Bojic - portrait

 

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> Dossier spécial :
       la Grande Guerre 

 

 

Milutin  Bojić  est depuis un siècle déjà une des figures les plus attachantes des lettres serbes mais aussi une des plus tragiques. Sa mort prématurée, à 25 ans, en exil, à l'hôpital militaire de Thessalonique en 1917 – où il se trouvait après la retraite dramatique de l’armée serbe à travers l’Albanie – est à l’image de celles des soldats dont il a glorifié la geste dans ses poèmes les plus célèbres.

Milutin  Bojić nait à Belgrade d’un père Serbe émigré de Syrmie (Autriche-Hongrie) et d’une mère belgradoise. Il poursuit l’ensemble de sa scolarité dans sa ville natale. La publication de ses premiers travaux est saluée par Jovan Skerlić qui le considère, non sans raison, aux côtés du romancier Milutin Uskoković, comme l’auteur le plus prometteur de sa génération. Il participe aux guerres balkaniques de 1912 et 1913, à la mobilisation de 1914 et au retrait d’Albanie en 1915. A l’instar de Rastko Petrović, qui écrit pendant ce retrait son roman capital, Le Sixième jour, Bojić sauve du naufrage un drame, Урошева женидба / Le Mariage d’Ouroche, ainsi que l’ensemble de sa poésie lyrique.

Il semblerait que tout prédisposait le poète Milutin Bojić à exprimer la grandeur tragique. Poète de la geste héroïque, chantre de héros aux figures hiératiques dont les actes d’éclats et les morts subliment la finitude humaine, ses vers ont la beauté du marbre ciselé et la fraicheur de la poésie impériale latine. Sa diction tout à la fois élégante, sobre et majestueuse, son alexandrin fluide et rigoureux, vif et sonore, son lexique allusif, riche, aux métaphores et images qui sont autant d’heureux emprunts à l’héritage antique et biblique, répondent au mouvement symboliste afin de l’inscrire dans l’instant présent, dans le réel d’un grand mouvement historique, dans la glorification d’une génération héroïque.

Dès son entrée en littérature, et à l’instar des poètes de sa génération, Bojić marque une prédilection pour la forme brève, concise du sonnet, pour sa clarté, son élégance dont la sonorité, la structure précise et rigoureuse lui permettent de développer une poésie introspective, un chant d’amour intimiste d’une rare beauté. Souvent les traits de la femme aimée correspondent aux paysages naturels, les éléments de la nature évoquent les états d’âmes et la tourmente intérieure, amoureuse (« Језеро / Le lac »). C’est là une poésie résolument moderne, urbaine, individualiste. Il y est le poète de la volonté, de l’extase amoureuse et de la joie de vivre. L’ironie se mêle à la gravité, l’humour au sentiment dramatique. A cette première phase créatrice se joint, non moins innovante, l’œuvre dramatique. Bojić est un auteur réaliste, la psychologie nuancée de ses héros entame le vernis de la bienséance bourgeoise pour laisser poindre l’immoralité et le cynisme d’une classe dirigeante dénuée de tout scrupule.

Milutin Bojić a publié de son vivant deux recueils de poésie (1914, 1917), un poème (Каин / Cain, 1915) et le drame Краљева јесен / L'Automne du roi (joué au Théâtre national en 1913). Son œuvre posthume, manuscrite, comporte un grand nombre de critiques littéraires et théâtrales, six pièces de théâtre, des traductions de poètes français ainsi que l'ample poème inachevé sur la Grande Guerre Вечна стража / La Garde éternelle. Son œuvre majeure est toutefois le recueil Песме бола и поноса / Poèmes de douleur et d'orgueil (1917) qu’il écrivit durant les trois premières années de guerre. Composé de 34 poèmes et odes écrits à Corfou et Thessalonique, ces textes représentent le summum de son art, ce par quoi il accède à la postérité. Il y célèbre la nation serbe, sa culture, sa grandeur présente et passée. Au sein du recueil, Плава гробница / Le tombeau bleu est une sorte d'apothéose de cette énumération épique. Le poème, écrit sous forme d’apostrophe, comporte quatorze strophes, chacune étant un quatrain. Le style est élevé et pathétique, à la fois sobre et élancé, d'une grande majesté. Le sentiment qui prévaut est celui du patriotisme, de l'admiration. L'ode, qui est un requiem, est composée de trois unités dont la première et la dernière évoquent le passé alors que la deuxième conte le futur, quand le sacrifice des héros du temps présent représentera pour les générations futures un idéal difficile à égaler.

L’écrivain et poète Milutin Bojić ne se départ pas du destin commun mais, au contraire, l’exalte par toute une variété de thèmes et une mise en forme nouvelle. Pour lui, seule la liberté politique et démocratique répond de manière pleine et entière à la réalisation des plus hautes aspirations culturelles de sa génération qui se voulait et fut héroïque et tragique. La mort prématurée de Milutin Bojić, véritable perte pour la littérature serbe, suit celle d'autres écrivains fauchés par la Grande Guerre ; la sienne est aussi symbolique du fait qu'il aspirait à créer un vaste poème épique, moderne, dont il ne reste que des fragments au demeurant somptueux. Par sa mort il scelle son attachement à ses camarades défunts et s'inscrit dans le destin collectif. 

 

♦ Etudes et articles en serbe. Milan Kašanin, « M. Bojić », Savremenik, Belgrade, 1918, XIII, sv. 1, p. 88—90 ; Isidora Sekulić, « Beleška o M. Bojiću », SKG, Belgrade,  1935, XVI, knj. 44, p. 20—28 ; Miodrag Pavlović, « Milutin Bojić », Delo, Belgrade, 1962, VIII, knj. 9, p. 1279—1299 ; Jovan Skerlić, « Milutin Bojić : Pesme » [Milutin Bojić : poèmes]. Pisci i knjige, V. Belgrade, 1964 ; Vladeta Vuković, Književno delo Milutina Bojića [L’œuvre littéraire de M. Bojić], Priština 1969 ; Milorad Najdanović, Žuta gošća u srpskoj književnosti, književnoistorijski portreti pisaca-grudobolnika [L’Hôte jaune dans la littérature serbe, portrait historiques et littéraires des écrivains tuberculeux], Belgrade, 1973 ; Radomir Konstantinović, « Dve pustinje Milutina Bojića » [Deux deserts de M. Bojić], Treći program, Belgrade, 1974, p. 218—307.

Boris Lazić