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L' É P O P É E   S E R B E

Introduction 

par

AUGUSTE  DOZON


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L'Epopée serbe / chants populaires héroiques
Traduits sur les originaux avec une introduction et des notes, par Auguste Dozon.
- Paris : Ernest Leroux, Editeur, 1888.

Tφ γάρ ρα θεός πέρι δϖχεν άοιδήν
Τέπειν, ππη θυμός έπτρύνησιν άείδειν
.
 

Odyssée, VIII, 44-5.

Scindée en trois tronçons par la religion, répartie par la politique sous des dominations différentes, la race serbe a encore eu cette malchance de se répandre dans de nombreuses régions, dont les noms divers masquent son unité. La Serbie (Sèrbia), la vieille Serbie (dans les vilayets turcs actuels de Koçovo et de Scutari), la Bosnie, l’Hertzégovine, le Monténégro (Tzèrna Gora), la Dalmatie, avec Raguse (Doubrovnik), les provinces méridionales de la Hongrie (Batchkà, Sirmie et Banat), la Slavonie, la Croatie (pour partie, et avec différence marquée de dialecte [1]), toutes ces contrées, dont plusieurs ont formé des royaumes, sont, en totalité ou en partie, les demeures du peuple serbe, sans que rien, si l’on en excepte le nom du nouveau royaume, qui a Belgrad pour capitale, en avertisse l’étranger. L’unité ethnique et morale, que la religion et la politique ont brisée, la langue l’atteste, et, ce n’est pas trop dire, la poésie populaire l’a maintenue.

Cette poésie est encore à l’état de tradition orale, une tradition qui, dans notre Europe moderne, ne s’éteint que trop vite ; aussi était-il grand temps qu’un patriote éclairé, qu’un homme animé d’un zèle aussi infatigable qu’intelligent et en même temps travaillé du scrupule de la fidélité, décidé par goût encore plus que par système à ne rien ajouter du sien, à ne pas embellir, il était grand temps, dis-je, qu’un tel homme, s’il s’en trouvait, recueillît de la bouche même du peuple des effusions éphémères, incessamment menacées de l’oubli. Cet homme si rare s’est rencontré, c’est Vouk Sléfanovitch Karadjitch [2], à qui cinquante ans n’ont pas suffi pour achever sa tâche (il y a eu des collaborateurs), tant la mine où il puisait était abondante, tant aussi l’accès en est parfois difficile, tant il faut de patience et de sagacité pour faire un choix parmi les matériaux qu’elle fournit. Sa première publication en ce genre, applaudie et encouragée par Goethe et les frères Grimm, remonte à 1814 ; on peut donc dire que, outre le service particulier qu’il a rendu à son pays, il a eu la gloire d’être un des principaux initiateurs du mouvement, qui s’est étendu à l’Europe entière, et pousse tous les peuples à recueillir et réduire en corps de littérature populaire, les premiers monuments, autrefois si méprisés, de leur pensée et de leur langue, qui se sont produits sous la forme de chants anonymes, de contes et de proverbes, sans même dédaigner les devinettes [3].

Toutes les collections de chants – c’est cette seule forme de la littérature populaire qui peut nous occuper ici – donnent lieu à un certain nombre de questions, qu’on peut ainsi énumérer :

Origine, époque de la composition et modifications ultérieures ;

Auteurs, connus ou inconnus ;

Conditions et circonstances où les chants se sont produits ;

Authenticité des textes ; quand et comment ils ont été recueillis et mis par écrit ;

Sujets traités ;

Forme, procédés, langue et versification ;

Rapports avec la littérature proprement dite, s’il en existait une ;

Influences extérieures ;

Caractère et valeur au point de vue littéraire, au point de vue historique ;

Rôle social et politique.

A qui veut juger la poésie populaire, la goûter même, et surtout en comprendre la valeur comme document de l’histoire littéraire générale, il est indispensable d’avoir une réponse au moins sommaire à ces questions.

Sans m’astreindre, en ce qui concerne la poésie serbe, à les embrasser toutes dans un exposé méthodique, je crois devoir tout d’abord puiser la réponse à quelques-unes d’entre elles à la source la plus autorisée, dans les Préfaces de Vouk lui-même. Ce sera tout profit pour le lecteur, assuré ainsi de posséder les renseignements les plus authentiques. Je tâcherai ensuite de les compléter par des remarques personnelles.

Mais avant d’aller plus loin et de laisser la parole à Vouk, il me paraît à propos de présenter une observation sur la dénomination même de poésie populaire.

Les pesmas serbes sont le travail de plusieurs siècles, de nombreuses générations, l’œuvre commune d’une race tout entière, du génie et des mœurs de laquelle elles fournissent en même temps l’expression, d’autant plus fidèle et plus authentique, que toute influence, toute imitation extérieures, sont restées étrangères à leur composition. Le nom de nationales leur conviendrait donc mieux que celui de populaires, mot qui, dans notre état social si raffiné, a pris une acception particulière et est devenu presque le synonyme de vulgaire, de trivial. La poésie populaire, chez nous, c’est uniquement les chansons grossières du paysan, de l’ouvrier, de l’ignorant enfin, c’est-à-dire de l’homme qui, étranger à la langue polie, à la connaissance de l’histoire et de l’antiquité, se trouve, par cette ignorance même, exclu de la vie intellectuelle et comme ravalé dans une condition inférieure ; poésie informe, boiteuse, et d’ailleurs peu abondante [4]. Car je ne parle pas des œuvres soi-disant populaires fabriquées par des Messieurs. C’est ordinairement le plus détestable des pastiches, et Mérimée lui-même, qui d’ailleurs ne connaissait pas les originaux, malgré tout son esprit, ou plutôt pour avoir voulu faire de l’esprit, a frisé le ridicule dans sa Guzla.

