Choisir : oeuvre

Josic-Visnjic-Pristup-u-kap-i-seme
     

 
A lire la traduction de :

Surprenant livre que cet Accès à la goutte et à la graine (traduction littérale) de Miroslav Josić Višnjić. Surprenant, voire, dans un premier temps, … déroutant. Apparaît de prime abord un roman : sentant sa fin proche, un père confie à son fils deux cahiers qu’il tient d’une femme, Stojanka, dans lesquels celle-ci relate ses tristes et pénibles trois années passées à… Goli otok, une île de l’Adriatique de sinistre mémoire puisqu’elle a abrité ce qui fut le « goulag  titiste » au tournant des années 1940-1950. Mais plus surprenante pour le lecteur est la manière choisie par l’écrivain dans sa relation des faits : si les chapitres toujours intitulés « Goutte et graine » sont numérotés de 1 à 66, le récit ignore toute linéarité, toute chronologie. Qui plus est, si Stojanka ouvre chaque chapitre, un, deux, voire trois astérisques (*, **, ***) ponctuent certaines phrases et apportent plus bas un complément d’information sur un point particulier ou une perception autre d’un même… événement.

Du simple témoignage, Goutte et grain prend ainsi la dimension d’un récit polyphonique où les faits sont repris dans le désordre, juxtaposés, et, au bout du compte, brossent le tableau – noir – de ce que furent les premières années du communisme yougoslave. La manière dont le texte est présenté est elle aussi pour le moins surprenante : les paragraphes resserrés au maximum, réduits à une seule phrase, parfois légèrement plus longs, sont systématiquement suivis d’un rejet à la ligne, ce qui a amené le critique Ðorđije Vuković à établir – symboliquement – un parallèle formel avec la Bible.

Rendre compte de Goutte et graine sans aller à l’encontre de l’évidente volonté de l’auteur de se garder de toute chronologie est mission quasi impossible. Très vite l’alternance des narrateurs, des « témoins » aidant, le lecteur se sent, bon gré mal gré, quitter le monde stricto sensu romanesque et plonger dans la découverte de témoignages « de première main » qui invitent à agencer les tesselles d’un puzzle et à reconstruire l’histoire, cette fois, en pleine conscience. Peu à peu, par petites touches, se dessinent, se peaufinent l’avant-guerre, la guerre, et l’après-guerre dans la région agricole de la Bačka, l’engagement communiste des un(e)s et des autres – au sacrifice, parfois, de leur vie personnelle et familiale – en vue de l’avènement d’un avenir meilleur, corolaire nécessaire, indubitable de la Libération. Mais arrivent 1948, la décision du Kominform d’exclure la Yougoslavie pour… non alignement sur les thèses soviétiques, la rupture Staline-Tito et ses inéluctables conséquences : la « chasse aux sorcières » tous azimuts, aux déviationnistes, aux désarçonnés qui ne comprennent pas ou, pire, s’obstinent à ne pas comprendre en quoi le modèle hier encore idéalisé, porté aux nues, est devenu du jour au lendemain celui à combattre absolument. Dès lors s’ensuivent les vagues d’arrestations massives, mais opérées subrepticement, les purges ; les premiers interrogatoires… musclés, agrémentés de mauvais traitements, de tabassées, des pires humiliations ; les transfèrements des centres de détention préventive aux prisons, puis aux camps de travail qui ne se révèleront que la véritable antichambre de Goli Otok, vocable par lequel l’auteur désigne – avec un « O » majuscule – l’enfer qu’y vécurent les détenues et que celles-ci désigneront sous le simple nom de Goli.

Le démantèlement en 1951-52 des différents camps, masculin et féminin, à Goli otok et à Sveti Grgur, l’île voisine, marque-t-il le retour à la vie normale ? Aucunement. Si chacun(e) s’évertue à oublier, il apparaît que le reste de la population était sciemment tenue dans l’ignorance. Interdiction implicite mais formelle est donc faite aux « ex-Goli » de confier, de simplement évoquer leur récent passé. Tenues sous surveillance étroite, dans l’appréhension constante d’une nouvelle arrestation, elles-mêmes s’évitent tandis que les autorités en place, feignant de n’avoir rien su, se retranchent derrière le mutisme ou d’effrontés mensonges. Là où, très peu au final, veulent demander réparation, Stojanka souhaitera quant à elle vivre le reste de sa vie, le peu qu’il lui reste à vivre, en paix.

Si Miroslav Josić Višnjić cite par ailleurs les autres « grands » livres consacrés à Goli Otok et au goulag soviétique, Goutte et graine est – à ma connaissance – le seul consacré aux « bagnardes », à ces camps de femmes dont l’existence fut durablement niée.           

Ce qui renvoie le lecteur à l’indécision ressentie en découvrant les premiers chapitres de ce livre de quelque quatre cents pages : qu’a-t-il eu sous les yeux, un roman formidablement documenté ou des documents romancés de main de maître. Si on peut imaginer Marija Zelić, la « directrice » du camp, comme étant peut-être (mais rien n’est moins sûr !) la synthèse de plusieurs personnages ô combien monstrueux, l’épilogue (à mon sens) ne lève pas l’ambiguïté, le fils ayant repris les notes laissées par son père pour consigner tous ces événements, les compléter, et les porter à la connaissance de tous.

À chacun de se faire une idée, de porter un jugement à la lecture du large extrait de traduction publié par Serbica.

Études et articles en serbe. Marko Nedić, « Miroslav Josić Višnjić : portrait », Annales de l’antenne de la SANU, 7, Novi Sad, 2012, p. 47-51 ; Đorđije Vuković, « Un étouffement des plaintes », Književnost, 7-8, Belgrade, juillet-août 1993, p.776-779.

Alain Cappon