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B E L G R A D E    E T    L E S   S E R B E S 

par

LOUIS  LEGER

(Extrait)


(In Le Monde slave, études politiques et littéraires,
Librairie Hachette et C
ie, Paris 1897. p. 77-116)

Leger_1867_Maixner

Louis Leger (1867) par Karel Maixner


I

 

Agram [Zagreb*] et Belgrade sont actuellement les deux pôles, les deux foyers du monde jougo-slave (1). Agram, capitale du royaume triunitaire, est le centre de résistance des Slaves d'Autriche contre les Magyares et les Italiens. Belgrade, capitale de la principauté serbe, est le centre d'action des Serbes contre la Turquie. Entre ces deux villes sœurs, la Save sert de trait d’union : elle passe au pied d'Agram dont elle baignait autrefois les remparts, devient navigable à Sissek [Sisak*], puis  descend en ligne droite jusqu'au Danube, et le rencontre au pied de la colline où s'élève Belgrade. Dans la belle saison, un bateau à vapeur part toutes les semaines de Sissek, et descend à Belgrade en trente-six heures. Mais quand la Save a trop ou trop peu d'eau, ce qui arrive à tous les fleuves rectilignes, le chemin le plus court entre les deux cités n'est pas précisément la ligne droite. II faut remonter en chemin de fer jusqu'à Pesth et prendre le Danube ou la ligne de Temesvar et Bazias ; ce trajet est trois ou quatre fois plus long que le chemin direct, bien plus court cependant que ne serait un voyage à travers les plaines poudreuses de la frontière milittaire.

Quand je quittai Agram, le 12 août 1867, la Save était encore navigable et je pus m'épargner un détour pénible et dispendieux. D'Agram à Sissek le chemin de fer met environ une heure et demie ; il traverse une vaste plaine, semée de blé et de maïs, et plantée, par endroits, de chênaies qui s'ouvrent en larges clairières. La nuit, ces clairières sont illuminées par les feux qu'allume le berger croate ; il fait pâturer ses bêtes jusqu'au matin, et le jour, elles rentrent à l'étable. Le pays est mélancolique et monotone. Sissek, que nous atteignons bientôt, est une petite ville de huit mille habitants. Sa position est fort importante. Tête de ligue du chemin de fer croate, elle est bâtie presque à l'embouchure de la Kulpa [Kupa*] et de la Save, et son port est le point de départ de la navigation sur ces deux rivières. La Kulpa sert de frontière à la Croatie proprement dite, et à la frontière militaire. Une partie de la ville appartient à l'État croate, l'autre à la fronttière, civil Sissek, militar Sissek. Les Romains, bons connaisseurs, avaient déjà un fort en cet endroit : des fouilles récentes ont mis à découvert des débris de murs, des fragments de briques, des médailles. Le grand commerce de Sissek consiste surtout en bois de chêne, brut ou travaillé. On l'expédie par le chemin de fer, à Vienne, à Trieste : une compagnie française en envoie de grandes quantités à Marseille.

La Save, dans laquelle on entre presque au sortir de Sissek, bien que simple affluent du Danube, peut compter parmi les grands fleuves de l'Europe. Son parcours, navigable entre Sissek et Belgrade, n'est guère moindre que celui de l'Elbe entre Dresde et Hambourg. Son bassin est purement slave. Elle prend sa source au mont Triglav (Terglou), dans le pays slovène, elle vient finir dans le pays serbe : Slovènes, Croates et Serbes l'appellent, avec raison, notre Sava, et leurs chansons populaires la célèbrent comme un fleuve national. Mais ce fleuve est loin encore de rendre aux peuples de ses rives tous les services qu'ils en pourraient attendre. L'unité physique, je dirais presque morale, que la nature avait donnée à son bassin, lui a été enlevée par les circonstances politiques, et n'est pour les Jougo-Slaves qu'un rêve d'avenir. Une partie de la Save appartient à cette contrée, que M. de Beust a récemment découverte sous le nom de Cisleithanie ; une autre à la Croatie ; une autre aux confins militaires, à l’empire ottoman, à la principauté de Serbie. Le peuple slave morcelé comme le bassin de son fleuve, ne peut, on le comprend, exploiter ce grand chemin que la nature lui a donné. Loin d’être un lien, la Save devient, aux mains des gouvernements turc et autrichien, une barrière, une sorte de muraille chinoise, destinée à empêcher autant que possible les communications des peuples. La compagnie du Lloyd autrichien, qui exploite la navigation de la Sava, me paraît avoir parfaitement compris les intérêts turcs et autrichiens si j’en juge par le peu de soin qu’elle met à servir ceux des riverains et des voyageurs. Deux ou trois faits permettront d’en juger.

