Le livre du mois / Juin 2017 : Psaume 44 / Danilo Kiš

LE LIVRE DU MOIS : JUIN 2017


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SERBICA ♦ Revue électronique ♦ N° 19 / 2017

SERBICA


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SERBICA ♦ Revue électronique ♦ N° 18 / 2017

SERBICA СЕРБИКА


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Raphaël Baudrimont *

 

LA BELLE DAME D’ALEXANDRE BLOK ET L’INCONNUE DE JOVAN DUČIĆ

Mise en valeur d’une parenté symboliste

 

Ducic portrait S Blok Alexandre
Jovan Dučić
1874-1943
Alexandre Blok
1880-1921

Mots clés : Blok, Dučić, symbolisme, paysage, limite, univers poétique

 

Mon âme est toute emplie de toi,
Comme une forêt obscure d’un silence glacial,
Comme l’océan d’une obscurité opaque,
Comme le mouvement éternel du temps invisible.
 
Et de même, infinie, et forte, et fatale,
Tu coules dans mon sang. Femme ou rêve ?
Mais tout est saturé de ton souffle,
Partout tu es présente, à chaque instant.
 
Quand les étoiles blanchoient, le soir, au-dessus des plaines
Tu nais en moi, comme le soleil de la nuit,
Et dans mon corps, tu trembles de solitude
Enflammée par le feu ou glacée par la tristesse.
   « Mon amour » [Moja ljubav], 1897, (Dučić)

Ce poème, tiré de l’œuvre de Jovan Dučić, rappelle par certains aspects Les vers de la Belle Dame du poète symboliste russe Alexandre Blok. En effet, la présence d’une femme énigmatique, caractéristique de l’œuvre de Blok, se retrouve dans ce poème, mais également dans de nombreuses pièces de l’œuvre poétique de Dučić sous les traits d’une inconnue (Nepoznata žena)

Portrait de l’apparition

Chez Dučić, comme chez Blok, l’apparition au sens de l’« être » qui apparaît au fil des tableaux est avant tout une femme dont la féminité se manifeste par sa beauté. Cette beauté est un postulat, le poète ne cherche pas à l’expliquer ou à la justifier. Comme le disait Alexandre Blok lui-même à propos du symbolisme russe « la première obligation de l’artiste est de montrer, non de démontrer » [1]. De plus l’inconnue se définit par sa jeunesse, ce qui contribue à parachever en quelque sorte le caractère esthétique de cette dame. En effet, comme le constate Minc, la jeunesse souligne « la beauté de l’image ; c’est sa qualité essentielle » [2] . Mais ce qui intéresse surtout le poète, c’est le regard de l’inconnue. Dučić a même consacré tout un poème aux yeux de sa « beauté » :

Tes yeux infinis, jeune femme, paraissent
Deux longues soirées dans le désert de la mer ;
Deux contes mélancoliques qui connaissent
Le bruissement troublant des branches du pin,
 
Deux paisibles galères aux drapeaux noirs ;
Deux femmes en noir qui prient en silence ;
Deux fleuves nocturnes dans des contrées rocailleuses ;
Deux cris de douleur qui percent la nuit.
« Tes yeux » [Oči], 1911 (Dučić)

Les yeux ont une telle importance dans l’univers du poète qu’ils deviennent véritablement synonymes de paysage. Dučić insiste sur la féminité de son apparition par le choix de ses métaphores. A l’exception du dernier vers, tous les tableaux que le poète a choisis apparaissent sous le signe de la féminité, il n’emploie que des termes féminins : dve duge večeri / deux longues soirées, dve sumorne bajke / deux contes mélancoliques, dve mirne galije / deux paisibles galères, dve žene u crnom / deux femmes en noir, dve ponoćne reke / deux fleuves nocturnes… Chez Blok, l’importance du regard est tout aussi incontestable : dans chacune des six parties qui constituent le recueil des Vers de la Belle Dame, on trouve au minimum une pièce ayant trait aux yeux ou au regard de la Belle Dame. Si le regard est synonyme de vie, la vie s’exprime également par des sons. Ainsi, avant même que le poète ne la voie, il l’entend :


Son pas paisible accompagne tristement
Le clapotis des eaux automnales.        
« Le retour » [Povratak], 1903 (Dučić)

J’entends ses pas au loin
4 janvier 1901 (Blok)

Ainsi, le bruit de pas acquiert une véritable valeur dramatique ; c’est l’annonce de l’Inconnue de Dučić. Une inconnue qui se définit également par son corps, décrit ou suggéré ; ce qui apporte une véritable dimension charnelle, voire sensuelle au portrait de la belle Inconnue.

Vénus païenne, elle est en personne sur le chemin,
Nue et impudique, sans feuille de vigne.
« Ardent désir » [Čežnja], 1901 (Dučić)

La sensualité de l’Inconnue est accentuée par la présence d’une parure de longs cheveux qui constitue l’un des rares ornements de cette Vénus :


Je ne mets pas de perles enrubannées,
Mais des roses jaune d’or dans tes longs cheveux.
« Poésie » [Poezija], 1904 (Dučić)

La Belle Dame de Blok est vêtue d’une longue natte.


La longue natte d’or d’une jeune fille
Octobre 1902 (Blok)

Il s’agit cependant d’une sensualité bien relative, on ne peut en effet pas parler de volupté. L’allusion au corps de l’héroïne n’est finalement là que pour mettre en relief sa féminité.

Relations entre le poète et sa « belle »

La relation qui s’établit entre le poète et la « belle » est avant tout amoureuse. Les titres mêmes que Dučić donne à ses poèmes sont très évocateurs : « Ljubav » (Amour), « Moja ljubav » (Mon amour). Le poème « Simvol » nous donne également une indication sur la nature de leur relation :

J’admire tes grands yeux pleins d’amour
                        « Le Symbole » [Simvol], 1925 (Dučić)
 
Il en est de même pour le jeune Blok :
 
Solitaire, je viens vers toi,
Envoûté par les feux de l’amour.
1er juin 1901 (Blok)

A la première analyse, on pourrait imaginer qu’il s’agit de la relation de deux amants. Or, très vite cette relation prend la forme d’un amour filial chez Blok (mars 1902) et fraternel chez Dučić (« Vraćanje ») qui se caractérise par une compréhension mutuelle ou les mots sont inutiles, voire proscrits.