Chez les Serbes, rien de tout cela.

Ce n’est pas que les lumières y soient plus répandues ; l’ignorance y est, au contraire, universelle, absolue ; la société y forme une seule classe, qui n’a qu’une connaissance, un aliment intellectuel, une vie morale, une histoire, et, avec la danse et la boisson, un divertissement commun : la poésie chantée. Les choses sont en train de changer, bien entendu, surtout dans le royaume, où une transformation politique et sociale s’opère, où la poésie populaire se meurt et commence à être dédaignée, bien que la poésie savante n’ait pas encore pris un vol bien élevé ; mais là même où, comme en Bosnie, il s’est conservé une espèce de noblesse féodale, les mœurs la rapprochent tellement du rustre du raya, que, pour mon sujet, il n’y a point de différence.

I. 

« Toutes nos poésies populaires, dit Vouk [5], se divisent en chants héroïques (pésmé ïounatchké) que les hommes chantent (ou plutôt déclament comme je le dirai plus loin) en s’accompagnant de la gouslé [6], et en poésies domestiques ou féminines (jénské), que chantent non seulement les femmes et les jeunes filles, mais aussi les hommes, particulièrement les jeunes gens, le plus souvent à deux voix. Ceux qui chantent les poésies féminines le font pour leur propre amusement, tandis que les poésies héroïques sont destinées à des auditeurs ; c’est pourquoi, dans les premières, on a surtout égard à la partie musicale, à la mélodie, et dans les secondes, à l’expression poétique.  

« Aujourd’hui, c’est dans la Bosnie, l’Hertzégovine, le Monténégro et les régions montagneuses du midi de la Serbie, que le goût pour les poésies héroïques est le plus vif et le plus général. Actuellement encore, dans ces contrées, il est à peine une maison où l’on ne trouve une gouslé, qui surtout ne manque jamais dans les stations des pâtres ; et il serait difficile d’y trouver un homme qui ne sût pas jouer de cet instrument, chose même que beaucoup de femmes et de jeunes filles sont en état de faire. Dans les districts inférieurs de la Serbie (ceux qui avoisinent le Danube et la Save), les gouslé deviennent déjà plus rares, bien que je pense que dans chaque village (surtout sur la rive gauche de la Morava), on en trouverait au moins une.

« Pour ce qui est de la Sirmie, de la Batchka et du Banat, les aveugles sont les seuls qui y possèdent des gouslé, et encore doivent-ils apprendre à en jouer et la plupart ne s’en servent-ils que pour accompagner des complaintes ; toute autre personne regarderait comme une honte d’avoir dans sa maison un instrument d’aveugle. Aussi, dans les pays que je viens de nommer, les poésies héroïques (ou, comme on les y appelle déjà, d’aveugles) ne sont-elles chantées que par des mendiants privés de la vue, ou par des femmes qui ne font point usage de la gouslé. Cela explique pourquoi les poésies héroïques se chantent plus mal et sont plus corrompues dans la Sirmie, la Batchka et le Banat, qu’en Serbie, et en Serbie, aux environs du Danube et de la Save, plus que dans l’intérieur des terres, en Bosnie et en Hertzégovine surtout…

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Lithographie de Anastas Jovanović, 1848 

« La poésie domestique ou féminine, à ce que je crois, est surtout répandue là où l’autre l’est moins, et dans les villes de la Bosnie ; car de même que dans les contrées qui bordent le Danube et la Save, les mœurs des hommes se sont adoucies, de même dans les autres (les villes exceptées), le caractère des femmes a conservé plus de rudesse, et la guerre, plus que l’amour, occupe la pensée de la population. Une autre raison encore, c’est que là les femmes vivent plus dans la société. Ajoutons d’ailleurs que, dans les trois provinces hongroises que j’ai nommées, les chansons populaires ne se chantent plus, et ont été remplacées par de nouvelles, que composent des gens instruits, des écoliers et des apprentis du commerce.

« Il y a un certain nombre de poésies qui appartiennent à une classe intermédiaires entre les héroïques et les domestiques. Elles se rapprochent plus d’ailleurs des premières, bien qu’il soit fort rare de les entendre chanter sur la gouslé par des hommes, et qu’en raison de leur longueur, le plus souvent on les récite [7].

« On compose encore aujourd’hui des poésies héroïques,...  qui ont ordinairement pour auteurs, autant que j’ai pu m’en assurer, des hommes de moyen âge et des vieillards. Dans les pays où le goût en est général, il n’y a pas un homme qui ne sache plusieurs chants, quelquefois jusqu’à cinquante ou même davantage, et pour ceux dont la mémoire est si bien garnie, il n’est pas difficile d’en composer de nouveaux. Il faut d’ailleurs savoir que, dans les contrées dont je parle, les paysans n’ont ni les mêmes soucis, ni les mêmes besoins que dans les Etats de l’Europe, et qu’ils mènent une vie assez semblable à celle que les poètes décrivent sous le nom de l’âge d’or ... »

L’auteur cite ensuite des exemples de pièces burlesques ou satiriques, – genre qu’il n’a point admis dans sa collection, – qui ont été composées par des gens à lui connus. Elles sont faites à l’occasion de circonstances de la vie ordinaire et manquent d’importance générale, ce qui fait qu’elles ne se répandent point au dehors et meurent bientôt là où elles sont nées. Voici quelques-unes de ces circonstances : les noces, quand il s’y produit quelque incident comique, par exemple quand les invités se prennent de querelle et rouent de coups l’un d’entre eux ; quand une femme quitte son mari ; surtout quand il y a brouille dans un ménage, ou que des gens mariés à la suite d’un rapt (otmitza) [8] restent sans enfants. Et Vouk à propos des querelles entre gens de noce, ajoute avec  quelque naïveté : « S’il y avait mort d’homme, en pareil cas on ne ferait pas une chanson comique. » Tout cela, il faut l’avouer, nous reporte un peu loin de l’âge d’or. Mais c’est peut-être ici le lieu de faire observer que la naïveté dont je parle dans ces pages est une qualité de l’esprit, des esprits jeunes, et n’a rien à faire avec la candeur ou l’innocence des mœurs.

