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LES FÊTES BARBARES DE MILORAD PAVIC

par

NICOLE CASANOVA

 

Milorad Pavic vient de faire un geste amical envers les quelques distraits qui ne l'auraient pas encore lu. Ce livre, le quatrième qui nous arrive en France, est plus accessible que les précédents.
 

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Milorad Pavic : L'envers du vent. Le roman de Héro et Léandre
trad. du serbe par Madeleine Stevanov, BeIfond éd., 112 p. + 128 p.
 

Entendons‑nous bien. Pavic n'est nullement tombé dans la facilité. Mais le lecteur qui n'aime pas les casse‑tête trouvera ici l'occasion d'admirer sans trop de douleur ce maître de la voltige, chez qui l'imagination chevauche le verbe avec l'habileté de ces sabreurs qui, au XVIIe siècle comme au XXe, en voulaient au cou fragile et blanc de Léandre.

Pour mémoire : il y eut en 1988 Le Dictionnaire khazar, roman‑lexique en 100 000 mots, tour de virtuosité ressuscitant en deux versions, masculine et féminine, une civilisation dont on ne sait rien, sinon qu'elle se manifesta orgueilleusement entre 965 et 970. Un million d'exemplaires furent vendus dans le monde. Puis vint en 1990 Paysage peint avec du thé, qui cette fois adoptait l'apparence d'une grille de mots croisés, avec lecture horizontale ou verticale des chapitres. L'année suivante, ce fut Le Lévrier russe, un recueil de seize nouvelles. Elles avaient été écrites avant les deux ouvrages précédents, et le fait que l'extraordinaire y soit encore en voie de développement est, si l'on ose employer ce mot avec un tel écrivain, normal.

Selon la légende grecque, Héro était une jeune prêtresse d'Aphrodite et vivait à Sestos, sur les rives européennes de l'Hellespont (c'est l'actuel détroit des Dardanelles…). Léandre en tomba amoureux. Il était, lui, d'Abydos, sur la rive asiatique. Chaque nuit, il traversait l'Hellespont à la nage (exploit que renouvela Byron) pour aller rejoindre Héro, qui le guidait en brandissant un flambeau en haut d'une tour. Une nuit de tempête, ou, dit‑on aussi, égaré par un second flambeau tendu par le frère de Héro, Léandre se noya. Héro se précipita dans la mer.

La structure géométrique de cette aventure ‑ ces deux amants séparés par un bras de mer ‑ stimula le foisonnement intellectuel et artistique de Pavic. L'idée lui vint de remplacer l'Hellespont ‑ l'espace ‑ par trois siècles ‑ le temps : on pourrait ainsi procéder à de fabuleuses variations sur les barbaries primitives et les sauvageries modernes. Un récit à l'endroit pour Léandre, ses Turcs sabreurs et ses amours manquées (XVIIe siècle), un récit à l'envers (il suffit de retourner le livre et de commencer par l'autre bout) pour Héro, ses amours monstrueuses et son laboratoire explosif (XXe siècle) : la construction, si l'on compare avec les autres livres de Pavic, est simple. Sans doute goûtons‑nous mieux, alors, les beautés succulentes et odorantes de la langue, le flot saugrenu et suffocant des péripéties.

"Ses cheveux très longs lui servaient de chausse‑pied"

Le rapport de Pavic au réel sera un jour sujet de thèse, n'en doutons pas. On ne déplore jamais chez lui cette gratuité des images, ces broderies sur du vent, ce n'importe quoi de l'auteur qui se sert des mots comme un enfant mal élevé et se croit tout permis. Devant le réel puissant et indubitable, avec lequel il faut nécessairement composer, Pavic se garde bien de passer outre.

Il y prend appui pour opérer, quand il le faut, une sorte de décollage vertical qui serait impossible sans une évaluation précise des forces en présence. Parfois, ce n'est qu'un bond rapide, mine de rien, qui nous enseigne tout de même la possibilité d'une distance avec le sol : "… L'étudiante Héronée Bukur cassa un oeuf dur contre son front et le mangea. C'était tout ce qu'elle avait en réserve. Ses cheveux très longs lui servaient de chausse‑pied. Elle (...) avait un réfrigérateur plein de romans d'amour et de produits de maquillage. (...) Elle était rapide au point de pouvoir se mordre l'oreille…". Et parfois, Pavic taille une fenêtre dans le réel comme avec un grand couteau : Héro se rend chez les Simonovitch pour donner des leçons de français à deux enfants, dont l'un n'existe pas. Nous nous accoudons auprès d'elle à cette fenêtre qui donne nous ne savons sur quoi, et nous attendons, pleins de curiosité, la suite. Héro, elle, a vite compris : elle ajoute une deuxième chaise vide à celle de l'enfant imaginaire : "C'est pour Léandre. Il a traversé la mer à la nage et, à partir d'aujourd'hui, il assistera aux leçons avec moi."

