Albahari portrait

 

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Notre choix

L'Homme de neige
L'Appât

 

 

 

 

 


Chef de file de la jeune génération des prosateurs des années 1980 et promoteur fervent des idées postmodernistes venues d’outre-Atlantique, David Albahari – nouvelliste, romancier et traducteur de l’anglais – est l’une des figures de proue de la littérature contemporaine serbe.

Il s’affirme d’abord en tant que maître du récit court en publiant toute une série de recueils de nouvelles : Le Temps familial (Porodično vreme,1973), Les Nouvelles ordinaires (Obične priče, 1978), La Description de la mort (Opis smrti, 1982), Terreur au hangar (Fras u šupi, 1984), La Simplicité (Jednostavnost, 1988). Ouvert aux nouvelles stratégies d’écriture favorisées par le postmodernisme, Albahari se démarque dès le départ de « la prose de la réalité », tendance dominante dans les années 1970. Ses nouvelles ne se distinguent pas seulement par la singularité de l’univers qu’elles dépeignent : un monde clos, intimiste, souvent limité à un cercle familial restreint où la figure du père, un Juif belgradois, occupe la place de prédilection. Elles expriment également une autre idée de la littérature et tentent de démontrer que l’on peut écrire autrement tout en remettant en question, d’une part, la capacité du langage à saisir une réalité fuyante et, d’autre part, le sens même de l’écriture. Précisément, les nouvelles d’Albahari se présentent à la fois comme autobiographiques, fictionnelles et métafictionnelles : l’écrivain y engage un jeu subtil entre la réalité et la fiction, entre le personnage de l’auteur, celui qui existe réellement, et son double, le narrateur, tout en recourant aux commentaires métanarratifs qui transforment souvent l’histoire narrée en une « histoire sur l’histoire ».

Un changement notable dans la vie et dans la prose d’Albahari s’opère durant les années 1990, à une époque particulièrement agitée marquée par la guerre fratricide en ex-Yougoslavie. Issu d’une famille juive et gardant en mémoire les traumatismes causés par l’holocauste durant la Deuxième Guerre mondiale, Albahari a opté, dans cette situation explosive, pour une voie quelque peu particulière. Désemparé devant l’absurdité de la guerre civile yougoslave, dégoûté de surcroît par l’ambiance surexcitée et étouffante régnant sur la scène publique, il a tout simplement saisi une occasion de circonstance : invité comme écrivain résident à passer un an à l’université de Calgary, Albahari en a profité pour s’installer définitivement au Canada. Ni proscrit ni persécuté, ni réfugié ni exilé, il a choisi, en fait, délibérément le destin de l’expatrié pour – selon ses propres dires – pouvoir «respirer librement».

Ce bouleversement historique qui avait secoué son pays ainsi que sa propre expérience d’expatrié n’ont pas pu ne pas laisser ses traces – comme il le reconnaît lui-même – dans son œuvre narrative. Certes, dans les romans écrits depuis son départ au Canada – L'Homme de neige (Snežni čovek, 1995), L’Appât (Mamac, 1996), Ténèbres (Mrak, 1997), Goetz et Meyer (1998), Globe-trotteur (Svetski putnik, 2001) et Sangsues (Pijavice, 2005) – on retrouve toujours les traits caractéristiques de sa poétique : la symbiose ludique d’éléments autobiographiques et fictionnels, les commentaires métanarratifs et le doute permanent à l’égard du langage et de la narration (« écrire c’est douter des mots, du discours, de toute possibilité de narration » / L’Appât /). Mais le champ thématique de ces livres est sensiblement différent : dans l’univers clos et intimiste des nouvelles, a fait irruption la Grande Histoire, la bouleversante histoire des Balkans. D’ailleurs, déjà dans le commentaire de L’Homme de neige, rédigé dans une paisible ville du Canada, bien loin de l’histoire balkanique en pleine ébullition, l’auteur a fait comprendre qu’il ne pouvait plus ignorer l’histoire ni la fuir en constatant non sans résignation : « elle est le maître de mon destin ainsi que de celui de nous tous ». Sans se laisser, pour autant, engloutir par l’histoire et tout en essayant, avec les moyens propres à sa poétique du postmoderne, de maîtriser son « intrusion » dans l’univers fictionnel de sa prose, Albahari revient donc dans ses romans et sur le passé traumatique et sur la réalité douloureuse de son pays. Ainsi, par l’intermédiaire d’un narrateur-écrivain, alter ego de l’auteur, il évoque l’extermination par les nazis des Juifs belgradois durant la deuxième Guerre Mondiale et il fait apparaître en filigrane le drame de la récente guerre civile et le climat qui l’a précédé. Il introduit aussi le thème de l’exil, expérience toujours éprouvante, même lorsqu’elle est librement choisie.

David Albahari vit actuellement au Canada où il se consacre entièrement à l’écriture. Ses nouveaux livres rédigés toujours dans sa langue maternelle, le serbe, à laquelle il reste passionnément attaché malgré son expatriation, sont régulièrement publiés en Serbie où il est très apprécié par la critique et le public. Traduit jusqu’à présent en une quinzaine de langues, Albahari commence également à jouir d’un certain renom international. Quant à la France où ses onze livres sont déjà édités, cet écrivain est en bonne voie pour atteindre, dans ce pays, un prestige semblable à celui de son grand prédécesseur, Danilo Kiš.

♦ Etudes et articles en serbe. Sava Damjanov, Šta to beše mlada srpska proza? [Qu’était la jeune prose serbe ?], Novi Sad, Književna zadruga, 1990, 135 p ; Milorad Pavić, « Opis smrti Davida Albaharija » [La description de la mort de David Albahari], Književna reč, n° 19/358, Belgrade, 1990, p. 6-7 ; Vladislava Ribnikar, « Istorija i fikcija u poetici Davida Albaharija » [Histoire et fiction dans la poétique de David Albahari], Književnost, n° 104, Belgrade, cahier 11/12, 1999, p. 1809-1818 ; Mihajlo Pantić, « David Albahari : Priča, osporavanje smrti » [L’histoire, contestation de la mort], Belgrade, SKZ, 2003, p. 130-142 ; Željko Milanović, Dva pisca i Drugi [Deux écrivains et l’Autre], Belgrade, Službeni glasnik, 2012, 283 p.

Milivoj Srebro