La monnaie autrichienne, comme on le sait, ou plutôt comme on devrait le savoir chez nous, consiste en petits chiffons polyglottes, fort sales, fort désagréables à manier, et, qui pis est, soumis par l'agio à des variations quotidiennes qui exposent parfois l'étranger à de singuliers ennuis. Vous voulez aller, je suppose, de Vienne à Paris ; le prix de la place est de 50 florins. Vous arrivez au guichet avec vos 50 florins, on vous en réclame 65, attendu que le papier est en ce moment à 30 % au-dessous du pair ; si par malheur le train est sur le point de partir, vous le manquez. Arrivé à la frontière autrichienne, le papier subit au change une nouvelle dépréciation. Le plus sage est donc d'en prendre aussi peu que possible. Pénétré de ce principe, j'avais, pendant mon séjour à Agram et à Sissek, échangé tout mon papier contre des ducats d'or. « Je ne puis les accepter, me répond l'employé ; je ne sais quelle est la valeur de l'or, donnez-moi du papier. »

Ainsi, réduit avec mon or à une complète indigence, j'allais rester à Sissek sans l'obligeance d'un ami, qui voulut bien me prêter quelques-uns des précieux chiffons. Je demande un billet pour Belgrade, on m'en donne un pour Semlin [Zemun*]. Or, Belgrade est situé sur la rive droite de la Save, avant Semlin, qui se trouve sur le Danube. J'en fais l'observation. « Fort bien, me répand l'employé, mais à Semlin vous aurez le droit de reprendre, en payant, le bateau local qui fait le service de Belgrade : si nous touchons trop tard à Semlin, vous en serez quitte pour coucher dans cette ville. » On verra plus loin pourquoi le Lloyd vous impose ce supplément de trajet plus ou moins vexatoire.

Enfin nous voilà à bord de l'Argo, c'est le nom poétique de notre vapeur. « Nous allons faire le voyage des Argonautes », me dit un docteur allemand avec qui je me suis lié la veille, et qui a passé une partie de la nuit à me réciter du Gœthe et même de l'Homère dans le texte original. Chacun s'installe, je parcours le bâtiment de haut en bas, de long en large, curieux d'en étudier l'aménagement, curieux surtout de lire les inscriptions polyglottes dont il ne peut manquer d'être orné. J'ai toujours été, surtout en voyage, grand fureteur d'enseignes, comme les Allemands dont parle Molière. Une chose me frappe, c'est l'absence de toute inscription en langue serbe ou croate (c'est tout un).

Au milieu du bâtiment, au-dessus de la ligne qui sépare la première et la seconde classe, je lis en français une inscription fort polie, qui défend aux voyageurs de passer dans la première sans payer un supplément. La même défense est renouvelée en allemand et en magyare. On n'a oublié que la langue de la Save, la langue des passagers, le serbe-croate. « Tot ember nem ember : L'homme slave n'est pas un homme », dit le proverbe magyare. Ce petit détail en démontre une fois de plus la vérité. Pour moi qui n'étais ni Serbe, ni Croate, je me sentis pourtant blessé au vif par ce manque de tact et je résolus de m’en venger. L'occasion s'en présenta bientôt. J'allai à l'avant du bateau lier la  conversation avec un raïa bosniaque ; je le ramenai, tout en causant, à la stalle des premières et le fis asseoir à côté de moi. Au but d’environ une demie-heure, le capitaine arrive, et de son allemand le plus rauque invite mon Bosniaque à retourner d’où il était venu. Le raïa ne comprend pas et reste à sa place : « Capitaine, dis-je en allemand, ce brave homme a certainement le droit de rester ici. Le règlement que vous affichez en français, en allemand et en magyare, ne regarde évidemment que les Français, les Allemands et les Magyares ; il n’est pas fait pour les Serbes. Cependant, si vous jugez convenable, je me ferai, quoique Français, un grand plaisir de vous servir d'interprète. » Le capitaine s'en alla en grommelant, fort étonné de voir un étranger donner à sa Compagnie une leçon de savoir-vivre. Je crois pouvoir affirmer, sans vanité, qu'il n'eut pas les rieurs de son côté. J'insiste à dessein sur ce détail, il peut paraître puéril, mais c'est dans les petits faits de ce genre qu'on trouve l'explication de bien des mouvements politiques. On les interprète chez nous comme on peut, on fait intervenir à tous propos les roubles et les agents russes : c'est fort commode ; mais pour qui étudie les choses de près, il y a de petites vexations, des griefs infimes qui s'accumulent en silence dans le cœur des peuples, et font éclater un beau jour des haines d'autant plus terribles qu'elles sont restées plus longtemps concentrées. Le grand art de la diplomatie devrait être d'étudier et de découvrir ces ferments de révolution qui couvent lentement dans le cœur des peuples ; mais ce n'est pas dans les salons de Vienne ou de Pesth qu'on peut en constater l'existence.