« Que l’on ne puisse, dit-il ailleurs, connaître les auteurs des poésies populaires, même les plus récentes, il n’y a rien là qui doive étonner ; mais ce qui a lieu de surprendre, c’est que dans le peuple personne n’attache d’importance à composer des vers, et que, loin d’en tirer vanité, le véritable auteur d’un chant se défend de l’être et prétend l’avoir appris de la bouche de quelque autre. Il en est ainsi des poésies les plus récentes, de celles dont on connaît parfaitement le lieu d’origine, et qui roulent sur un événement de fraîche date ; car à peine quelques jours se sont-ils écoulés, que personne ne songe plus à leur provenance.

« Quant aux poésies domestiques, il s’en compose peu de nouvelles aujourd’hui, et elles ne se produisent plus guère que sous la forme de dialogues improvisés entre filles et garçons. »

Et plus loin: « Les poésies héroïques sont mises en circulation principalement par les aveugles, les voyageurs et les haïdouks. Les aveugles vont mendiant de porte en porte, ils fréquentent les assemblées [9] près des monastères et des églises, ainsi que les foires, et partout ils chantent. De même, quand un voyageur reçoit l’hospitalité dans une maison, il est d’usage, le soir, de lui présenter une gouslé, en l’invitant à chanter, et dans les hans et les cabarets (méhanas), il s’en trouve pour le même usage. Quant aux haïdouks, dans leurs retraites d’hiver, ils passent la nuit à boire et à chanter, le plus souvent les exploits de leurs confrères. »

Vouk entre ensuite dans des détails sur la manière dont il a recueilli les pesmas. Il raconte l’étonnement et la défiance qu’il inspirait, soit aux femmes, qui craignent toujours, en pareille occasion, d’avoir affaire à un gouailleur, soit surtout aux chanteurs de profession, dont la jalousie de métier, excitée par la crainte de perdre un gagne-pain, ne cédait qu’à de copieuses libations d’eau-de-vie. Mais au sujet de ceux-ci, il se plaint qu’il soit si rare d’en trouver un qui fasse son métier avec un peu d’intelligence et sans gâter la pesma. Il fallait d’ordinaire l’entendre de la bouche de plusieurs pour l’avoir complète, et avec l’exactitude et dans l’ordre convenables.

Aussi bien est-il à propos de le laisser encore parler lui-même et de le voir ainsi à l’œuvre dans l’exécution de cette tâche, souvent ingrate, à laquelle il s’était voué :

« J’appris, dit-il, lorsque je me trouvais à Kragouïévatz, que le vieux Milia savait entre autres les deux pesmas qui ont pour sujet les Noces de Maxime Tzèrnoïévitch et Strahinia Banovitch ; ces chants m’étaient connus depuis mon enfance pour les avoir entendu chanter à diverses personnes, et je les avais déjà mis par écrit, mais d’une manière qui ne me satisfaisait pas. Je priai donc à plusieurs reprises S. A. le prince Miloch Obrénovitch de faire venir le vieillard à Kragouïévatz [10] ou de m’envoyer moi-même à Pojéga, où il habitait ; mais toutes les promesses qu’il me fit alors restèrent sans effet. Les lettres que j’écrivis de Vienne, où j’étais retourné au printemps de 1821, tant à son Altesse qu’à Vaça Popovitch, alors knèze de Pojéga, n’eurent pas plus de succès. Mais à l’automne de 1822, lors de mon retour à Kragouïévatz où il m’avait appelé, le prince se souvint de ma requête. A peine avais-je été introduit devant lui et commençais-je, après lui avoir baisé le pan de l’habit, à échanger avec lui les compliments d’usage qu’il fit appeler son écrivain (secrétaire) Lazare Todorovitch, auquel il dit en riant : « Lazare, écris au knèze Vaça que Vouk est arrivé ; dis-lui de venir ici immédiatement et d’amener le vieux Milia, mort ou vif ; en même temps qu’il trouve quelqu’un pour travailler chez lui en son absence. »

« Quelques jours après, en effet, arriva le knèze, amenant Milia. Mais quand je me fus mis en rapport avec ce dernier, ce fut pour moi un nouveau sujet de souci, et toute ma joie fit place d’abord à une triste déception. Non seulement Milia, comme tous les chanteurs (qui ne sont que chanteurs) ne savait pas réciter, mais uniquement chanter, mais ceci même il ne le voulait pas faire à moins d’avoir de l’eau-de-vie devant lui. Or, à peine y avait-il goûté que, affaibli soit par l’âge, soit par l’effet de ses blessures (il avait eu jadis la tête hachée de coups de sabre dans une rixe avec un Turc de Kolachine), il s’embrouillait tellement, qu’il devenait incapable de chanter avec tant soit peu d’ordre et de régularité. Pour sortir d’embarras, je ne vis d’autre moyen que de lui faire chanter la même pesma à plusieurs reprises et jusqu’à ce qu’elle se fixât dans ma mémoire assez pour pouvoir, à l’occasion, remarquer si quelque passage était omis. Je le priais alors de répéter encore une fois lentement, en appuyant sur les mots, et j’écrivais en même temps le plus vite possible, et en quelque sorte sous sa dictée. Ensuite, cette pesma ainsi couchée par écrit, il fallait qu’il me la chantât derechef, afin que je pusse m’assurer si je l’avais reproduite correctement. Aussi n’employai-je pas moins de quinze jours pour obtenir les quatre pesmas dont j’ai parlé.

