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IL Y A DIX ANS EN YOUGOSLAVIE

UNE ŒUVRE DE PREMIÈRE GRANDEUR

par

JANINE MATILLON

 

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Meša Selimović : Le derviche et la mort
Trad. du serbo‑croate par M. Begic et S. Meuris. Gallimard éd., 400 p.

 

Les derviches Mevlevi (plus connus de nous sous le nom de derviches tourneurs) ; le grand mystique Ibn'Arabi ; le Hafiz Muhamed et Hadji‑Sinanudin ; des citations de Ragib d'ispahan, Ibn‑Sina, Ghazali, Mevlana, penseurs islamiques, et de Hussein‑Effendi, poète de Mostar ; des yeux ombrés de khôl dans la fente du voile ; la tekké, la madrassa ; les fêtes du calendrier musulman, les principes du bien et du mal dans la religion de Zoroastre ; l'écho de scènes qui se déroulent dans des pays ayant nom Valachie, Serbie, Dalmatie ; une allusion à des mouvements insurrectionnels en Posavina (vallée de la Save, Croatie) permettant de situer le récit dans le temps (il n'est pas daté) quelque part entre le XVIe et le XVIIIe siècles ; quiconque feuilletterait rapidement ce livre pourrait croire qu'il invite à un pittoresque et insolite voyage à travers la Bosnie sous l'Empire ottoman, et les lecteurs en puissance, selon leurs goûts, s'en trouveraient les uns alléchés, les autres rebutés.

À l’abri du monde et de ses tentations

Ils seraient tous induits en erreur, cette infrastructure, exotique par son éloignement dans le temps, et, pour nous autres Français, dans l'espace, étant réduite à sa plus simple expression et servant de support à une histoire dont le schéma nous est tellement familier qu'il pourrait passer pour un reportage sur l'actualité : un homme vit dans la tour d'ivoire d'une exquise spiritualité, à l'abri du monde de la politique, de ses tentations et de ses drames. Un événement qui le touche de près : l'arrestation, puis l'exécution de son frère (coupable d'avoir eu fortuitement connaissance du compte rendu préfabriqué d'un procès encore à venir : où vous croyez-vous ?) le précipite dans l'action. Il y découvre, puis y apprend, la violence, la corruption, la délation, que les amis peuvent être des traîtres, et la haine et la ruse la dynamique de l'existence. L'escalade de la vengeance entre l'individu et les autorités amène le premier au pouvoir, qu'il exerce comme le font les anciens incorruptibles : avec une inflexible dureté, puis le conduit du pouvoir à la mort, sort auquel il se résigne dans la désolation, en raisonnant sur l'absurdité de tout.

Attachant et complexe

Il y a beaucoup de personnages au destin attachant et à la personnalité complexe dans ce gros livre où la vie se présente toujours sous ses aspects multiples et contradictoires, où les hommes ne sont jamais réduits à leur dimension politique. Pourtant, le héros de l'histoire, ce n'est pas un homme. Non, ce n'est pas ce pauvre derviche dont l'aventure s'inscrit tout entière entre l'inconscience du début et l'anéantissement final dans le désespoir ; ce n'est pas davantage ce Moula‑Youssouf, avatar chanceux de Judas Iscariote, qui connaît la trahison, puis le remords, veut se pendre, ne le fait pas, trouve l'occasion de se racheter, et le fait par un biais assez peu commun dans l'histoire des Judas repentis : en imitant la signature du derviche devenu puissant cadi, il le rachète malgré lui d'un acte de trahison ignominieuse. Judas se lavant de son péché en lavant un autre lui‑même du péché de Judas : ce trait suffit à dire la haute tenue morale du livre.

L'ami bien‑aimé

Grande figure également, que celle d'Hassan, l'ami bien‑aimé du derviche, le seul à lui rester fidèle dans la solitude où l'enferme la puissance, qui le comble de son affection tout en le faisant courir à sa perte, dans un enchaînement de circonstances fatales où personne ne se reconnaît dans les conséquences de ses actes. Grande figure, certes, mais non point héros, car le héros c'est bel et bien, décrit par ses pompes et par ses œuvres, le diable (ou comme le dit l'auteur, la Mort), Satan, la peste, le choléra : j'ai nommé le Pouvoir absolu.