Autre avantage de la Compagnie austro-magyare. Non contente de vous mener à Semlin, quand vous voulez aller à Belgrade, elle a soin de ne déposer ses voyageurs sur aucun point de la côte serbe. On passe devant l'importante ville serbe de Schabats [Šabac*] sans y débarquer. Du reste, on ne peut même pas traverser la Save sans montrer un passe port ou une permission ad hoc aux soldats qui gardent la rive. N'avais-je pas raison de dire que dans ces conditions le fleuve n'est pas un lien, mais une barrière ?

Au départ de Sissek, la Save coule d'abord entre deux plaines, cachées le plus souvent par les saules du rivage. Quelques moulins flottants sur l'eau, quelques villages de loin en loin rappellent que le pays est habité. Les villages sont d'un aspect assez misérable ; les maisons, basses, crépies de chaux, et couvertes de paille de maïs. Jusqu'à Semlin, la rive autrichienne n'est qu'une immense plaine. A Jassanovats [Jasenovac*] on atteint la frontière turque : voici la Bosnie, avec ses collines verdoyantes étagées sans fin les unes derrière les autres, et formant le plus bel horizon que puisse souhaiter l'œil d'un peintre ou d'un poète. Admirable pays ! Qu'en font les Osmanlis, et que n'en ferait point notre civilisation ! Mais comment pourrait-elle franchir la Save, gardée d'un côté par les wachthaus autrichiens, de l'autre par les tchardaks des Musulmans. Les wachthaus sont des postes militaires, bâtis le long de la Save de distance en distance : le rez-de-chaussée est remplacé par des piliers en pierre de taille ; l'étage supérieur est habité par les kaiserlicks. La Save capricieuse et mal endiguée inonde souvent ses rives. Aussi la plupart des villages voisins sont-ils bâtis sur pilotis. Il est curieux de voir d'immenses meules de blé ou de foin suspendues pour ainsi dire sur trois étais à huit ou dix pieds au-dessus du sol. Les tchardaks des bachie-bouzouks répondent, sur la rive turque,  aux wachthaus des Autrichiens. Ce sont des espèces des colombiers établis sur une forte poutre. Au balcon de ce colombier, le chef du poste fume gravement son chibouk ; en bas se promène un soldat au teint hâlé, coiffé d’un fez jadis bleue. D’un air hébété il regarde glisser le vapeur et couler l’eau. A quoi pense-t-il ce pauvre diable venu peut-être des pleines de Bagdad ou des montagnes du Liban ? Ne le lui demandez pas, il serait bien embarrassé de vous répondre. L’Autrichien là-bas, sur l’autre rive, a du moins, s’il est un peu naïf, une consolation, celle de croire qu'il défend l'Europe contre les Turcs, ou à leur défaut, contre la peste. « Les officiers confinaires, me disait un mauvais plaisant, sont des officiers de santé.

La nuit éclairée par une lune splendide prête un charme étrange à cette scenery de la Bosnie : la baïonnette des sentinelles que l'on voit rayonner dans l'ombre ajoute au tableau je ne sais quel relief fantastique. Les eaux sont basses : l'équipage fatigué a besoin de repos. Nous nous arrêtons une partie de la nuit et repartons le lendemain matin. Nous atteignons la frontière serbe : nous dépassons sans nous y arrêter la ville de Schabats, dominée par une forteresse que les Turcs ont récemment évacuée. Schabats fut une des premières villes serbes affranchies en 1804. De Schabats à Belgrade, la rive serbe offre l'agréable spectacle d'une perpétuelle verdure : le paysan serbe n'aime pas les villages compacts ; il bâtit sa maison au milieu d'un bouquet d'arbres. Les églises sont en général sans clocher. Sous la domination turque l'usage des cloches était interdit. Depuis l'expulsion des Osmanlis, au lieu d'ajouter aux églises des appendices dispendieux, on a bâti auprès d'elles des cages en charpentes : le sonneur y monte à l'aide d'une échelle, et la voix de la cloche rappelle tout ensemble au paysan serbe son Dieu et sa liberté.