« Milia en savait beaucoup d’autres, mais il ne me fut pas donné de profiter de cette occasion unique. L’oisiveté et le travail que je lui imposais commençaient à peser au vieillard ; de plus, il se trouva là de ces gens bien intentionnés (comme il s’en rencontre dans presque toutes les cours), qui se font un plaisir de tout tourner en ridicule et de mystifier les autres à tout propos. Ces gens donc se mirent à lui dire : « Comment toi, un homme d’âge et de bon sens, es-tu devenu bête à ce point ? Ne vois-tu pas que Vouk est un fainéant qui ne s’occupe que de pesmas et de futilités pareilles ? Si tu l’écoutes, il te fera encore perdre ici tout l’automne ; retourne donc chez toi et occupe-toi de tes affaires. » Milia se laissa persuader, et il partit un beau jour en cachette de moi, non sans avoir été largement récompensé de ses peines par le prince. Lorsque, quelques années après, je m’enquis de lui, on me répondit qu’il était mort. »

II 

Ainsi donc, la poésie serbe se partage en deux moitiés bien distinctes : les chansons que les femmes surtout font et chantent que les hommes aussi chantent avec accompagnement d’une sorte de petite guitare, la tamboura ; chansons, disons-le tout de suite, de vers et de mètres très variés, tandis que les chants héroïques, composés, sans aucune exception, dans le vers décasyllabique, exactement semblable au nôtre, à celui de la Chanson de Roland, par exemple, mais sans rime ni assonance, se déclament avec accompagnement d’un instrument plus que simple, la gouslé. Mais de ceci, plus loin.

Et le poète, qu’est-il ? La langue n’a pas même de mot pour cette idée, confondue avec celle de chanteur ou de chantre, dans un même terme pévatch, comme dans le grec άοιδός des temps homériques. Ce poète n’a rien de commun ni avec le rapsode grec Ion, qui, vêtu d’un costume éclatant récite solennellement l’Iliade à la fête des Panathénées, ni avec l’homéride, appartenant à une sorte d’école poétique ; ce n’est pas non plus le barde celtique ou germain, ni le scalde scandinave, gens d’un caractère à demi-religieux ou officiel, aux gages des rois ou des grands, sorte de poètes lauréats, comme il s’en trouve encore un en Angleterre [11]. Il se rapprocherait plutôt du trouvère ou du jongleur errant, si celui-ci n’était un homme du métier, déjà écrivant et comme le rudiment de l’homme de lettres. Un paysan, un pâtre, un mendiant aveugle, un brigand, ou quelque Monténégrin qui vient de couper des têtes turques, ou à l’inverse, saisi la gouslé, comme Demodocos sa phormynx,

Οππη θυμός έποτρύνηοιν άείδειν, 

« alors que l’envie lui vient de chanter », et voilà le chant envolé, έπη πτεόεντα. Il est bon ou mauvais ; s’il a plu, quelqu’un des auditeurs l’aura retenu, incomplètement peut-être, et, quand il le répétera, il comblera de son mieux les lacunes de sa mémoire, sans s’interdire d’y ajouter du sien, quand cela lui semblera à propos, car le chant n’est la propriété de personne. En ce sens, il est littéralement collectif [12].

Je viens de parler des aèdes, des rapsodes, mais le lecteur n’avait assurément pas attendu la mention de ces noms, inévitables en pareil sujet, pour retrouver, dans quelques-uns des détails fournis par Vouk sur la composition et la transmission des pesmas, une partie de ce qu’on raconte au sujet de ces prédécesseurs d’Homère ou propagateurs de son œuvre, et pour y entrevoir de curieux rapprochements d’histoire littéraire, que la lecture de ces poésies elles-mêmes ne peut que confirmer. A mon avis, là ne s’arrête pas la ressemblance entre ces productions d’une muse populaire, la mieux douée assurément parmi celles de l’Europe moderne, et les grandioses et charmantes compositions de l’antiquité hellénique. Non qu’il soit question d’établir un parallèle en règle entre des chants isolés et encore véritablement populaires ou nationaux, et de longs poèmes, issus sans doute de chants analogues, légués par des générations, mais qu’une main d’artiste a mis en œuvre et refondus dans une puissante et magnifique unité. J’ai surtout en vue les origines et quelques-uns des caractères soit extérieurs, soit moraux, qui donnent à la véritable poésie épique sa physionomie et son charme. Je dis « la véritable », parce que la définition exacte de ce genre littéraire me semble avoir été laissée dans le vague. Est-il un qualificatif dont le langage contemporain ait plus abusé que celui d’« épique », auquel il paraît attribuer le sens de « typique » et à la fois de «grandiose » ? – « C’est épique ! » lit-on chaque jour dans les journaux, et il y est même parlé de bêtise épique (!), c’est-à-dire apparemment énorme. Tout, jusqu’aux aventures de quelque Jocrisse de vaudeville, devient une épopée.