Lorsque  tu m’apparais, tu me reviens
Non comme une femme qui désire et qui aime,
Mais comme une sœur pour ce frère qui souffre.
« Le retour » [Vraćanje], 1905 (Dučić)

Il n’y a en vérité qu’une différence de degré entre les deux poètes : frère ou fils, cela reste une progression lente vers un idéal de pureté. Cette pureté atteint son apogée grâce à un amour-vénération qui constitue la phase ultime de leur relation. Témoin ce poème de Dučić dans lequel la peinture de la femme se métamorphose très vite en prière.

O douce vierge qui sommeilles calmement,
Paisible comme le marbre, froide comme la nuit,
Laisse le chant des autres devenir la femme
Qui chante le long des chaussées impures.
 
Je ne mets pas des perles enrubannées,
Mais des roses jaune d’or dans tes longs cheveux :
Montre-toi trop belle pour nous plaire à tous
Sois trop fière pour vivre au nom des autres
 
Et trop attristée par tes propres malheurs
Pour aller consoler les êtres qui souffrent,
Mais humble pour mener les foules empressées.
Poésie / Poezija, 1904 (Dučić)

Le nombre important de verbes à l’impératif nous indique que ce poème est construit sous la forme d’une invocation. La femme à laquelle le poète s’adresse apparaît dès lors plus spirituelle que physique. Et on retrouve des impératifs de même valeur dans le recueil du jeune Blok.


Ne te fâche pas et pardonne-moi
10 juin 1901 (Blok)

Désormais, son évocation va devenir une véritable obsession. Bon nombre de poèmes d’Alexandre Blok se terminent par « ty » (tu) ou « ona » (elle). C’est elle qui a le dernier mot, elle constitue la touche finale du tableau dressé par le poète comme s’il était lui-même possédé par son apparition. En effet, au fil des tableaux elle est partout et finalement la description du paysage n’est qu’un prétexte pour la dépeindre comme le démontre ce poème de Dučić :

Seul un saule se dresse, surplombant la mer au sommet du monde,
Il a déployé sa longue chevelure verte,
Semblable à une nymphe condamnée
A être un arbre et à chanter la tristesse
 
Il écoute le chant des forêts quand l’aube rougeoie,
L’agonie de l’onde dans les soirs muets,
Il se dresse, immobile, là où tout se meut :
Nuages et vents, vagues et temps.
 
Et là, il bruit avec eux, offrant doucement
A la mer quelque branche, au vent quelque feuille :
Et comme un cœur, en s’agitant ainsi
Il chante tristement la vie, seul un saule se dresse…
« Le saule marin » [Morska vrba], 1903 (Dučić)

Vrba (le saule) est nommé au premier et au dernier vers. C’est à la fois l’ouverture et le tableau final. Entre les deux, on en oublie qu’il s’agit d’un saule. C’est bien l’image d’une femme (une sorte de nymphe) qui attire l’attention du lecteur. C’est l’apparition d’une figure féminine qui l’emporte avant tout et le poète cultive l’ambiguïté en employant un grand nombre de termes féminins. Il est dommage que ces mots n’aient pas d’équivalent féminin en français. On retrouve ici aussi les éléments caractéristiques de la belle Inconnue : la longue chevelure (« Poezija », 1904), la tristesse (« Moja ljubav »), la solitude, le bruit des pas…et bien sûr la beauté. En effet, on ne rencontre que des éléments nobles dans ce paysage, comme pour insister sur la perfection esthétique de cette inconnue.

Un nouvel élément apparaît cependant dans ce tableau, celui de l’immobilité de l’inconnue (nepomična / immobile). Seuls les éléments du paysage sont en mouvement : les nuages, le vent, les vagues. Cela fait ressortir avec encore plus de force l’immobilité, l’immuabilité même de l’inconnue. Il est clair que le poète part de la description d’un saule marin pour aboutir à une sorte d’absolu indescriptible : reflet ou ombre. L’image de la Nepoznata žena est une véritable obsession ; le saule est une sorte de miroir qui réfléchit l’image de l’apparition. L’âme du poète est ainsi « emplie » de l’image de sa belle :

Mon âme est toute emplie de toi
« Mon Amour » [Moja Ljubav], 1897 (Dučić)

On retrouve cette même idée dans les Vers de la Belle Dame grâce à l’image de l’étoile :

La route est longue – l’onde bruit
La plaine se tait, la forêt s’assombrit…
La terre promise
C’est l’étoile inaccessible…
 
L’étoile est le repère sur la route,
Mais troubles se consument les feux,
Et au-delà de la limite naissent de nouveaux jours,
Que nous retrouvons au lever du jour !
15 août 1901 (Blok)

Le jeu de miroirs que nous retrouvons ici a été bien mis en évidence par K. Čukovskij lorsqu’il affirme que « l’image de la femme est souvent liée à un ciel étoilé. [Le poète] l’appelle systématiquement soit femme, soit étoile. Parfois ‘étoile’  n’est qu’une métaphore, mais parfois c’est une sensation vive, presque une foi religieuse.» [3] En effet, la métaphore est si forte que «l’étoile » devient synonyme de « Dama ». Le poète va bien au-delà de la simple comparaison. Il y a là fusion entre l’être et l’image, ce qui met en exergue le caractère idéal de l’apparition. Pour reprendre les termes de Robert Triomphe, « l’étoile est symbole de l’idéal » [4]. L’image de la femme-étoile de Blok montre, tout comme le saule de Dučić, que le poète est obsédé par le reflet de son Eternel Féminin, la description de l’étoile est véritablement un prétexte pour dépeindre la Belle Dame. A partir de là, le poète, comme possédé, va être en quelque sorte subjugué par l’objet de sa propre obsession, il sera alors plongé dans une attitude de contemplation profonde, proche de l’extase. Cette extase est notamment suggérée par le nombre de rimes en « a », voyelle de la béatitude, de l’épanouissement, de la plénitude même. En effet, tous ces « a » créent une musique douce qui semble être à l’image des états d’âme du poète lorsqu’il contemple son Éternel féminin. Cela donne en outre une réelle majesté à la poésie :

 
Dans l’inaction de la jeunesse, l’indolence de l’aurore
Mon âme s’est élevée tout là-haut et a rencontré l’Etoile.
Le soir était brumeux, les ombres s’étiraient mollement,
L’Etoile du soir attendait silencieusement.
 
Impassible, sur les sombres marches
Tu t’es élevée et, Paisible, tu t’es dévoilée.
Dans l’indolence de l’aurore, tel un rêve indécis
Tu t’es transportée sur les chemins étoilés.
 
