Choisir : oeuvre

Bagdala_Matic

 

Dušan Matić

Études et articles
 
Le surréalisme serbe

 

 

Bagdala occupe une place centrale dans l'opus littéraire du surréaliste Dušan Matić. C'est un livre-collage qui contient des textes appartenant à des genres très divers : des poèmes en prose et en vers, des essais, des fragments de journal, des lettres, des notes, des réflexions, des citations… Il s'agit précisément de textes écrits entre 1922 et 1951, à travers lesquels se dessine une sorte d'autobiographie intellectuelle de l'auteur, préoccupé à l'époque par des problèmes existentiels.

« Tout un jour ! Ne vous semble-t-il pas parfois que vous n'en verrez jamais la fin ? » (p. 87) – se demande le poète, pour préciser plus tard qu'il s'agit de l'existence elle-même. Car la seule réalité que nous ne pouvons pas éviter, c'est « ce jour qui dure » (Songes et mensonges de la nuit, 1962), c'est-à-dire notre vie dans ce monde dans lequel nous sommes « jetés » et dont l'ordre nous « paraît de plus en plus précaire », monde dont nous disparaîtrons un jour (p. 36). Le discours fragmentaire et mixte, où se mêlent l'impassibilité et la passion, le lyrisme et le prosaïsme, le tragique et le burlesque, renvoie à la fois à la tradition des moralistes français – dont Matić fut un lecteur fervent et auxquels il se réfère dans ses textes critiques – et au surréalisme qui identifie la vie à « la manière dont une personne accepte l'inacceptable condition humaine » (A. Breton).

Si le titre du recueil renvoie au paradis perdu d'un passé heureux, Bagdala étant le nom d'une colline près de Kruševac où Matić a passé son adolescence et qu'il a dû quitter pendant la Première Guerre mondiale, il ne s'agit pas cependant d'évocations nostalgiques qui auraient tendance à nier le présent. Ce qui intéresse le poète, ce ne sont ni le passé ni le présent ni l'avenir (« Hier aujourd'hui demain, jeu d'osselets que je suis sur le point d’oublier », p. 86), mais l'éternité et l'infini, un « infini qui n'est pas la source de la lumière mais l'abîme sans fin de la nuit, la rencontre de l'inconnu ». Cet infini, qui prend parfois des connotations pascaliennes, est celui de l'être humain dans lequel se cachent des abîmes profonds, ceux de l'irrationnel que le surréalisme se proposait de réhabiliter afin de ressusciter l'homme total. Il est exprimé par l'image obsessive de la nuit, contenue dans les titres mêmes des textes de ce recueil (« Bruissent les feuilles de minuit », « Un enfant dans la nuit », « Nuit autour de la nuit », « Les yeux pleins de la nuit », « Cette nuit, cette nuit quand je suis rentré », « Dans la nuit une fenêtre s'est allumée »).

Il ne s'agit pas pourtant de la nuit obscure et angoissante du sommeil, qui entraîne l'être dans l'abîme de l'informe, symbole du temps destructeur, mais d'une nuit qui « veille » et qui est la source d'une nouvelle lumière. L'auteur nous avertit que « BAGDALA aurait pu s'intituler LA NUIT VEILLE ». Dans cette nuit « éveillée », l'inconscient est éclairé par la lumière de la conscience, comme le suggère le titre du poème « Dans la nuit une fenêtre s'est allumée », aussi bien que son refrain: « Dormir ? Non. Veiller / tard jusqu'à la nuit la plus tardive ». Ayant perdu ses aspects terrifiants, la nuit se transforme en un symbole dont les connotations multiples suggèrent la quête d'une connaissance totale où s'abolissent toutes les antinomies et qui contribue à la résolution des questions fondamentales de la vie.


Traduit par Harita et Francis Wybrands. Post. Dejan Bogdanovic. – Paris : Editions de la Différence, 1984. – 242 p. – (Littérature)

Jelena Novaković