Qu'ils soient séparés par l'Hellespont ou par les siècles, les amants ne se rejoindront qu'à travers mille tourments, dans la nuit et après la mort. Héro et son frère Manasija Bukur, le violoniste, seront détruits par le sabreur, le lieutenant Jan Kobala, qui "se sert de son sabre pour se raser avec une étonnante habileté", sait "boire à la bouteille en la tenant entre ses dents, couper avec son sabre une cuisse de poulet et la manger au lit", et déboutonner chemisier ou braguette avec sa langue.

Côté Léandre, les fondations ne sont pas moins solidement plantées en terre : "Il était habile dans les travaux de charpenterie et dans la taille du marbre…". Comme le frère de Héro, Léandre est musicien, il joue du sentoûr. Lorsque les Turcs coupeurs de têtes envahissent le pays, Léandre fuit, terrorisé, on lui a prédit qu'il mourrait décapité. La femme qu'il rencontre et qui est peut‑être Héro, il ne parvient pas à l'aimer : les trois siècles qui les séparent sont ici symbolisés par une éjaculation précoce évoquée avec une poésie surprenante en la circonstance… Le seul trait d'union possible entre eux, le sabreur, apparaît çà et là, vraiment épouvantable : "L'homme était arrêté en travers de la route, immense, sur un cheval dont les sabots étaient colorés en rouge avec du brésil féminin. Il était tête nue et, au sommet du crâne, il avait en guise de nattes une paire de moustaches rousses et touffues (...). Le sabreur se donna un coup brusque sur la nuque avec sa paume et de l'autre main il attrapa prestement l'oeil en cristal qui tomba de sa tête…"

Pourtant, ce n'est pas du côté de Léandre que frappera le sabre/trait d'union. Léandre meurt autrement. "On croit qu'on meurt comme ça ; on se couche et on meurt. Mais ce n'est pas simple. Tout ce qui est derrière et devant nous dure bien plus longtemps que nous ne le pensons."

... Et trois jours après sa mort, la tête coupée de Héro, gardée par Jan Kobala chez lui, "a poussé un cri horrible et profond, d'une voix d'homme."

Tant d'imagination, une si robuste manière de façonner les assemblages de mots, méritent d'être applaudis sans réserve (de même que la traductrice, qui fait montre ici de force et de goût dans le choix des épithètes !). En littérature pas plus qu'ailleurs, on n'est pas tous les jours à la fête : en voici une à ne pas manquer !

 

Extrait

"Chacun traîne sa mort avec lui jusqu'à l'heure dite", pensait-­il, et, emporté sur son cheval au galop dans la crainte d'être gagné de vitesse, il décocha dans la serrure sa lance qui y pénétra brutalement et, telle une clé, ouvrit dans un grand fracas la porte de l'église Rougica. Tandis que les soldats mettaient partout le feu autour de l'église et des remparts, Del­aga‑Otchuz traversa le sanctuaire à cheval et, toujours sur sa selle, il gratta de son sabre les yeux de l'icône miraculeuse de la vierge puis lécha sur la lame la peinture salutaire, se coupant la langue et attendant que s'opérât le miracle qui lui rendrait la vue.

Pendant ce temps, Léandre était debout devant l'église et il attendait, là où on l'avait laissé. A ses cheveux on voyait qu'il allait mourir. Mais il était le seul dans toute la ville à rester immobile. Tous les autres s'agitaient dans une effroyable mêlée, échangeant de frénétiques coups de sabre. Or, au-dessus de l'oeil de Léandre, l'artère continuait à scander son temps, implacable, et ses sourcils, comme des papillons battant de l'aile avant de s'envoler, décomptaient les heures.

 

In La Quinzaine littéraire, n° 618, le 16 février 1993.

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