Et la nuit s’est écoulée en nuages de rêves
Ainsi que la jeunesse timide et ses rêves innombrables.
Mais l’aube approche. Les ombres s’enfuient.
Et, Etincelante, tu te fonds avec le soleil.
19 juin 1901 (Blok)

La majesté de la poésie s’exprime également par le nombre de termes féminins. Là encore, le poète est « tout habité par une seule présence flamboyante »[5], celle de la Belle Dame, fût-elle représentée sous les traits d’une étoile. Cette musicalité des rimes en « a » est également caractéristique de l’œuvre de Jovan Dučić.

 
S’agit-il d’amour ou d’un besoin
Maladif d’aimer ? Ce désir bleu
Est-il celui d’un cœur puissant et chaste ?
Ou l’élan de mon âme qui s’étiole ?
 
Est-ce réellement une femme que j’aime ?
Ou bien une ombre qui passe sur ma route,
Le cheminement de mes pensées sans conscience ni fin,
Et toute l’œuvre d’un seul instant de douleur !
 
Je ne sais ; mais à la frontière du rêve et de la veille,
Je vois mon cœur souffrir et désirer.
Et quand viendront les larmes, plaies ensanglantées,
Même alors, je n’en saurai rien.
« Amour » [ Ljubav], 1905 (Dučić)

La contemplation à laquelle se livre le poète est d’ordre méditatif. Le nombre de vers interrogatifs en témoigne. On retrouve cette même contemplation dans le poème « Ekstaza » (L’extase) :

 
 […] Lors des longues soirées,
Tandis que tombent les poussières des étoiles argentées,
Et que s’élève des fleurs un voile, semblable à de longs cheveux,
Mon nouvel amour prend alors naissance
Comme une jeune pousse ou une nouvelle goutte de rosée.
« L’extase » [Ekstaza], 1908 (Dučić)

L’attente de la rencontre avec l’Inconnue ou la Belle Dame s’accompagne de tristesse, de mélancolie pour Dučić (tuga) et d’angoisse pour Blok (trevoga). Cette angoisse est d’autant plus prégnante qu’elle fait partie intégrante du paysage. Le paysage en est l’image la plus fidèle, c’est lui qui donne la tonalité aux poèmes, notamment par le biais de la lumière. Le poète la craint comme s’il s’agissait d’un Dieu ou d’un être supérieur. En effet, elle fait plutôt partie du ciel que de la terre, elle se définit par opposition au monde des hommes. Elle détient ainsi un véritable statut d’être immortel :

 
Ici-bas, dans la poussière et l’anéantissement,
Ayant admiré un instant tes traits immortels,
Un esclave inconnu, plein d’inspiration,
Chante tes louanges.
 
Tu ne le distingues pas au milieu de la foule,
Tu ne le gratifies pas de ton sourire
Lorsqu’il te regarde, privé de liberté,
Goûtant l’espace d’un instant à Ton immortalité.
3 juin 1901 (Blok)

Si l’immortalité de l’Inconnue de Dučić n’est pas aussi explicite, elle est réelle puisque celle-ci continue à exister après la mort :                         

 
Même après la mort, elle est toujours la même.
                                   « Instants » [Trenuci], 1914 (Dučić)

Au-delà de l’évocation même de l’Éternel féminin au travers des œuvres des deux poètes, il est intéressant de s’arrêter sur le décor qui les accompagne. Inaccessibles et mystérieuses, elles évoluent également dans un monde qui semble se situer loin du nôtre.                                      

Tu n’es pas de ce monde
20 mai 1901 (Blok)

La Belle Dame se trouve au-delà de l’enveloppe de la terre et de l’univers. Seul le poète peut la voir, car seul l’artiste symboliste est voyant. Lui seul est capable de voir au-delà des apparences car il est une sorte de « théurge » comme nous l’indique Alexandre Blok lui-même : « le symboliste est théurge, c’est-à-dire possesseur d’un savoir secret derrière lequel se cache un acte secret » (De l’état actuel du symbolisme russe [6]).  Il y a là une sorte de « jeu de cache-cache mystique avec son effort pour dépasser les apparences » [7]. Le poète ne définit pas la position de son l’Éternel féminin, nous savons seulement qu’elle ne participe pas de ce monde, qu’elle se trouve au-delà d’une limite, d’une frontière.

Notre limite est le bleu du ciel
            « Eté » [Летo], 1902 (Blok)

Ce « jeu de cache-cache mystique, avec son effort pour dépasser les apparences » [8], se retrouve dans l’œuvre de Jovan Dučić grâce notamment à la préposition « preko » (au-delà) :

 
Au-delà des mers,
L’inconnue
Est assise et pense à moi…
« Le coucher de soleil » [Zalazak sunca], 1901 (Dučić)

Le poète, lui, se distingue par son humilité. Les poèmes se scindent peu à peu en deux mondes, celui du poète et celui de la Belle Dame (Blok) ou de l’Inconnue (Dučić). Pour accéder à leur monde, il convient de franchir une barrière, de dépasser les apparences, d’aller au-delà d’une certaine limite. Cette notion de limite est véritablement un trait commun aux deux poètes. Comme l’avait montré Françoise Flamant dans son étude sur les tentations gnostiques de Blok , « la limite apparaît à plusieurs reprises dans les Vers de la Belle dame, désignée par les mots « čerta » (ligne), « granica » (frontière), « meža » (lisière). » Ce dernier mot se rapproche ne serait-ce que phonétiquement du terme qui signifie limite en serbe (međa) et qui correspond à la frontière entre le monde des hommes et celui de l’Inconnue. Jovan Dučić a même consacré tout un poème à cette notion de limite à franchir :

 
Qui attend à la limite ? Ô, ce mystère éternel,
Cette frontière entre deux beautés
Et deux vanités ! Qu’est-ce donc ?
« La limite » [Međa], 1929 (Dučić)

Or, pour les deux poètes, cette limite qu’il faut dépasser pour atteindre le monde de l’Etre mystique semble se confondre avec la limite du paysage, la frontière créée naturellement par l’horizon. Dans les Vers de la Belle Dame, « la limite est symbolisée sans ambiguïté par l’horizon, les forêts dentelées qui forment l’horizon de Šahmatovo, la barrière des monts…» [10]. Images que l’on retrouve également dans l’œuvre de Dučić (l’horizon désert, la lisière dans « L’attente », le coucher du soleil dans « Zalazak sunca », par exemple). La symbolisation la plus importante de la limite est donc apportée par la lumière de l’horizon, ligne délimitant le ciel et la terre. La lumière devient alors elle-même synonyme de frontière :

 
Regardant alors vers l’horizon désert,
La lisière où ombre et lumière se séparent…
« L’attente » [Čekanje], 1903 (Dučić)

