Choisir : oeuvre

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Milorad Pavić

 

 

Le roman de Milorad Pavić Le Dictionnaire khazar est conçu comme un dictionnaire ou une encyclopédie informant sur un peuple méconnu au parcours historique particulier. Il est prétendument destiné aux lecteurs qui voudraient en savoir un peu plus sur la culture, la religion et la civilisation de ceux qui, dans le tourbillon des migrations historiques et avatars spirituels, se sont soudainement perdus. Bien sûr c’est une fiction poétique originale sur les Khazars qui plus est, fondée sur des sources scientifiques, souvent citées. Comme le constate à juste titre P. B. Golden, professeur d’histoire et auteur du livre Etudes sur les Khazars : “L’historien devait être impressionné par la façon dont l’écrivain s’est familiarisé avec des sources fondamentales de l’histoire des Khazars. Mais, ce n’est pas un ouvrage historique. C’est une fiction qui à l’occasion présente un aperçu très original sur les questions cruciales de l’histoire du XIXe siècle.” En effet, une telle approche originale permet à l’auteur d’introduire de vrais personnages historiques – les philosophes, les traducteurs, les chercheurs – comme acteurs du roman, et leurs manuscrits, comme des éléments constitutifs de sa narration.

Selon l’auteur, Le Dictionnaire khazar est également une reconstitution du dictionnaire perdu de Daubmannus Lexicon Cosri datant du XVIIe siècle. Celui-ci a été publié en 1691 et détruit par décret de l’Inquisition l’année suivante. Mais, nous dit l’écrivain, « deux exemplaires échappèrent à ce destin » (p. 16), l’un imprimé à l’encre vénéneuse et protégé par une serrure en or, l’autre, à la serrure d’argent, qui servait de double de contrôle du premier. Ainsi l’imprimeur polonais « typographus Ioannes Daubmannus » s’inscrit comme le premier éditeur du livre sur les Khazars « dont le lecteur », ajoute Pavić, « tient aujourd’hui en main la deuxième édition » (p. 19).

Le modèle culturel de l’époque médiévale – l’Inquisition, le livre empoisonné, le savoir interdit et le savoir perdu – surgit dans l’imaginaire des lecteurs comme un modèle connu et intrigant à la fois. En faisant de ses lecteurs ses complices, l’écrivain nous fait découvrir que l’énigme du Dictionnaire khazar a dû commencer bien avant, à l’époque de la princesse Ateh. Car c’était elle qui possédait la première version du dictionnaire qui, selon les différentes sources, représentait soit son livre de prières (p. 28), soit son recueil de poésie (p. 16, 158) ou bien encore le Livre Saint des chasseurs de rêves, une secte religieuse protégée par la princesse khazare (p. 194).

La controverse qui surgit autour de ce premier Dictionnaire, celui de la princesse khazare, sert à l’écrivain comme point de départ à sa narration, qui, par ses rebondissements complexes, ressemble souvent à un bon roman policier. La chasse au livre perdu, c’est-à-dire, la chasse à l’exemplaire originel du Dictionnaire khazar se déroule sur plusieurs niveaux simultanés. D’abord c’est la princesse Ateh qui cherche son manuscrit disparu ; ensuite ce sont les participants à la controverse religieuse khazare (Sangari, Cyrille, Ibn Kora) et leurs chroniqueurs (Bekri, Méthode, Halévi) qui entament leurs propres recherches. Les traducteurs et les chercheurs du XVIIe siècle (Cohen, Masudi, Brankovitch), intrigués par le sort particulier du peuple khazar, se lancent à leur tour dans de  nombreuses investigations sur le Dictionnaire de la princesse Ateh ainsi que sur sa deuxième édition, le Dictionnaire de Daubmannus. Finalement, la dernière strate de toutes ces recherches s’effectue à l’époque contemporaine où les scientifiques des quatre coins du monde (Dr Souk, Dr Mouaviya, Dr Schultz) se réunissent et organisent à Constantinople le colloque sur le fabuleux destin khazar afin d’explorer leurs dernières découvertes.

La démarche poétique de Milorad Pavić effectuée dans le roman Le Dictionnaire khazar projette également un nouveau regard sur le monde des vieilles croyances slaves. Non seulement il les incarne dans son œuvre de la manière la plus convaincante mais Pavić tente également d’imposer la perception mythique comme une forme antérieure à tout savoir, une forme qui influence et modèle l’esprit humain. L’auteur du Dictionnaire khazar élabore donc l’expérience mythique en tant que compréhension particulière du monde, propre à l’homme, et à l’instar de Borges ou de Marquez, il s’efforce de mythifier son image poétique en s’appuyant sur le folklore et la tradition populaire slaves.

 * Le Dictionnaire khazar (en deux exemplaires : masculin et féminin), traduit par Maria Bezanovska, Paris, Belfond, 1988, 258 p.

Sanja Bošković