Le pittoresque fatigue à la longue ; mais sur le pont d'un bateau à vapeur on peut aisément s'en délasser. Le compartiment de wagon est souvent une prison désagréable, si votre mauvaise étoile vous a donné quelque compagnon maussade ou disgracieux. Le pont du bateau à vapeur, surtout dans ces pays danubiens, est un monde où l'on peut tout étudier : races et costumes, langues et religions s'y confondent dans un ensemble bigarré où l'artiste et le penseur trouvent chacun leur part. Sur l'Argo, l'Allemagne est représentée par un journaliste viennois, en quête d'impressions de feuilletons et de Reisebilder. Il promène sa morgue teutonique au milieu de ces peuples barbares, et ne peut comprendre qu'un Français, homme éclairé, ait pu s'abaisser jusqu'à apprendre leur idiome. Il n'est pas fâché cependant de m'avoir pour interprète, et note sur ses tablettes les bribes de conversations que je veux bien lui traduire. Viennois et, qui plus est, journaliste semi-officiel, il rêve à la grande Allemagne et fredonne l'hymne prussien :

Salut à toi, roi couronné de gloire,
Salut, père de la patrie !

Il m'expose tout au long ses théories pangermanistes, et discute gravement les avantages du fusil à aiguille ou du chassepot. Quelques Serbes groupés autour de nous, l’écoutent en haussant les épaules, et murmurent à demi-voix les épithètes de Schwab (Teuton!) et même de spitzel (mouchard). Il ne fait pas bien voyager chez les Slaves du Sud quand on écrit dans une certaine presse viennoise. Mais j’ai eu assez occasion de rencontrer des pangermanistes à Berlin et à Vienne, à Dresde et à Stuttgart. Aux théories nébuleuses de mon docteur, je préfère, et de beaucoup, l’entretien des voyageurs bosniaques, serbes ou monténégrins. Je cherche à lier conversation avec un raïa bosniaque. J’apprends de lui qu’il se rend à Pesth pour vendre ses pruneaux. C’est à peu près tout ce que j’en puis tirer. On sens que la domination musulmane a pesé de tout son poids sur le pauvre chrétien. « Que penses-tu du Turc ? Qu'espérez-vous en Bosnie ?  - Ah ! frère, je sais bien ce que tu veux dire ; mais il n'y faut pas songer. »

II n'y a guère plus moyen de causer avec ce Bosniaque mahométan qui, accroupi à l'orientale, regarde paresseusement monter vers le ciel la fumée blanche de son narghilé. L'habitude de ne penser à rien l'a rendu à peu près muet. Cet autre, tout jeune encore, lui aussi musulman, est plus communicatif. Il a vu le monde, il a souvent été jusqu'à Trieste et même jusqu'à Venise. Il fait à Saraïevo [Sarajevo*] (Bosna-Seraï) un grand commerce d'articles européens et me vante les merveilles de cette cité sans rivale. « Frère, quelle belle ville ! Il y a cent trente-deux mosquées ! » Il faut savoir que ces mosquées sont fort petites, les villes musulmanes fort grandes et les Musulmans fort paresseux. Je l'interroge sur les routes : le voyage de la frontière turque à Saraïevo est encore fort pénible. Les marchandises sont transportées à dos de mulet, et le trajet dure trois jours et trois nuits.

« Avec un chemin de fer, lui dis-je, il se ferait en sept ou huit heures.
- Sans doute, et pourtant nous n'y tenons pas.

- Et pourquoi ?
- Vois-tu, frère, si nous faisons un chemin de fer, les Allemands (les Européens) n'auront plus peur de voyager chez nous : ils viendront s'y établir, feront mieux que nous, et nous serons ruinés. »

Ce Bosniaque, certainement, n'aime pas les traités de commerce.

A Brod, je vois monter sur notre bateau un effendi (colonel) suivi de son momak. Ce mot pourrait se traduire en français par brosseur, si l'effendi avait jamais été brossé. Lourd, obèse, enseveli dans sa tunique poudreuse, le colonel turc se promène lentement sur le pont et dévisage les femmes avec une bestiale curiosité. Il m'entend parler français, vient à moi, et m'adresse la parole dans cette langue :

« Pourriez-vous me dire s'il y a ici de l'eau glacée ?
- Je n'en sais rien. Adressez-vous au sommelier. »

Au bout de deux minutes, l'effendi revient de fort mauvaise humeur. Il n'y a plus de glace à bord. Je l'engage à boire un peu de vin blanc.