Hors des limites de notre univers, le monde se définit par sa dualité : ombre et lumière. On aurait pu intituler Les Vers de la Belle Dame « le livre de l’ombre et de la lumière » disait K. Čukovskij [11]. En effet, la Belle Dame a pour patrie l’obscurité la plus profonde :             

L’obscurité m’entoure, …
Mon amour, tu es l’ombre silencieuse.
17 octobre 1901 (Blok)

Il en est de même pour l’Inconnue de Jovan Dučić :

 
Mon amour, sombre comme les ténèbres.
 « Le Crépuscule » [Suton], 1910 (Dučić)

L’obscurité a une telle importance pour le poète que « l’ombre » devient un des surnoms donnés à la Belle Dame (3 février 1902, Blok) et à l’Inconnue (Ti si moj sen – « Pesma ženi », 1920 / Tu es mon ombre – « Chant à une femme », 1920). Dès lors comment expliquer que l’Éternel féminin puisse se définir par la lumière ? En effet, le poète la compare à une étoile qui brille au plus profond des ténèbres (6 septembre 1901, Blok ; « Opsena », 1925, Dučić). Alexandre Blok lui-même nous apporte la réponse. La Belle Dame est dans un monde double parce qu’elle-même est dualité :

En Toi se cachent aux aguets
La Grande lumière et les ténèbres du Malin.
26 avril 1902 (Blok)

Toutefois, cette dualité n’a rien de contradictoire. C’est en réalité la résultante de deux regards différents portés sur l’Eternel Féminin. Vue du monde des hommes, la Belle Dame se définit par son obscurité parce qu’elle se situe au-delà des apparences visibles. En revanche, pour le voyant, ce monde est idée et donc lumière. Mais il ne s’agit pas de la lumière du jour, car le jour et la nuit sont des concepts terrestres, mais véritablement d’une lumière mystique, la lumière de l’Être. Cette lumière est d’ordre platonicien, ce qui explique pourquoi la véritable obscurité est celle du jour, et non pas celle de la nuit :

 
L’obscurité du jour
24 décembre 1901 (Blok)

Le jour n’est que l’obscurité de l’illusion, de l’ignorance où l’homme est aveuglé par une lumière obscure.  C’est la raison pour laquelle Alexandre Blok parle de « Grande lumière » (Velikij svet) quand il parle de la Belle Dame. Il ne s’agit pas là de lumière du soleil, mais plutôt d’ordre céleste ou divin.  C’est une étoile que le seul le voyant est à même d’admirer. Pour les autres, elle reste de l’ordre des ténèbres (Zlaja t’ma). Pour intégrer cette dualité, il convient de procéder à une autre échelle à ce que Rimbaud appelait le « dérèglement de tous les sens ». Comme l’a montré H. Peyre dans son étude sur le symbolisme [12], « il y a dans le symbole polyvalence : une multiplicité de sens, certains adressés à la foule (ici le noir), d’autres aux initiés (la lumière) ». Blok parlera ainsi d’ombre lumineuse et Dučić d’ombre étincelante.

De même, le monde de l’Éternel fémininse définit par le silence. Or, c’est un « silence sonore » (Blok, 6 mars 1901) que seul le poète entend résonner par le bruit des pas de sa « belle » :

 
Le son silencieux de ses pas va tristement accompagner
Le clapotis des eaux automnales.
 « Le retour » [Povratak], 1903 (Dučić)
 
J’entends ses pas au loin.
4 mai 1901 (Blok)

Dès lors, une multitude de dualités est envisageable, comme celle de la chaleur et du froid que propose Dučić en 1897 (« Mon Amour »), par exemple. Ce monde double se définit également par son absence de limites (au-delà de la limite, plus de limites) comme le prouvent ces vers de Blok :

 
Devant Toi bleuissent sans limite
Mers, champs, montagnes et forêts.
                                   4 juillet 1901 (Blok)

La Belle Dame et l’Inconnue n’apparaissent que de nuit. Or, comme l’a  mis en valeur Robert Triomphe dans son article sur le mysticisme d’Alexandre Blok, « la nuit supprime les limites des choses. » En effet, de nuit, la limite entre le ciel et la terre s’abolit. Tout est sur le même ton, celui du flou, de l’indescriptible, de l’illimité. Par ailleurs, le brouillard, « son frère » [13], l’accompagne d’ordinaire, ce qui accentue encore l’absence de matérialité du paysage. Le lecteur est plongé dans l’infini du « bespredel’noe ». En somme tout un univers fluide s’ouvre sous ses yeux. A cela, il convient d’associer le paysage en rapport avec l’Éternel féminin: le marais, la steppe, le désert, la mer… toute une gamme d’éléments qui, associés à la neige (véritable linceul de l’Eternel Féminin), à la nuit ou à la brume « effacent les formes des choses et brisent les déterminismes du paysage » [14]. De sorte que sans être absent ou inexistant, le paysage a pour seule et unique valeur la mise en perspective d’un monde illimité qui nous rapproche de l’infini. Les éléments du paysage perdent alors de leur relief pour se définir essentiellement par leur uniformité. Dans son essai sur le thème de la mort dans la poésie de Dučić, Jovan Delić a bien montré que « Dučić est en premier lieu un poète métaphysicien, le poète du mystère de l’au-delà » [15].

Ce monde sans limite semble être dans une certaine mesure celui du rêve. Pour reprendre l’expression de Volochine, la poésie de Blok, mais cela s’applique également à celle de Jovan Dučić, est la « poésie de la conscience onirique » [16]:

 
Dans les rêves éloignée à tout jamais,
Tu es resplendissante.
 « Automne » [Осень], 1901 (Blok)

De la même manière, l’Inconnue du poète serbe évolue au milieu d’un monde de rêve, qui est à son image (Poésie, 1901). Il n’est pas inutile d’insister sur le nombre important de poèmes de Blok où nous rencontrons les termes « son » ou « mečta ». Et Dučić a également consacré toute une poésie à ses rêves, où évolue jedna topla i lepa himera » / une belle et chaleureuse chimère [Dučić, « Snovi » / « Rêves », 1904]). Et c’est bien grâce au rêve et à l’imagination que le poète communique avec l’Éternel féminin(Blok, 1er avril 1902). Comme l’Éternel féminin est lumière, les rêves du poète sont étincelants. De plus, la couleur de prédilection des deux poètes est le bleu, couleur des rêves dans l’imaginaire collectif. Certes, il n’est pas ici question de « songe creux » mais bien du rêve au sens de l’imagination, c’est une activité créatrice qui permet d’accéder et de communiquer avec l’Être mystique. Au cœur du monde de l’imagination, le monde de la Belle Dame et de l’Inconnue semble être le monde de l’Idée au sens platonicien du terme. C’est par l’imagination, par la pensée, la réflexion, la méditation que le poète peut accéder à l’Idée et donc à l’Être. Le rêve apparaît ainsi comme le moyen permettant à l’apparition de descendre sur la terre et au poète de s’éloigner de cette terre, qui n’est autre que prison (Blok, 20 septembre 1901).

