SERBICA ♦ Revue électronique ♦ N° 21-22 / 2017

SERBICA


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Vladeta Jerotić : Rencontres avec Isidora Sekulić

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Interview / Isidora Sekulić : J'avais tout préparé pour me pendre...

Isidora Sekulić


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Isidora Sekulić : Les notes d'une balkanophile

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Svetlana Velmar-Janković : Isidora Sekulić, notre contemporain

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De l’héritage littéraire de Svetlana Velmar-Janković / Avant-propos - par Alain ...

♦ articles - critiques - essais ♦ De l’héritage littéraire de Svetlana Velmar-Janković Avant-propos par Alain Cappon


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Svetlana Velmar-Janković : Ecrits du sable danubien

♦ articles - critiques - essais ♦ SVETLANA VELMAR-JANKOVIĆ ÉCRITS DU SABLE DANUBIEN Choix et traduction d'Alain Cappon Zapisi sa dunavskog peskaÉcrits du sable danubien


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Svetlana Velmar-Janković : Le Kosovo

♦ articles - critiques - essais ♦ Svetlana Velmar-Janković Le Kosovo


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Duško Babić

Roses fanées de Jovan Jovanović Zmaj :

un ouragan de douleur  



Zmaj Djulici uveoci

Đulići uveoci, première édition, 1882.
Izdanje Srpske knjižare i štamparije Braće M. Popovića u Novom Sadu

Les premiers poèmes de Roses fanées улићи увеоци] ont été écrits dix ans après le mariage de Zmaj avec Ruža Ličanin. Nous savons ce qui est arrivé au poète au cours de cette décennie : en peu de temps, entre 1865 et 1871, il voit mourir ses quatre enfants. Le coup le plus dur lui est asséné en 1872 : sa femme meurt à trente ans, suivie peu de temps après par leur dernier enfant, né au moment de la maladie de sa mère.

Les poèmes sur Ruža constituent la trame des Roses fanées : ils évoluent autour de sa maladie, sa mort, ses funérailles, ses dernières volontés et ses derniers souhaits, et racontent la réalité et les rêves du poète après son départ. C’est vraisemblablement sous cette forme et dans ces proportions que le livre a été pensé à l’origine, puis plus tard se sont ajoutés les poèmes sur d’autres membres de la famille – le père et la mère du poète (XX, XXX), sa sœur Jermila (LVI), sa tante Mika (LII), ses cousins, Branko et Cveta (XXXVI). Cette évolution des Roses fanées est perceptible dans une strophe du poème introductif du recueil : « Voici la triste couronne de fleurs / que je t’ai tressée, / Et les entrelacs s’agrandissent. / Vous voilà tous rassemblés. »

Même dans les années les plus heureuses, le poète a eu ses « heures terribles », lorsque lui venaient de  « vieilles inquiétudes ». On peut imaginer combien les années de catastrophes familiales ont affecté Zmaj, lui qui avait célébré les années de bonheur de son couple. Sur le sol d’une incurable mélancolie se sont répandues les graines d’une douleur intense et profonde, provoquée par le décès des êtres les plus proches. La particularité de cette douleur était connue depuis très longtemps, depuis L’Epopée de Gilgamesh : des millions de morts « ordinaires » n’affectent pas autant l’âme que « la mort d’un proche ». Pendant sept ans, cette mort a hanté Zmaj, elle a envahi son existence, présente dans chaque regard et chaque pensée. La mort est devenue omniprésente : le poète était à ce point désespéré que les notions de vie et de mort sont devenues interchangeables – quand la vie meurt, quand la mort devient un élément à part entière de la vie. Le poème VII des Roses fanées parle de ces expériences uniques qui surviennent lorsque de grands malheurs accompagnent une prédisposition fatale pour la souffrance : « Ciel mort, terre morte, / Les brumes grises sont immobiles ; / Jours morts, nuits mortes, / – Seule la douleur vit encore. »

Ce poème est le point d’intersection de tous les autres poèmes où Zmaj regarde la mort les yeux dans les yeux : « Elle est au lit, malade... ; / J’avance, je chancelle ; / Nous pensions que cela durerait longtemps ; / Dans la tombe, tout au fond, elle descend ; / Ô mort, sombre mort... »