« Impossible, le Coran me le défend.
- Prenez du thé.
- Je ne l'aime pas. »

Et notre homme descend dans le salon des premières, tout en grommelant. Je profite de son absence pour faire causer son momak. C'est un garçon de dix-huit ans, à la mine peu intelligente. Ses pommettes saillantes, ses lèvres proéminentes révèlent un mélange de sang serbe et touranien. Il ne parle que le serbe, et répond le plus souvent par monosyllabes ou par signes de tète. Et encore n'est-il pas toujours facile de comprendre ce muet langage, car le mouvement qui chez nous indique la négation, veut dire oui chez les Turcs. Le dialogue suivant s’engage, non sans peine entre le momak et moi.

« De quel pays es-tu ?
- De la Bosnie.
- De quelle nation ?
- Je suis Turc.
- Parles-tu le turc ?
- Non.
- Comment donc peux-tu dire que tu es Turc, si tu ne sais pas le turc ?
- Je ne sais pas : on m'a dit que je suis Turc.
- Quelle langue parles-tu avec moi en ce moment ?
- Je ne sais pas.
- Je te parle serbe, et tu me réponds en serbe. Donc nous sommes Serbes tous deux.
- Pas du tout ; tu me parles serbe, et je te réponds en bosniaque. Tu es Serbe et je suis Turc. »

Il ne faudrait pas juger d'après ce fragment de dialogue les cinq cent mille Serbes musulmans que l'on trouve en Bosnie. Convertis jadis par le glaive à la religion musulmane, ils l'ont acceptée sans jamais renoncer à leur idiome national. Beaucoup d'entre eux le cultivent avec zèle et se considèrent simplement comme des Serbes d'une religion différente.

Quant à leur fanatisme religieux, il n'est pas aussi grand qu'on pourrait le croire. Tout porte à penser que si la domination musulmane venait à se retirer, ce fanatisme subirait un grave échec. La suite de mon dialogue avec le momak bosniaque peut servir de preuve à cette assertion. Curieux d'éprouver l'intensité de sa foi, je fais apporter une bouteille de vin et lui offre de la partager avec moi :

« Je ne bois pas de vin ; Mahomet le défend.
- Et ton effendi en boit-il ?
- Je ne sais pas. »

Je descends à pas de loup dans la cabine, et surprends l'effendi en train de vider paisiblement une bouteille de vin de Hongrie. Je remonte.

« Sais-tu ce qu'il fait, ton effendi ? Il boit du vin ; tu peux bien faire comme lui.
- Oh ! non ! lui et moi ce n'est pas la même chose.
- Que veux-tu dire ?
- Si mon effendi boit du vin, il n'aura pas de coups de bâton, et moi, si j'en bois, j'en aurai. »

Les coups de bâton ! voilà la loi et les prophètes.

Qu'il y a loin de cet enfant abruti par l'islamisme à ce fier Monténégrin qui est là debout à l'avant du bateau. Sa belle prestance, sa moustache noire, son œil d'aigle, tout dénote en lui un enfant de la libre montagne. Comme il faut l'entendre raconter les merveilles de la Tserna Gara [Crna Gora*], et les progrès de sa patrie ! « Frère, nous avons à Tsettinié [Cetinje*] tout ce que vous avez en Europe, même des cafés et des billards ! » Et il me montre son passeport parfaitement en règle. Le prince du Monténégro (qui est lui-même son préfet de police) prie les autorités des Etats alliés et amis du Monténégro, de, etc. Je lui demande quelques détails sur l'administration de son pays. « Oh ! frère, c'est bien simple. Notre prince sait tout ce qu'il nous faut. Tout notre argent, toutes nos ressources sont à sa disposition. Tout ce qu'il fait, il le fait pour notre bien. » Le despotisme patriarcal semble tout naturel à cet enfant de la montagne noire, et il aurait quelque peine à se faire à l’idée d'un gouvernement représentatif. Il n'en faut savoir que plus de gré au prince actuel qui, dernièrement,  a déposé aux mains du Sénat une partie de ses attributions, la gestion des finances, et s'est fait assigner une liste civile comme un simple souverain constitutionnel. Un organe slavophobe a trouvé très plaisant de tourner en ridicule ce progrès, minime sans doute, mais qui est pourtant un progrès. Pour nous, qui n’avons jamais vu dans le maintient de la domination musulmane une garantie pour l’Europe ou pour la civilisation, nous applaudissons à l’acte du jeune prince et nous souhaitons au Monténégro comme à la Serbie d’entrer chaque jours plus avant dans la vie européenne.