Si le monde de l’Éternel fémininest celui du rêve et de l’imagination, c’est aussi que Blok et Dučić sont parvenus à structurer un univers symboliste au sens large du terme (mise en scène d’un symbole), un univers poétique propre.

Univers poétique

Jeu de couleurs

« L’action de la lumière et de la couleur est libératrice. Elle rend l’âme plus légère et engendre de belles pensées », nous dit A. Blok dans son article sur les couleurs et les mots.[17] Or, si l’on étudie de près les couleurs que le poète met en scène, il s’avère que ce sont toujours des couleurs lumineuses. Ce qui en fait des teintes plutôt que des couleurs. En dehors du blanc et du noir, les seules couleurs que nous rencontrons sont le bleu, le rouge (ou le rose), le jaune, l’argenté, le doré et le vert. Ces couleurs lumineuses élèvent l’âme « rendue plus légère » [18] vers le monde de l’Éternel féminin puisque celui-ci se définit par la lumière, qu’il participe d’un monde céleste et que les couleurs considérées font référence au ciel. Il s’agit là encore de dépasser les apparences, l’âme du poète va au-delà des couleurs, elle cherche avant tout à s’imprégner de la lumière.

Même la couleur verte devient une couleur de lumière. Cela se vérifie d’emblée par le fait que le vert fait référence à l’Inconnue de Dučić qui, elle, est symbole de lumière comme cela a été évoqué à propos du « Saule marin ». Par transitivité en quelque sorte, le vert devient lumière. Chez Blok, le vert se réfère au poète grâce à l’image d’un érable (Blok, 31 juillet 1902). Ici la référence ne se fait pas à l’Éternel féminin mais la valeur est identique car, c’est pour accueillir la Belle Dame, symbole de lumière, que le poète met en scène tout un décor de couleur verte. Et le vert est également couleur de lumière par le fait qu’il correspondant, aussi bien chez Blok que chez Dučić, à la couleur de l’émeraude. Or, l’émeraude est étincelante car baignée de lumière ou reflet de la Belle Dame :


Un œil inlassable, un œil
D’émeraude se riait de lui.
Septembre 1902 (Blok)
 
Dans l’ombre lumineuse des forêts émeraudes.
« Coucher de soleil » [Zalazak sunca], 1901 (Dučić)

Qu’il s’agisse du reflet du regard ou d’un éclat sur la pierre précieuse, l’émeraude est lumière. Dès lors, les expressions telles que l’obscurité verte (Dučić, « Silence », 1903) ou l’ombre verte (Blok, 31 juillet 1902) ont valeur d’alliance de mots et mettent en avant ce même contraste d’ombre et de lumière évoqué plus haut (l’ombre lumineuse dont parlait Blok, par exemple). La couleur est abolie car le jeu de couleurs se résume à un jeu de lumière. En réalité, les « couleurs » récurrentes sont le blanc et le noir comme pour insister sur cette dualité ombre / lumière. Que la lumière soit bleue, rouge, jaune ou verte, cela a finalement peu d’importance. Sans que la couleur soit absente des poésies, elle perd sa valeur sémantique première pour être un moyen de véhiculer le jeu de lumières. En effet, lorsque qu’Alexandre Blok, par exemple, parle « d’obscurité rouge » (Blok, 6 mars 1901), l’important n’est pas de connaître la couleur de l’obscurité. Il s’agit pour le poète d’indiquer la présence ou non de lumière. Ce sont les « igre svetlosti i mraka» (Dučić, « Susret », 1929) qui motivent la description, la rendant ainsi on ne peut plus contrastée. En somme, un peintre pourrait aisément représenter tous les tableaux mis en scène par Blok et Dučić en noir et blanc.

Abolition du temps et de l’espace

En plus de cette abolition des couleurs, l’univers créé par les deux poètes se définit par une certaine abolition du temps. Celle-ci se manifeste par la structure même des poésies. Les Vers de la Belle Dame et les poèmes de Dučić se caractérisent en effet par une construction en anneau ou en spirale. Ce qui donne une impression de « temps d’arrêt »[19] et même d’arrêt du temps qui s’exprime par un « mouvement revenant dans une certaine mesure à son point de départ »[20]. Le poème se referme sur lui-même, créant ainsi un cercle qui le rend totalement intemporel car le retour est éternel en ce sens qu’on pourrait lire le poème à l’infini. Le meilleur exemple chez Dučić est celui du « Saule marin » que nous avons cité plus haut. En effet la répétition d’une partie du premier vers à la fin du poème (Sama vrba stoji / Seul un saule se dresse) suspend l’envol du temps. On sort de l’espace temporel. Le temps est réduit au statut d’élément au même titre que les nuages, le vent, les vagues (dernier vers du deuxième quatrain). L’image de l’Inconnue se situe dans une sorte de bulle hors du temps. Et on retrouve cette image de l’éternité « atemporelle » dans les Vers de la Belle Dame :

 
Tout l’être et la conscience sont en symbiose
Dans la profondeur du silence continuel.
Regarde là avec ou sans compassion,
Tout m’est égal : l’univers est en moi.
Je sens, et je crois, et je sais
Que tu ne séduis pas par la sympathie du voyant.
Moi-même, je garde à l’excès dans mon tréfonds
Tous ces feux, qui sont ta lumière.
Mais il n’est plus ni force ni faiblesse,
Le passé, le futur sont en moi.
Tout l’être et la conscience se sont figés
Dans la profondeur du silence perpétuel.
                                   17 mai 1901 (Blok)