C’est que des faits purement extérieurs et accidentels avaient fourni la formule, en quelque sorte la recette, du poème épique : pour les auteurs des anciens traités de rhétorique, l’épopée était un récit versifié d’une notable étendue, divisé en vingt-quatre ou douze chants, avec une dose de merveilleux, de rêves, et une superfétation d’épisodes, et un langage pompeux était de rigueur. Certes on n’en est plus là aujourd’hui, et le romantisme n’a pas passé pour rien sur notre littérature. Et pourtant on ne dit toujours pas ce qu’est la poésie épique, ni même l’épopée.

Quelques-uns réservent ce nom, avec grande raison, et en se fondant sur des qualités encore plus morales que littéraires, aux poésies homériques, qu’ils appellent épopées « primitives » (les grands poèmes sanscrits et le Livre des Rois pourraient jusqu’à un certain point y prétendre) ; d’autres, par un abus de mots et de classification ou faute d’un nom meilleur, qualifient de la même manière non seulement l’Enéide, la Jérusalem délivrée ou le Roland furieux, mais la Divine Comédie et Faust, œuvres essentiellement lyriques. Comme s’il n’était pas évident pourtant, que chaque génie vraiment original produit son œuvre sous une forme propre, étroitement liée à la pensée, et qui en est comme le corps ? La forme, en ce sens, étant, aussi bien que le style, l’homme même.

Quels sont donc ces caractères moraux, qu’ont pu avoir en vue les critiques, plus pénétrants et de plus d’âme encore que d’esprit, qui ont classé à part et mis au-dessus des autres les épopées primitives [13]. En d’autres termes, qu’est-ce qui distingue, non pas le poème, mais la poésie épique ? A mes yeux, ce qui en constitue l’essence, c’est, sous la forme narrative, presque toujours dramatisée par le dialogue, un sentiment de fraîcheur et de jeunesse, une naïveté séduisante de pensée et d’exécution, et avant tout une inspiration collective et impersonnelle, qui lui communique l’empreinte d’une race, d’un peuple, à l’opposé de la poésie lyrique, manifestation d’une pensée, d’une personnalité individuelles.

Cette inspiration n’existe que chez les nations, encore dans l’enfance, tout au plus dure-t-elle jusqu’à leur jeunesse et va se dissipant devant les progrès de la critique et du raisonnement comme la rosée sous les rayons du soleil. Par sa persistance s’explique la fusion en un seul tout harmonieux des antiques rapsodies des prédécesseurs d’Homère, et à une époque plus récente, des traditions germaniques dans le poème des Niebelungen, où le changement partiel de couleur et l’introduction d’éléments chrétiens ou chevaleresques n’a rien enlevé aux caractères de leur vieille grandeur barbare. Et la manière, l’épanouissement littéraire, qui y correspond ne comporte que la peinture et le développement des plus simples sentiments de l’humanité ; les passions dans leurs traits les plus élémentaires lui servent de base, et non les goûts de l’esprit, les analyses ingénieuses aux mille nuances, ou les combinaisons sociales si multipliées plus tard.

Diverses causes ont concouru à maintenir chez les Serbes l’esprit poétique dans cet état de primitive naïveté, le seul qui permette à la matière épique flottante de se condenser et de prendre forme. L’isolement moral dans lequel vivent les peuples montagnards, la ténacité de leurs habitudes, l’opiniâtreté avec laquelle ils adhèrent à leurs mœurs, à leurs croyances, à leur langue, sont un fait général, mais dont la persistance a été singulièrement favorisée dans la Turquie d’Europe par les circonstances politiques, que nous allons bientôt résumer.

Chevalier serbe Dragana Pajovic

Chevalier serbe
par Dragana Pajović

III

Tout traducteur est communément suspect d’engouement pour son original, et à bon droit ; quel autre sentiment le soutiendrait dans une besogne qui a ses ennuis ? On ne reprend pas un travail après un laps de trente ans, grande mortalis ... , sans y être stimulé par un puissant attrait, et même, si les deux mots peuvent aller ensemble, par un attrait raisonné. Je ne crois donc pas empiéter sur les droits de la critique, en disant ici les motifs, sinon de mon engouement, au moins de ma prédilection, et comment je juge la poésie héroïque des Serbes. Par là même apparaîtront les raisons : charme poétique, beauté morale, variété des aventures, singularité des mœurs et des coutumes, qui, au milieu d’une si abondante matière, m’ont guidé dans le choix des pièces traduites. 

Le chant épique serbe est souvent une œuvre d’art, il est presque toujours un tableau de mœurs, et, dans l’ensemble, un document pour l’histoire, sinon un document historique.

Développer ces trois points, ce sera en même temps indiquer les sujets que la poésie serbe a traités, et qui peuvent, eux aussi, être ramenés à trois chefs principaux : l’histoire, la fantaisie et mythologie ou le merveilleux, sous cette réserve pourtant que le premier absorbe presque les deux autres.

Ailleurs déjà, en comparant la poésie populaire des Serbes à celle des Grecs et des Bulgares [14], je disais : « Les Serbes ont reçu en partage la faculté épique, eux seuls savent bâtir et ordonner un récit régulier qui, prenant le fait à son origine, le déroule jusqu’à la péripétie finale, avec le ton sérieux, la profondeur de sentiment et l’ampleur de développements qui constituent une œuvre d’art. » Cette manière offre en effet le contraste le plus tranché avec celle des Grecs modernes [15].  J’aurais dû d’ailleurs dire encore que, dans cette narration, qui a un commencement, un milieu et une fin, l’intérêt ne languit pas, se développe et va en croissant du début au dénouement.