Ici, ses crimes et abominations constituent un drame en trois actes qui se déroule comme suit : acte I, le Pouvoir et l'individu dans un faux rapport de coexistence pacifique ; acte II, le Pouvoir destructeur de l'individu qui lui est soumis ; acte lll, le Pouvoir destructeur de l'individu qui l'incarne. Pour comprendre non point tant l'originalité que l'exceptionnelle portée du sujet, il faut se souvenir que le Derviche et la Mort a paru à Belgrade en 1966, année décisive dans l'histoire de la Yougoslavie socialiste, puisque c'est celle de la chute de Rankovic, proche collaborateur de Tito et maître, entre autres, de la police politique.

Salué en Yougoslavie

Salué en Yougoslavie par la critique unanime comme une œuvre de première grandeur et récompensé par de nombreux prix, cet ouvrage est resté le plus célèbre d'une œuvre qui en compte bien d'autres, et Mesa Selimovic passera à la postérité comme l'auteur du Derviche. Livre exemplaire, mais non unique, disons‑le au passage : la littérature yougoslave entre les années cinquante et soixante abonde en œuvres de fiction dont l'affabulation se donne tout juste la peine de dissimuler, par un décalage du contexte géographique ou historique, la brûlante actualité du même thème.

Ce qui fait pourtant la spécificité du roman de Mesa Selimovic, c'est que la placidité de la réflexion et la fulgurance de l'action s'y combinent parcimonieusement. Toute imprégnée de spiritualité musulmane, interrompue – certains diront alourdie – par de grandes envolées lyriques et ontologiques, l'intrigue est celle, touffue, débridée, d'un roman‑feuilleton du despotisme, où se succèdent et se ressemblent, d'où qu'elles viennent, trahisons, ruses, arrestations, évasions, violences, corruptions. De solitaires jouissances esthétiques en méditations douloureuses et de déchéance en déchéance, l'histoire de ce saint homme pirate du pouvoir, entré dans le siècle par souci de justice et devenu bourreau sans s'en apercevoir, laisse le lecteur atterré. Il se dit que décidément, tant qu'il restera sur cette terre quelque chose qui ressemblera de près ou de loin au Pouvoir, il n'y aura point de salut pour lui. Puis il remarque que l'auteur ne semble point concevoir un instant l'idée d'une quelconque disparition du Pouvoir, le seuil salut qu'il propose étant celui d'actes moraux sans incidence sur le cours des choses, hormis qu'ils partent d'un cœur pur, et entraînent la mort. Le lecteur se demande alors s'il est vrai, s'il est constant, comme le jure le Coran par le temps, commencement et fin de toute chose, que l'homme travaille à sa perte. Et, se l'étant demandé, il se fait la réflexion qu'il est bien intéressant qu'un auteur à succès de la Yougoslavie socialiste autogestionnaire vienne lui rappeler quelle lâcheté il y a dans l'espoir.

Superbe lyrisme de la violence, dans certains passages comme celui-ci, où notre culture judéo‑chrétienne se plaira à reconnaître les quatre cavaliers de l'Apocalypse : "… Je me plaquai au mur et entrevis au‑dessus de moi quatre bouches énormes, béantes, rouges, pleines de sang et d'écume, quatre paires de membres puissants cabrés devant mon visage, et quatre faces bestiales, quatre bouches ouvertes, rouges et ensanglantées comme celles des chevaux, ainsi que quatre fouets, quatre serpents qui sifflaient…"

 

P.S. : La traduction suivant au plus près le texte original, on se demande en quoi a bien pu consister le travail d'adaptation annoncé sur la couverture ?

 

Janine Matillon enseigne à I'Ecole des Langues Orientales. Elle est l'auteur de deux romans : l'Emigrante et Des Poignards des Palais (Les Lettres Nouvelles, Denoël).

In La Quinzaine littéraire, n° 265, le 16 octobre 1977.

Publié avec l'autorisation de
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