Malgré les deux termes qui changent entre les deux premiers et les deux derniers vers, on retrouve la construction en anneau qui crée un monde fermé au sein du poème. On se retrouve face à une image de l’éternité du fait que cet anneau coïncide avec un arrêt du temps, « un figement »[21] dont « les deux premiers termes définissent l’objet, les deux [derniers] y revenant en des termes presque identiques.» [22]  La seule différence notable avec l’œuvre de Jovan Dučić réside dans le fait qu’ici les deux mots de la fin (« Zastylo » / « neizmennoj »), qui différent des deux premiers vers (« Soglasno » / « neprestannoj »), introduisent un message nouveau. On peut dès lors affirmer que la structure des poésies de Dučić est en « anneau » et celle de Blok en « spirale » pour reprendre l’expression de Françoise Flamant en ce sens qu’elle apporte un élément de plus, l’anneau est dépassé. Dans les deux cas, il est question d’abolition du temps dont le « figement » entraîne à son tour une abolition de l’espace)  Dès lors,  toute notion de mouvement est aboli au sein de cet univers poétique. L’Inconnue se caractérise justement par son immobilité, Dučić insiste sur ce point :

Semblable
Au destin, toi-aussi, (…) immobile,
Tu es en moi.
           « Le Crépuscule » [Suton], 1910 (Dučić)

Georges Nivat disait que « la Sophie de Blok est immobile, elle préside au ‘moi’ minuscule, elle est une icône, c’est-à-dire une Face, une forme figée »[23]. En effet, les termes tels que « Lik », « ličnoe », « obraz » sont de véritables récurrences. L’immobilité de la Belle Dame et de l’Inconnue est facilement repérable lorsque l’on considère le choix des verbes qui accompagne l’une et l’autre au fil des poésies.

L’apparition dort, elle est évoquée pendant son sommeil :

 
Tu dors au-delà de la plaine lointaine
Tu dors dans un linceul de neige…
2 février 1901 (Blok)
 
Tu es une enfant paisible qui sommeille.
« Poésie » [Poezija], 1904 (Dučić)

Elle regarde :

Les yeux indifférents,
Tu regardes de là-haut
20 juin 1901 (Blok)
 
Elle ne cesse de me regarder dans les yeux.
« Une chanson douce » [Mirna pesma], 1914 (Dučić)

Elle attend :  

Tu attends passionnément.
                  22 novembre 1901 (Blok)
 
Nue, elle attend.
                  « Ardent désir » [Čežnja], 1901 (Dučić)

Elle souffre et prie (Dučić, « Ardent désir »), elle brille de mille feux (Blok, 29 juillet 1901 / Dučić, « Tes yeux »).

Lorsqu’il y a mouvement, il s’agit d’un mouvement sur ou dans un univers fluide. Ce qui en atténue de fait la portée. La Belle Dame se déplace comme un cygne ou comme un bateau qui glisse sur les flots (Blok, 20 décembre 1901 : Vivante embarcation / Tu voguais comme un cygne blanc). Or, de loin l’observateur a l’impression que l’embarcation est statique. C’est le « bateau messianique de la Belle Dame »[24]. La mer est mouvante, le bateau statique et Elle se déplace comme le messie. Lorsqu’il ne s’agit pas d’un bateau ou d’un cygne, l’Éternel féminin se déplace, plane, vogue dans l’azur à l’image d’un astre, symbole d’immobilité dans un milieu fluide et exempt de toute matérialité.

 
Tu es comme l’étoile
                 « Illusion » [Opsena], 1925 (Dučić)
 
Tu es passée comme l’étoile…
                  8 juillet 1901 (Blok)

L’espace est ainsi anéanti du fait qu’en échappant au mouvement et au temps, l’Inconnue et la Belle Dame échappent aux dimensions de l’univers. Elles semblent se situer dans une sorte d’alcôve (Blok, « Religio » 1902) hors de l’espace et du temps. Abolition de l’espace, du temps, de la couleur, l’univers du symbole féminin se caractérise par le vide en ce sens que tout ce qui pourrait ramener au monde des hommes est écarté. Aussi Blok parle-t-il de « pustota » (vide) :

Je veux m’envoler vers un autre vide.
17 mai 1901 (Blok)

Mais ce vide n’est pas le néant. Il ne s’agit pas du Non-Être puisque c’est précisément là que se situe l’être mystique. Ce vide se définit par sa plénitude. On pourrait presque le traduire par espace (je veux m’envoler vers un autre espace). C’est le lieu de l’idéal, de l’au-delà ou plutôt d’un au-delà qu’il nous faut tenter de décrire à présent. Cette bulle, cette alcôve hors du temps et de l’espace, au-delà des limites du monde, que représente-t-elle ?

Essai d’interprétation du symbole

On a très justement analysé le symbolisme d’Alexandre Blok comme un symbolisme de la Voie.[25] Mais, comme le disait Georges Nivat dans son article consacré au symbolisme russe, « il s’agit moins du chemin que du cheminement » [26]. Femme, l’apparition est spirituelle, mystique ; elle est lumière et se situe dans un monde immatériel en dehors des dimensions spatio-temporelles. Le cheminement du poète correspond à son désir de franchir la limite qui permet à l’homme d’accéder au monde de l’Éternel féminin. Le théurge est attiré par son acte secret qui s’accomplit dans l’au-delà, derrière une porte que la Belle Dame ouvrira au poète (Blok, 28 décembre 1903).Le cheminement de Blok, qui est aussi celui de Dučić, s’exprime selon une logique ternaire : « le langage de l’intériorité et de la prison ; le langage de l’illimité et du passage ; le langage de la limite atteinte, du franchissement définitif, de la délivrance »[27]. Une question se pose désormais : quelle est la place de l’Éternel féminin dans un tel itinéraire théurgique ? Même si le poète est théurge, il n’en reste pas moins un homme, prisonnier du temps, de l’espace, de son destin… Pour échapper à cet emprisonnement et accéder à l’au-delà, au monde de la Belle Dame ou de l’Inconnue, il lui appartient de franchir une limite, un seuil. Pour ce faire, deux possibilités s’offrent à lui : la poésie et la mort.

C’est grâce au rêve et à l’imagination que le poète communique, qu’il entre en contact avec l’Éternel féminin. Ce dernier pourrait par conséquent être a priori une allégorie de la poésie, une image vivante de l’imagination de l’auteur en quête d’idéal. Ce qui pourrait être une illustration de la conception de la poésie chère à Madame de Staël : « Il faut, pour concevoir la vraie grandeur de la poésie lyrique, errer par la rêverie dans les régions éthérées, oublier le bruit de la terre en écoutant l’harmonie céleste. »[28]

En 1904, Dučić intitule une de ses pièces « Poésie » qui s’adresse à l’Inconnue. Est-ce à dire que femme et poésie ne font qu’un ?

