés en ce monde en pure perte, un dimanche matin, le lendemain de la publication de mon texte, Svetlana Velmar-Janković m’a téléphoné.

« Bonjour » a-t-elle dit d’une voix pas franchement sereine mais qui s’efforçait de donner le change. « Bonjour » ai-je répondu en devinant le pourquoi de son appel même si, pour la même raison, on m’avait appelé déjà le soir précédent, j’avais reçu deux trois mails, etc., etc. « Vous savez, Mihailo, a-t-elle enchaîné, je trouve vraiment dommage que nous ne nous rencontrions plus à pareille heure en ce si bel endroit. » « Allons, Svetlana, ai-je dit parce qu’il me fallait bien répondre quelque chose, nous allons remettre ça, vous vous en rendrez compte rapidement. » Pour ne pas faire trop long, disons qu’elle faisait allusion à nos rencontres depuis quasiment un quart de siècle, une fois au moins par mois, le samedi ou le dimanche de bon matin, au marché de Novi Beograd, au vieux merkator  (avec minuscule à l’initiale, je ne suis pas employé dans une agence de publicité). Nous échangions Svetlana, Žarko[3], Jelena et moi, Svetlana ajoutait systématiquement quelques mots sur l’incapacité qui était la sienne d’écrire sur Novi Beograd, alors qu’elle y habitait depuis nombre d’années ; et de mon mieux, en guise de réponse, je m’interrogeais : sur quoi donc écrire quand rien ici ne fait un sujet d’écriture, quand tout n’est que surdité et vacuité, un véritable abîme ? Quant à Svetlana, elle avait à sa disposition l’entièreté du vieux Belgrade, la possibilité de s’étendre à son propos en long, en large, et en travers. Et nous éclations de rire, comme de bien entendu.

« Vous savez pourquoi je vous appelle ? » « Non. Dites-moi. » « J’ai lu votre texte. Ce sont des gens de ma génération, et je me sens comme avec eux, là-bas ; et ici, seulement pour un temps. J’y ai réfléchi toute la nuit. » « Mais enfin, Svetlana, que me chantez-vous là ?! » ai-je répondu dans l’espoir de la rasséréner, mais sans succès, sans succès aucun, tant sont stupides et superflus tous les efforts que l’on fait pour apporter le réconfort quand la courtoisie vous le commande. « Non, non, m’a-t-elle coupé, je sais qu’il en est ainsi. À dire vrai, je ne le sais pas, je le sens… »

Nous nous sommes téléphoné plusieurs fois ensuite, nous avons parlé, ri, convenu de nous voir sans faute sitôt le printemps venu, de faire une excursion quelque part, « votre épouse conduit si bien » ne cessait de répéter Svetlana. Svetlana a rejoint ses octogénaires, sombré dans un abîme de lumière. Ou de ténèbres, qui pour le dire ? Car dans les ténèbres, il n’y a rien sinon être à nouveau seul, comme dit celui qui a fait graver cette épitaphe sur un stećak[4].



[1] L’Abîme, éditions Phébus, Paris 2004, pour la traduction française. [Les notes sont du traducteur.]

[2] Le mur nord, Gaïa éditions pour la traduction française, 2001.

[3] Žarko Rošulj, le mari de Svetlana, lui-même écrivain, auteur de nombreuses études littéraires dont une, remarquable et remarquée, sur le grand poète serbe Vasko Popa.

[4] Stèle funéraire médiévale portant les inscriptions et les motifs décoratifs divers.

Traduit du serbe par Alain Cappon

In Politikin kulturni dodatak [Supplément culturel du journal Politika], 12 avril 2014.

Les résonances rabelaisiennes dans la littérature serbe  - See more at: http://serbica.u-bordeaux3.fr/index.php/component/content/article/161-recherches/colloque/520-colloque-dzunic?highlight=WyJkXHUwMTdldW5pXHUwMTA3Il0=#sthash.tXHDU791.dpuf


> Dossier spécial : Svetlana Velmar-Janković

Date de publication : novembre 2014

Date de publication : juillet 2014

 

> DOSSIER SPÉCIAL : la Grande Guerre
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Le poème titré "Salut à la Serbie", écrit en janvier 1916, fut lu par son auteur Jean Richepin (1849-1926) lors de la manifestation pro-serbe des alliés, organisée le 27 janvier 1916 (jour de la Fête nationale serbe de Saint-Sava), dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne. A cette manifestation assistèrent, â côté de 3000 personnes, Raymond Poincaré et des ambassadeurs et/ou représentants des pays alliés.

Grace à l’amabilité de Mme Sigolène Franchet d’Espèrey-Vujić, propriétaire de l’original manuscrit de ce poème faisant partie de sa collection personnelle, Serbica est en mesure de présenter à ses lecteurs également la photographie de la première page du manuscrit du "Salut à la Serbie".