Le temps passe : le bateau file toujours : Belgrade paraît enfin à l’horizon. On aperçoit tout d’abord la flèche dorée de la cathédrale, et la forteresse dominée par l'ancien palais du pacha, et la mosquée abandonnée, sur une colline dont la Save et le Danube baignent les pieds. La jeune capitale étage, sur la colline, ses blanches maisons, bâties, pour la plupart, au milieu d'un bouquet d'arbres. Nous saluons avec joie le terme de notre voyage : déjà nous voici devant la ville ; voici les quais de la Save et les bâtiments de la douane serbe. Nous pouvons reconnaître et appeler sur le rivage les amis qui attendent notre arrivée. Mais on ne débarque pas.

Bon gré mal gré, il faut entrer dans le Danube et remonter jusqu’à Semlin, où la police autrichienne attend les voyageurs pour viser leur passeport. Cette petite vexation a cependant son bon côté. Elle permet de jouir plus longtemps du panorama de Belgrade et de l’embrasser sous un nouvel aspect. Au confluent de la Save et du Danube se trouvent deux ou trois îles boisées et inhabitées. On les appelle les îles de la Guerre, et ce nom rappelle celui que les Turcs donnaient jadis à Belgrade : Dordl Djihad, la ville de la Guerre sainte. C'est qu'en effet ces îles ont été bien souvent prises et reprises dans les luttes de l'Empire et du Croissant. Le prince Eugène les a traversées bien souvent, et sur les rives du Danube résonne encore la vieille chanson d'Eugène le vaillant chevalier. C'est une consolation pour nous de penser que cet illustre guerrier, chassé de France par l'orgueil de Louis XIV, employa du moins une partie de ses talents militaires à combattre le grand ennemi de l'Europe et à continuer cette noble épopée des Gesta Dei per  Francos. Aujourd'hui la France s'est retirée de cette lutte ; depuis Navarin elle laisse prendre son rôle par la Russie. Quant à l'Autriche, il y a longtemps qu'elle n'a plus de prince Eugène !

Nous voici à Semlin (Zemun). C'est un bourg habité par des Serbes auquel le voisinage de Belgrade donne une certaine importance. Le bateau serbe chauffe déjà ; j'y fais transporter en hâte mon bagage et m'élance sur la passerelle.

Un gendarme m'arrête.

« Votre passeport, monsieur, me demanda-t-il en serbe.
- Mon passeport, lui dis-je, dans la même langue, et qu'en veux-tu faire ? Je suis venu de Paris ici sans qu'on me l'ait une fois demandé : je suis Français, tu es Serbe, nous sommes amis. Pourquoi me demandes-tu un passeport ?
- Ah ! monsieur, je suis Serbe, répond le gendarme, mais je sers le Schwab (Teuton). Jesam Serbin : ale sloujim kod Schwaba ! »

J'eus vraiment pitié de ce pauvre diable ; il était si triste, si humilié en prononçant ces paroles ! Le gouverneur autrichien ou magyare ne voit pas avec plaisir des relations s'établir entre les Serbes soumis à son pouvoir et ceux de la principauté. Au moment de mon voyage, un congrès d’étudiant devait avoir lieu à Belgrade ; les Serbes de Hongrie et les Croates y étaient naturellement invités. Le gouvernement magyare, effrayé, je ne sais trop pourquoi, avait défendu aux étudiants et aux professeurs de se rendre à Belgrade. Grâce à Dieu, je n’étais pas sujet autrichien, et on me laissa partir. Au bout de vingt minutes, j’étais à Belgrade, cordialement accueilli par des amis anciens et nouveaux, connus ou inconnus. Puissent ces lignes leur porter le témoignage de ma reconnaissance pour l’affectueuse hospitalité que j’ai trouvé chez eux que je n’oublierai point de sitôt.


(1) Écrit en 1868. Sofia n'était pas encore devenue la capitale de la Bulgarie. C'était une bourgade ignorée perdue dans un coin de la Péninsule Balkanique.

[*] Orthographe en vigueur (NDR).