 
O douce vierge qui sommeilles calmement,
Paisible comme le marbre, froide comme la nuit,
Laisse le chant des autres devenir la femme
Qui chante le long des chaussées impures.
                        « Poésie » [Poezija], 1904 (Dučić)

Si l’on se fie au titre du poème, on peut en déduire qu’il s’agit de la Poésie, symbole de pureté évoluant au milieu des hommes, symboles d’impureté. Une telle confrontation permettrait à la poésie de s’élever au-dessus du monde des hommes, de fuir la réalité et de l’oublier. Mais, afin de s’élever, cette allégorie doit se définir par sa beauté (« lepa ») et sa supériorité (« gorda »). Elle n’a pas à être intelligible à l’homme du commun mais à celui-là seul qui voit au-delà des apparences. Si on définit la poésie par la beauté et l’élévation, l’Éternel féminin de Dučić et de Blok répondent à ces exigences. Mais cela implique que la Belle Dame et l’Inconnue aient été créées par l’imagination du poète dans le seul but d’échapper à sa condition sur terre. Nous savons la place qu’occupe l’amour dans l’œuvre des deux poètes. Or, comme le dit Jovan Dučić lui-même, « tout ce que nous aimons, nous l’avons créé nous-mêmes » (« Pesma Ženi », 1920). Ainsi Blok aurait-il imaginé une Belle Dame, « impératrice de la liberté » (16 décembre 1901), à laquelle il aspire et Dučić une « femme inconnue » qu’il brûle de rencontrer.

Une telle interprétation réduirait le Symbole au statut d’exutoire spirituel. Si la poésie est pureté, recherche esthétique, oubli de la réalité, cela n’explique pas l’importance des ténèbres, du froid, du silence dans l’évocation de l’Eternel Féminin. Si ce dernier n’est que réconfort pour le poète, le Symbole perd alors toute sa valeur littéraire pour ne plus avoir qu’une fonction utilitaire visant à apaiser l’angoisse du poète à l’approche de la nuit. Le Symbole ne serait qu’une chimère (Dučić, « Snovi », 1904) ou une illusion (le poète imaginant une femme idéale qui lui rend visite la nuit pour le réconforter). De plus, comment expliquer alors que le héros du 12 octobre 1902 se tue alors qu’il pensait avoir trouvé la Belle Dame ?

 
Sur la neige blanche et froide,
Il s’arracha le cœur
Croyant qu’il allait avec Elle
Au beau milieu des lys blancs.
12 octobre 1902 (Blok)

Le rêve-imagination qui permet tant à Blok qu’à Dučić d’accéder au monde de l’Éternel fémininne tend-il pas plutôt vers le rêve éternel ? La rencontre tant souhaitée avec l’apparition semble en effet être un véritable rendez-vous avec la mort. Dès lors, l’attente dont parle le poète serait celle de la mort. La vie se résumerait alors en une simple attente de la mort, sorte de Léthé : après son passage, toutes les souffrances disparaitraient, ce serait le moment fatal où toutes les passions de notre âme cesseraient de nous tourmenter (Blok, 9 septembre 1901). A ce moment-là, on comprend aisément que l’attente d’une rencontre avec l’Éternel féminin s’accompagne d’angoisse aussi bien pour Blok que pour Dučić. C’est la peur de l’inconnu, du mystère, d’une éventuelle souffrance au moment du passage dans l’autre monde. De plus, le poète n’est pas le seul à attendre. L’Eternel Féminin, lui-aussi patiente comme la mort attend sa proie. (Blok, 22 novembre 1901 ; Dučić, « Le désir ardent »). Par ailleurs, la Belle Dame et l’Inconnue sont souvent évoquées dans un voile de neige ou de gel, véritable linceul qui rappelle la mort. Mais alors, comment expliquer que l’Éternel fémininse définisse également par la lumière avec ses rayons divins ?

En réalité, l’apparition n’est pas la mort. Tout comme une déesse, elle est « au-dessus de la mort » (Blok, 11 août 1901). Telle l’étoile, elle est le guide du poète. C’est elle qui lui ouvre le chemin du salut, c’est elle qui l’aide au moment du passage en lui ouvrant les portes de son alcôve :

 
Je t’ouvrirai les portes
A l’aube d’un matin d’hiver.
21 novembre 1901 (Blok)

Si l’Inconnue n’ouvre pas les portes de l’au-delà, elle est là pour guider les foules (Dučić, « Poésie », 1904), pour aider le poète à franchir la limite entre les deux mondes.

Dans ses œuvres théâtrales de jeunesse, le poète russe M. Ju. Lermontov définit la mort comme le « passage d’une pièce à une autre. » Si l’on adopte cette définition de la mort, l’Éternel féminin n’apparaît pas, contrairement à ce qu’on pourrait penser à priori, comme l’image du passage, il se situe dans la deuxième pièce, « de l’autre côté » pour reprendre l’expression d’Alexandre Blok (Blok, 16 août 1901). La mort est en somme la condition essentielle qui permet de rencontrer l’Éternel féminin, elle permet d’accéder à la phase finale, à savoir « la limite atteinte, la délivrance. » En effet, dans la mesure où l’Éternel féminin se situe en dehors des limites de notre univers, la mort est le moyen le plus efficace de les transcender. Elle lui ouvre les portes de l’espace infini dans lequel « vit » l’Éternel féminin. Le monde de l’apparition est bien celui de l’absence de limites et de la liberté absolue. C’est la raison pour laquelle Robert Triomphe parlait de « délivrance ». Le poète est libéré du « bagne » terrestre, la mort lui a permis d’atteindre l’au-delà. L’itinéraire spirituel du poète est en fait la recherche du Beau. Tout au long de ce cheminement, le poète tente d’abolir tout ce qui se définit par la laideur. En effet « l’impératrice de la pureté » de Blok apparaît comme l’image du Beau. La Belle Dame n’est pas beauté, l’Inconnue n’est pas beauté, elles sont le BEAU. En se livrant à cette quête du Beau, le poète accède à la perfection de l’Être. Une telle aspiration l’aide à vivre et survivre en dehors du monde des hommes. Mais le poète n’est pas mort, il imagine le monde de son Eternel Féminin. Il y a dans ce cheminement une forme de platonisme : c’est la recherche esthétique qui lui permet d’atteindre le monde de l’Idée. Or l’Idée, c’est la Vie.