Prenez, par exemple, le poème des « Noces de Maxime ». Un homme a pris, par vanité, un engagement qu’il se trouve ensuite hors d’état de tenir. Il a recours à la fraude pour faire honneur, en apparence, à sa promesse ; mais cette fraude le mène à une situation en opposition avec les coutumes du pays, et de là aboutit à une catastrophe ; cette catastrophe, on la pressent dès le début, sans en pouvoir deviner la nature, et à chacun des principaux incidents, l’appréhension augmente. On pourrait faire une analyse semblable de « Roçanda la fière », et de bien d’autres chants. On y trouverait, dans la narration, la même habileté, purement instinctive, et d’autant plus remarquable, de construction ; c’en est, comme on dit aujourd’hui, la qualité maîtresse. La pesma serbe est, en général, un modèle de récit : cantatur (pour varier le mot connu) ad narandum.

La langue achève d’en faire une œuvre d’art, car hors d’elle il n’y en a point. Le sentiment épique, qui apparaît au printemps de la vie des nations, ressemble, si je puis ainsi m’exprimer, à un fruit délicat sur le point de se nouer et que menacent la gelée ou la pluie : pour que le fruit de l’inspiration ne coule point, pour qu’il se forme et soit durable, la condition première, c’est l’existence d’une langue régulière, formée et commune à toute la nation, et qui est comme le corps où la poésie vient s’incarner. Cette condition, trop rarement remplie, fit défaut aux poètes de notre moyen âge, au trouvère, auteur de la Chanson de Roland, par exemple, qui, disposant d’un instrument moins imparfait ou capable, comme Dante, de le créer lui-même à son usage, nous eût peut-être légué un chef-d’œuvre. De même que, par un nouveau malheur, le jour où notre histoire vint nous offrir un des plus beaux sujets que l’imagination puisse rêver, la vie de la Pucelle d’Orléans, il était déjà trop tard : la tendance sceptique et railleuse de notre caractère, la prétendue naïveté gauloise avait pris le dessus et rendu impossible qu’il fût traité dans l’esprit convenable. Plus heureux, les poètes populaires serbes ont eu ce précieux avantage, et à un tel degré, que l’idiome vulgaire par eux élaboré a pu, au jour de l’émancipation politique, devenir immédiatement la base d’une langue écrite, intelligible à tous, et n’offrant point ces disparates de patois ou même de dialectes qui existent dans tant d’autres pays.

Partout le chanteur populaire décrit uniquement ce qu’il voit, ou plutôt il ne décrit rien, de propos délibéré, et surtout il ignore la couleur locale. Quand il raconte des actions ou qu’il exprime des sentiments (des sentiments éprouvés par d’autres), il ne peint que ce qu’il a sous les yeux ; ses personnages mangent, boivent, s’habillent, sentent, pensent, aiment, croient, se battent et s’entretuent, comme on le fait de son temps, par les mobiles qui animent et font agir les contemporains. Ce n’est pas le poète qui trace industrieusement une scène de mœurs, comme on en écrit tant aujourd’hui, c’est nous qui la composons curieusement, pièce à pièce, avec les détails de son œuvre. Il racontait pour plaire à ses auditeurs ; ces auditeurs sont, comme lui, séparés de nous par l’espace et par les siècles ; leur manière de penser, la nature et les motifs de leurs actes, deviennent pour nous, sans que nous y prenions garde, la plus attachante et la plus spontanée des peintures de mœurs.

Sur ces mœurs elles-mêmes, une ou deux remarques suffiront. Elles sont à la fois rudes et chastes. Farouches et rudes, elles le sont restées durant notre moyen âge, en dépit des débris de la culture latine qui pouvaient subsister, en dépit aussi de la chevalerie. L’Europe orientale, à quelques égards, n’est pas encore sortie du moyen âge ; la barbarie y a été entretenue, on ne saurait le nier, par la présence des Mahométans sur les frontières, des frontières montagneuses, de la chrétienté et de l’islam, « là où la terre est altérée de sang et les corbeaux affamés de la chair des guerriers », comme le dit la pesma [16]. Supprimez de l’histoire l’invasion turque, et les régions qui s’étendent entre l’Adriatique, le Danube et la mer Egée, seraient aujourd’hui au même degré de civilisation que l’Europe occidentale. Ici il y a longtemps déjà qu’on ne coupe plus les têtes des ennemis vaincus, et en Algérie, pays musulman, nos soldats ont encore trouvé cet usage et, qui pis est, ils l’avaient adopté et ne s’en sont pas déshabitués du premier coup. Il n’y a pas dix ans que j’ai vu moi-même un sac contenant les têtes de treize brigands, apportées au gouverneur général de Salonique. Que le lecteur ne se scandalise donc pas trop de voir les haïdouks, voire les héros serbes et monténégrins, recueillir de pareils trophées.

« Dès la seconde moitié du XIe siècle, dit M. L. Gautier, à propos des Chansons de geste, les jeunes filles ont l’habitude de se jeter aux bras du premier jeune homme qu’elles aiment ; … d’aller se placer la nuit à ses côtés. » Rien de pareil dans l’épopée serbe, au moins pour ce qui est des filles. Nombreux sont les exemples de la retenue excessive que la coutume leur impose et qu’elles observent. Roçanda, consultée par son frère sur le choix d’un époux, est une exception unique et surprenante. Si on ne peut dire qu’elles se dédommagent de cette contrainte, une fois mariées, toujours est-il que la pudeur, un peu de commande, des filles, même fiancées, forme le contraste le plus tranché avec l’infidélité, compliquée de trahison, de quelques héroïnes, Vidoçava, Ikonia la femme du ban Miloutine, celle du ban Strahinia, et Maxime, la femme du haïdouk. Mais aussi qu’elle est atroce, la vengeance des maris outragés ! C’est là que la barbarie des temps éclate dans tout son jour. Il est vrai que peut-être ils prétendent moins laver la tache faite à leur honneur, qu’ils ne veulent tirer vengeance de la trahison qui a failli les livrer à leurs ennemis. Le ban Strahinia est le seul qui pardonne [17].

