Bulatovic_Miodrag_-_portrait

Bibliographie

Œuvres traduites
Études et articles

 

Notre choix

Les Diables arrivent
Le Coq rouge
Le Héros à dos d’âne

  

  

 


Prosateur hors norme à l’imagination effrénée et au verbe expressif, exubérant, personnalité insolente prête à tout tourner en dérision, Miodrag Bulatović – nouvelliste, romancier et auteur dramatique – s’est vite forgé la réputation de l’enfant terrible de la littérature serbe d’après-guerre. Apparu tel un météore sur la scène littéraire des années cinquante du XX e siècle, toujours étroitement surveillée par les « vigiles » du régime titiste, cet écrivain à l’esprit subversif s’est aussitôt attiré les foudres des idéologues du réalisme socialiste : choqués par l’audace de son premier recueil de nouvelles, Les Diables arrivent / Đavoli dolaze (1955, publié en français sous le titre Arrête-toi, Danube) – par son univers « laid » et grotesque ainsi que par ses personnages obsessionnellement voués au mal – ceux-ci ont accueilli ce livre taillé au couteau en le qualifiant de produit d’une imagination « sale », « morbide » et « dégénérée » !

Sans se laisser intimider par l’anathème jeté par la critique dogmatique, sans vouloir entrer dans les ordres, Bulatović restera fidèle à lui-même en se laissant guider uniquement par son talent, en poursuivant son chemin en dehors des sentiers battus. Objet de controverses, longtemps encore contesté par les idéologues titistes mais, en même temps, soutenu discrètement par la critique progressiste, l’écrivain finira, cependant, par être reconnu à Belgrade. Mais seulement après son fulgurant succès à l’étranger ! Comme le dit l’adage : « Nul n’est prophète en son pays ».

La particularité de l’œuvre de Bulatović réside d’abord dans une symbiose inédite d’éléments disparates. Attiré par les contrastes, écrivain mêle dans ses livres le tragique et le grotesque, le lyrisme débridé et l’humour noir, l’émotion généreuse et le cynisme nihiliste, le pathétique et les éclats de rire diabolique… Ce jeu de contrastes est également perceptible dans ses romans les plus réussis – Le Coq rouge / Crveni petao leti prema nebu (1959) et Le Héros à dos d’âne / Heroj na magarcu (1964) – romans qui regorgent, de surcroît, de scènes de kermesses villageoises rappelant les tableaux d’un Breughel. Dans le premier – qui met en scène le monde des paysans et des marginaux d’un coin perdu du Monténégro, son pays natal – l’auteur a réussi à allier de façon inattendue la satire de la mentalité primitive à un symbolisme poétique et sauvage. Quant au second dont l’histoire est située aussi au Monténégro, il se présente lui comme une vaste fresque épique, à la fois tragique et comique, délirante et caricaturale, de l’occupation italienne durant la deuxième Guerre Mondiale. Bien sûr, Le Héros à dos d’âne, cette « Iliade burlesque et rabelaisienne » comme le qualifie un critique, pourrait également être lu comme une parodie du roman de guerre yougoslave qui louangeait la pureté morale et l’héroïsme des partisans.

Parmi les autres œuvres de Bulatović citons en particulier la pièce dramatique Il est arrivé / Godo je došao (1966) la réplique bulatovićienne à Beckett et à sa tragi-comédie En attendant Godot, ainsi que les romans La Guerre était meilleure / Rat je bio bolji (1969), Les Hommes à quatre doigts / Ljudi sa četiri prsta (1975) et Gullo Gullo (1983). C’est dans ce dernier livre, sorte d’opéra bouffe consacrée au phénomène du terrorisme international, que l’écrivain va le plus loin dans son délire ubuesque en transgressant toutes les limites, en poussant la provocation à son paroxysme. Cette satire allégorique, obscène et violente, qui fait songer à l’univers orgiaque du Divin Marquis, a été qualifiée par Arthur Lundkvist, membre du comité du Prix Nobel, tout simplement de livre « scandaleux » !

Traduit un peu partout dans le monde, Bulatović a également connu son heure de gloire en France dans les années 1960. Surprise et séduite par « la force prodigieuse » qui anime ce prosateur, la critique l’a présenté comme un artiste authentique et visionnaire dont l’œuvre se situe à mi-chemin « entre l’art brut et le lyrisme apocalyptique ». Cependant, pour des raisons qui ne relèvent pas uniquement de la littérature, la critique française changera progressivement son attitude en exprimant de plus en plus l’incompréhension et, même, une hostilité ouverte à l'égard de Bulatović considéré seulement quelques années auparavant comme un écrivain « de très grande classe » !


 Etudes et articles en serbe. Nikola Milošević : « Proza Miodraga Bulatovića », « Sledbenik boga Dionisa », in Književnost i metafizika, Belgrade 1996 ; Mladen Šukalo : Odmrzavanje jezika. Poetika stranosti u djelu Miodraga Bulatovića, Belgrade – Banja Luka, 2002 ; Branko Popović : « ‘Obračun’ s negativnim junakom (u romanu M. Bulatovića) », in Tumačenja, Cetinje, 2002, p. 172-192 ; Ljubiša Jeremić : « Miodrag Bulatović, u srpskoj književnosti », in O srpskim piscima, Belgrade, 2007, p. 111-131 ; Lidija Tomić : Put u svijet proze, Drugo poglavlje, Podgorica 2010, p. 139-217.


Milivoj Srebro