La Vie n’existe nulle part ailleurs que dans la Mort
« La chute des feuilles » [Padanje lišća] 1902 (Dučić)

La Vie se situe bien après la mort. La Vie commence après la mort. Cela nous donne une vision du monde propre à Blok et Dučić. La vie sur la terre se résume alors en une attente, celle de la mort qui permet d’entrer dans la Vie. Alors, pourquoi le poète n’abrège-t-il pas l’échéance de sa vie afin de rencontrer au plus vite l’Éternel féminin ? La réponse est simple, il redoute l’illusion. Tant que le poète est en vie, il communique avec l’Éternel féminin comme nous communiquons avec Dieu, par la pensée. Cependant le poète a beau être théurge, il doute. Il n’est pas certain qu’au moment du franchissement de la limite, tout le monde idéal qu’il a imaginé ne soit pas une chimère. C’est la raison pour laquelle Blok dit en 1902 :

 
J’ai peur de Te rencontrer,
J’ai plus peur encor de ne pas Te rencontrer.
                                   5 novembre 1901 (Blok)

Voici en une demi-strophe la clé de l’itinéraire théurgique du poète. Il peut fort bien, une fois la limite franchie, se retrouver face au néant. D’où la peur angoissante que la rencontre n’ait pas lieu. Mais finalement le mystère reste entier :

 
Toi seule conserves
Ton ancien mystère.
15 septembre 1902 (Blok)

Le poète appréhende la rencontre, il ne sait pas exactement sous quelle forme lui apparaîtra la Belle Dame ou l’Inconnue. Tout laisse à penser que cet Éternel féminin est une féminisation du divin. Ce qui permet au poète, qui reste un homme, de l’aimer. L’Idéal, le Beau ont quelque chose de féminin, voilà pourquoi Blok et Dučić ont féminisé leur désir d’éternité.

Conclusion

Qu’il soit russe ou serbe, le poète nous propose un itinéraire spirituel d’accession à l’Être dont le moyen le plus efficace avant la mort, est la recherche esthétique. La poésie comme recherche esthétique est un véritable hymne à la Vie. Il est désormais légitime d’affirmer que l’Inconnue et la Belle Dame ont des traits communs. Aussi bien chez Blok que chez Dučić, l’expérience théurgique définit l’essence même du poétique. Ils sont parvenus l’un et l’autre à structurer un univers poétique fondé sur la représentation possible de l’Être. Dans cette quête de l’Être, la musique de Blok et celle de Dučić sonnent à l’unisson. Subjugués par la puissance du divin, l’un et l’autre nous présentent une poésie qui correspond à leur tempérament propre. Si les tempéraments divergent, les poésies convergent. Blok et Dučić aspirent à la Vie. Tous deux ont choisi, durant une phase importante de leur évolution poétique, un cheminement similaire pour atteindre la lumière.

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NOTES

[1] A. BLOK, « O sovremennom sostojanii ruskogo simvolizma », in Sočinenja v 6 tomah, Hudožestvennaja literatura, Leningrad, 1982.
[2] Z. MINC, « Poetičeskij ideal molodogo Bloka » in Blokovskij sbornik, tom I, Tartu, 1964.
[3] K. Čukovskij, Kniga ob Aleksandre Bloke, Epoha, Berlin, 1922.
[4] Robert Triomphe, « Le mysticisme d’A.Blok : étude de structure », Cahiers du Monde russe et soviétique, avril-juin 1960.
[5] F. Flamant, « Une approche de la ‘mystique’ personnelle d’A. Blok à travers le poème I, 88 des Vers de la Belle Dame », Revue des Etudes Slaves, 1982.
[6] A. Blok, « O sovremennom sostojanii ruskogo simvolizma », in Sočinenja v 6 tomah, Hudožestvennaja literatura, Leningrad, 1982.
[7] Robert Triomphe, « Le mysticisme d’A.Blok : étude de structure », Cahiers du Monde russe et soviétique, avril-juin 1960.
[8] Ibid.
[9] F. Flamant, « Les tentations gnostiques dans la poésie lyrique d’Alexandre Blok », Revue des Etudes Slaves, tome 54, fascicule 4, Paris, 1982.
[10] Ibid.
[11] K. Čukovskij, Kniga ob Aleksandre Bloke, Epoha, Berlin, 1922.
[12] H. Peyre, Qu'est-ce que le symbolisme ?, PUF, 1974.
[13] Robert Triomphe, op. cit.
[14] Ibid.
[15] Jovan Delić, « Pogled s međe – tema smrti u pjesništvu Jovana Dučića”, in Poezija i poetika Jovana Dučića, zbornik radova, Institut za književnost i umetnost, Učiteljski fakultet, Dučićeve večeri poezije, Beograd – Trebinje, 2009.
[16] Cité par K. Čukovskij, in Kniga ob Aleksandre Bloke, Epoha, Berlin 1922.
[17] A. Blok, « Kraski i slova » (1905), in Sočinjenja v 6-ti tomah, tom IV, Hudožestvennaja literatura, Léningrad, 1982, p 7-11.
[18] Ibid.
[19] D. E. Maksimov, « Ideja puti v poetičeskom soznanii A. Bloka », in Blokovskij sbornik, tom II, Tartu, 1972.
[20] Ibid.
[21] R. Triomphe, op. cit.
[22] G; Nivat, op. cit.
[23] G Nivat, « Du rythme chez Belyj », Revue des Etudes Slaves, Mélanges Pierre Pascal, Paris, 1982.
[24] Robert Triomphe, op. cit.
[25] D.E. Maksimov, « Ideja puti v poetičeskom soznanii A. Bloka », in Blokovskij sbornik, tom II, Tartu, 1972.
[26] G Nivat, « Ultima thule ou l’itinéraire du Symbolisme russe », Cahiers du Monde russe et soviétique, tome XV, pp 7-16, janvier-juin 1974
[27] Robert Triomphe, op. cit.
[28] De l’Allemagne, Chapitre X, 1810-1813.


* Raphaël Baudrimont est diplômé de l’université Michel de Montaigne Bordeaux III et chargé de cours à l’université Lumière Lyon II (langue russe).


Date de publication : juin 2015

Date de publication : juillet 2014

 

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Le poème titré "Salut à la Serbie", écrit en janvier 1916, fut lu par son auteur Jean Richepin (1849-1926) lors de la manifestation pro-serbe des alliés, organisée le 27 janvier 1916 (jour de la Fête nationale serbe de Saint-Sava), dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne. A cette manifestation assistèrent, â côté de 3000 personnes, Raymond Poincaré et des ambassadeurs et/ou représentants des pays alliés.

Grace à l’amabilité de Mme Sigolène Franchet d’Espèrey-Vujić, propriétaire de l’original manuscrit de ce poème faisant partie de sa collection personnelle, Serbica est en mesure de présenter à ses lecteurs également la photographie de la première page du manuscrit du "Salut à la Serbie".