Quand le chanteur raconte des scènes, suites de ces trahisons conjugales, ou d’autres analogues, il n’est nullement embarrassé. Tout en usant d’expressions un peu plus crues qu’on ne le peut faire en français il ne songe pas à mal et s’il rapporte des détails libres, mais que le récit amène, et qui sont après tout des faits de la vie humaine, il n’a rien de libre dans la pensée. J’ai fait comme le chanteur ; pour sauver ce que l’original pouvait avoir de scabreux, il m’a paru que le mieux était de traduire franchement et naturellement, et sans paraître me douter de la difficulté.

 

A part les quelques exceptions, choquant la moralité sociale, que j’ai signalées, et quoique la condition de la femme, telle que les pesmas la montrent, soit bien humble, bien subordonnée, bien ravalée, les types gracieux ou nobles de jeunes filles, d’épouses et de matrones n’y manquent pas, et certes c’est une belle et douce figure, que celle d’Euphrosine, Εύφρυτύνη, la mère, issue de sang royal, de Marko Kraliévitch. Elle l’exhorte à n’avoir souci que de la vérité, s’efforce en toute occasion à modérer ses instincts querelleurs et sanguinaires et, ce qui achève la beauté idéale, elle triomphe, car le plus beau trait du caractère de Marko, celui qui rachète dans une grande mesure ses actes de férocité, est le respect et l’obéissance, dont il ne se départ jamais envers sa mère, même lorsqu’il est poussé à la violence par l’ivresse.

C’est ici le lieu de remarquer que dans les mœurs pas plus que dans la poésie des Serbes, n’ont pénétré les idées ou les sentiments chevaleresques, qui pourtant, lorsque celle-ci s’est développée, avaient encore beaucoup de force en Europe. Ce personnage de Marko, dont j’aurai à parler encore plus d’une fois, en serait une preuve suffisante. Marko, il est vrai, venge quelquefois les opprimés d’une manière qui rappellerait celle des chevaliers errants ; une fois il reproche à quelqu’un des actes d’inhumanité ou plutôt un manque de charité, et, au début de sa carrière, il va même, par amour de la justice et de la vérité, jusqu’à contredire les prétentions de son père au trône, pour le conserver à l’héritier légitime. Mais c’est le sentiment religieux ou national qui l’anime, et hors de là il n’est pas toujours un modèle de bonne foi ni de bravoure, et en général il se montre vindicatif, brutal, féroce, vices sans doute de son temps, et surtout il n’y a pas, dans sa conduite envers les femmes, la moindre trace de cet esprit chevaleresque qui tempéra la brutalité du moyen âge, car, loin de montrer pour elles de la galanterie ou de la politesse, il les traite souvent avec une barbarie révoltante et qui eût appelé sur lui la vengeance des paladins de l’Occident.

L’épopée a eu partout un fondement historique, ou plutôt elle se confond avec l’histoire. Mais en chantant les hommes qui avaient accompli de grandes choses ou agi fortement sur les imaginations, en célébrant les événements qui décident de la destinée des nations, ou de simples incidents glorieux ou tragiques, elle a fait de l’histoire à sa manière. Non seulement les faits sont altérés, par ignorance ou autrement, mais les personnages, les héros se transforment à mesure que s’efface l’impression personnelle qu’ils avaient produite : Charlemagne, par exemple, « l’empereur à la barbe chenue », devient le barbon que l’on sait dans nos Chansons de geste [18] , et de Douchan, sans conteste le plus éminent personnage de leur histoire politique, les chanteurs serbes ont fait un fantoche qui, dans une pesma, ou plutôt un conte deux fois répété, veut à toute force épouser sa sœur. Mais la transfiguration la plus extraordinaire, en même temps que la conception la plus nettement dessinée qu’ait produite la poésie serbe, nous est fournie par le personnage de Marko Kraliévitch, un de ces héros semi légendaires, qui se rencontrent au début de presque toutes les littératures, ou plutôt à l’origine des peuples : il est de la famille des Roland, des Cid, des Roustem (et aussi des Gargantua, car son grand passe-temps est de boire d’autant, et même il faut avouer qu’à la longue le penchant à l’ivrognerie est devenu le trait dominant de son caractère [19] ; figures réelles, mais que le laps du temps a transformées, agrandies, en faisant d’elles la peinture vivante d’une époque ou la personnification d’une nation tout entière. Devant l’histoire, c’est un traître avéré qui a attiré la ruine sur son pays en se faisant le courtisan des Turcs, comme dit la fière Roçanda, [20] pour satisfaire son ambition personnelle. Chose étrange ! cette action s’est effacée de la mémoire du peuple, qui, une fois asservi, a mis en lui sa prédilection, parce qu’il faisait quelquefois payer cher à l’ennemi commun, aux Turcs, les services qu’il leur rendait comme vassal, et paraissait ainsi, autant que les circonstances le permettaient, le vengeur de sa nation. Telle est du moins l’interprétation qu’on peut donner, du laissez-aller de Marko à l’endroit des sultans osmanlis et de la terreur qu’il se plaît à leur inspirer. Nul en vérité n’a connu de sultans aussi débonnaires, et dans cette invention des chanteurs, il est permis, ce semble, de voir une sorte de dédommagement naïf que le peuple, subjugué, mais encore frémissant, accordait à son amour-propre.