Pour comprendre les Roses fanées, il faut comprendre la particularité du chagrin qui les a fait naître : il n’en existe pas de plus grand, et il ne s’atténue jamais ; il n’existe pas un instant, ni une partie de l’âme qui puisse y échapper. C’est un chagrin absolu, qui change à jamais un homme au plus profond de lui-même. Emile Cioran, qui, parmi les philosophes de son époque, est celui qui a le plus exploré la souffrance, en a la vision suivante : « Celui-ci (le chagrin) transforme le caractère, les concepts, le comportement et la vision des choses, il transforme le cours de la vie car chaque grande et profonde souffrance change l’essence intime de l’être. Ce faisant, il change aussi son rapport au monde. » Le chagrin « ordinaire » se mesure sur mille, le chagrin absolu n’a qu’une seule valeur : le premier est temporaire, il ne résiste pas au temps et à l’oubli ; le second a un impact sur l’existence entière, il la modifie en profondeur.

Lorsque dans la vie tout meurt sauf la douleur, le monde devient un désert. Un vide. Ce degré de désespoir, Zmaj l’a atteint dans les Roses fanées, tout comme, plus tard, le poète serbe Vladislav Petković Dis dans ses Âmes englouties. Une âme qui conçoit le monde comme un vide n’attend plus rien ici-bas, elle ne peut que s’élever – vers le ciel, vers Dieu, vers la lumière. Cet état de l’âme, cette forme de vie intérieure sont à l’origine des Roses fanées. Pour les comprendre, il faut comprendre le chagrin à la source de l’écriture, qui trouve son essence là où les opposés s’unissent en lui – il écrase et élève à la fois, soigne et corrompt, embrasse et étouffe : « C’est un chagrin qui t’élève, / Puis te balance sur son aile, / Chaque jour il blesse ton cœur, / Puis il revient le soigner... »

Le chagrin dans les Roses fanées est aussi un « ouragan déchaîné » qui brise et détruit tout sur son passage – les fleurs, les nuages, les navires, le crucifix du temple, mais aussi la « beauté nouvelle », « la merveilleuse jeune fille » qui « sourit en silence » au poète (XXVII) ; en lui la dépression nerveuse côtoie la plus grande lucidité, et la folie n’a d’égale que la clarté d’esprit. Le chagrin dans les Roses fanées est un « trésor maudit » qui enrichit et qui anéantit. Il anéantit, car il met au pied du mur, il fait sortir de la vie ; il enrichit, car l’âme qui souffre reçoit une force inconnue des gens ordinaires avec leurs souffrances ordinaires, elle s’élève de manière supérieure au-dessus des illusions et s’approche de l’essence des choses, elle sort du cercle des vérités toutes faites et relatives et s’ouvre vers une Vérité absolue. Le désespoir absolu ne voit rien d’autre que la mort, et ne pense à rien d’autre qu’à Dieu. La douleur dépasse et réconcilie les opposés et ainsi prépare l’âme à se séparer du particulier et à s’élever vers l’Absolu. Lire les Roses fanées, c’est ressentir et comprendre la puissance de l’âme qui n’a pas d’autre choix que de s’élever parce qu’elle n’a plus nulle part où aller. « Quand tout devient silencieux autour d’un homme, et solennel comme une nuit étoilée, quand l’âme est seule au monde », alors elle n'aspire plus au particulier... mais à « la seule force éternelle », pour reprendre les termes du philosophe danois Kierkegaard.


Traduit par Armelle Meyer

Date de publication : décembre 2015

Date de publication : février 2016

> Roses, Roses fanées et autres poèmes

> Jovan Jovannović Zmaj

DOSSIER SPÉCIAL : Poètes romantiques serbes

 

Date de publication : juillet 2014

 

> DOSSIER SPÉCIAL : la Grande Guerre
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Le poème titré "Salut à la Serbie", écrit en janvier 1916, fut lu par son auteur Jean Richepin (1849-1926) lors de la manifestation pro-serbe des alliés, organisée le 27 janvier 1916 (jour de la Fête nationale serbe de Saint-Sava), dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne. A cette manifestation assistèrent, â côté de 3000 personnes, Raymond Poincaré et des ambassadeurs et/ou représentants des pays alliés.

Grace à l’amabilité de Mme Sigolène Franchet d’Espèrey-Vujić, propriétaire de l’original manuscrit de ce poème faisant partie de sa collection personnelle, Serbica est en mesure de présenter à ses lecteurs également la photographie de la première page du manuscrit du "Salut à la Serbie".