Les chants héroïques des Serbes ont donc suivi la loi instinctive du genre. Des noms pris au jour le jour dans les annales de la nation, annales non écrites, dès lors imparfaitement connues et encore plus vite oubliées, et autour de ces noms, familiers à la mémoire et puissants sur l’imagination, beaucoup plus de légendes que de faits véritables, groupés inconsciemment, comme de capricieuses lianes autour d’un tronc solide, quoique desséché, tel est le travail de la poésie populaire, lorsqu’elle a une tendance historique, et c’est essentiellement le cas chez les Serbes. Et à cet égard pourtant, il convient de faire une distinction. Leurs chanteurs ont toujours eu le goût de la réalité, goût qui s’accuse de plus en plus à mesure qu’on descend dans le temps, et qui trouvera son expression la plus énergique dans les pièces dont se compose la cinquième section de ce volume. Plus on remonte au contraire vers les origines, plus la légende, la fantaisie et le merveilleux occupent de place dans les pesmas, au moins dans la forme sous laquelle elles nous sont parvenues.

Les Serbes ont eu peu d’annales écrites, quoique certes on ne puisse pas dire, selon un mot célèbre, qu’ils en aient été plus heureux. De maigres chroniques monastiques, des biographies de rois regardés comme saints, un essai d’histoire générale (celui de Raïtch), voilà tout ce qu’on peut citer. Ecrits dans la langue liturgique ou dans un style qui s’en rapproche beaucoup, ces documents, de rédaction ecclésiastique, sont demeurés à peu près inintelligibles et en tout cas inconnus au peuple, qui s’est fait à lui-même, au fur et à mesure des événements, son histoire chantée, histoire non pas toujours telle qu’elle fut, mais réformée sur quelques points par la conscience et par l’imagination.

Ses véritables annales, ce sont les pesmas. Et si l’on ne peut y puiser à pleines mains comme on le fait, pour les temps primitifs de la Grèce, dans les poèmes homériques, c’est au contraire avec autant de certitude qu’on y retrouve les lignes principales de l’histoire positive, et surtout des destinées de la nation. C’est ce que j’avais en vue en disant, tout à l’heure, qu’elles étaient dans leur ensemble un document pour l’histoire.

(Extrait, p. XIV - XLV.)

   


Notes

[1] Les Croates, qui ont eu un développement historique, religieux et littéraire séparé, tiennent d'ailleurs essentiellement à leur nom national, Hèrvat (Hèrvatska, la Croatie).

[2] Né dans un village de Serbie en 1788, mort en 1865 à Vienne, où il s'était marié et a passé une grande partie de sa vie. Il a été aussi le réformateur de la langue et de l'alphabet, réforme qui lui a valu beaucoup d’attaques et de déboires, et on lui doit une grammaire et un dictionnaire, ce dernier fondé surtout sur les matériaux fournis par la poésie populaire, à l'intelligence de laquelle il aide puissamment. On s'apprête en ce moment à célébrer solennellement à Belgrad le centenaire de sa naissance.

[3] Ce que l'anglomanie régnante a affublé du nom de folk-lore ; moi-même je suis, paraît-il, un folk-loriste !

[4] Voici, pour la France, un échantillon de poésie héroïque, qui m'est resté dans la mémoire. Aux jours de ma jeunesse, et alors que la conquête de l'Algérie était loin d'être achevée, j'ai entendu, dans une ferme de la Picardie, un soldat en congé chanter ceci :

J'ai combattu les Africains
Avec honneur et gloire ;
Ayant dompté tous ces Bédouins,
J'en ai l'humeur guerrière.

[5] Préface de l'édition de 1833.

[6] Il faudrait proprement dire « des gouslé », car ce mot est du pluriel féminin.

[7] Telle est, par exemple, la chanson du « Mort ressuscité », page 133 de ce volume.

[8] Voyez ce mot à l'index.

[9] Assemblée, sabor ; c'est exactement le pardon de la Bretagne, la πανήγυρις de la Grèce.

[10] C'est là que Miloch, qui venait à peine, et d'une façon encore précaire, de secouer le joug turc, avait établi ce que Vouk appelle un peu prématurément sa cour. Les deux pesmas indiquées sont les plus longues qui existent.

[11] Lord Tennyson.

[12] Vouk cite pourtant les noms de deux ou trois auteurs de chants du commencement du siècle, entre autres l'aveugle Philippe Vichnitch, qui a composé plusieurs des pièces sur la guerre de l'Indépendance.

[13] M. Emile Montégut (Etude sur Saint-René-Taillandier, et justement à propos de la poésie serbe), M. Léon Gautier (Les Epopées françaises au moyen âge), et M. Georges Perrot (La Question homérique), ont montré qu'ils savaient reconnaître et qu'ils goûtaient en poètes ce que j'appelle la vraie poésie épique.

[14] Dozon, Chansons populaires bulgares, 1875, dans l'Introduction.

[15] Dans son article sur la Question homérique, travail qui décèle au moins autant le fin et délicat amateur de la poésie que l’érudit élégant, M. G. Perrot semble attribuer aussi aux chants qui ont précédé l'Iliade, cette « brièveté un peu sèche », cette « ébauche en quelques touches hardies et brusques » qui distinguent en effet les chants klephtiques. Je tirerais une conclusion différente des rapsodies insérées dans l'Odyssée, sans parler des hymnes homériques.

[16] Page 90.

[17] Page 150.

[18] Laissommes ce vieillard qui tous est assotez. Chanson de Gui de Bourgogne, citation de M. L. Gautier.

[19] Voyez, page 48, ce que dit Chafarik.

[20] Plus loin, page 83.