Choisir : oeuvre

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Radoslav Petković


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L’un des grands succès littéraires de la fin du XXe siècle en Serbie, Destin et commentaires a valu à son auteur nombre de récompenses dont le prestigieux prix NIN décerné au roman de l’année.

Le livre se compose de trois histoires distinctes, situées en des temps différents. La première partie est consacrée aux aventures d’un officier de la marine russe, d’origine serbe, Pavel Volkov, à l’époque des guerres napoléoniennes : il est dépêché en mission d’espionnage à Trieste, théâtre où se jouent les rivalités politiques et guerrières qui opposent les grandes puissances. Volkov y vit une liaison amoureuse qui s’achève dans la désillusion et mettra fin à sa carrière. L’action de la deuxième partie du roman, qui a pour héros l’historien serbe Pavle Vuković, suit elle aussi une histoire d’amour contrariée par l’intrusion d’événements politiques dans la vie privée. Le temps est cette fois celui de l’histoire communiste récente, des conséquences du conflit qui opposa Tito et Staline en 1948, et de l’écrasement de la révolution hongroise de 1956. Dans la troisième partie du roman, la plus courte, sont évoqués les souvenirs et les méditations du comte Đorđe Branković au seuil de sa mort en 1711. Branković est un personnage historique authentique, un despote serbe autoproclamé qui, par ambition, projetait de soulever son peuple contre les Turcs et de restaurer l’empire serbe du Moyen Age, mais termina sa vie captif des Autrichiens.

Destin et commentaires suit le modèle du roman historique postmoderne ou de la métafiction historiographique ainsi que Linda Hutcheon a défini cette forme de narration. À l’image du roman historique traditionnel, la métafiction historiographique présente un récit prenant, propose une image réaliste de la réalité historique, mais, simultanément, remet en question et sape de l’intérieur les conventions du genre par le recours à l’ironie, à l’utilisation d’un code double, à l’ambivalence sémantique, à des stratégies intertextuelles et métanarratives. Le retour à l’intrigue classique s’accompagne dans Destin et commentaires d’un jeu de genres ironique et complexe dans lequel se combinent, se relativisent et s’utilisent dans des fonctions changées des modèles narratifs différents. Le dialogue intertextuel avec la tradition culturelle et littéraire enrichit le récit du point de vue thématique et se déroule sur divers plans, aussi bien par le biais d’allusions, de commentaires, de paraphrases et de citations que par la transformation de la méthode narrative elle-même qui, par ses modifications indique les différentes phases de l’évolution du genre romanesque.

La charpente sémantique et structurelle du roman repose sur la répétition de motifs, sur leurs croisements, ainsi que sur les correspondances qui s’établissent  entre des mondes narratifs différents, éloignés dans le temps. La similitude des noms des deux héros principaux souligne les analogies que présentent leurs existences et permet des variations sur l’immixtion fatale de l’histoire dans la vie privée de l’individu, sur les migrations humaines, la langue et l’identité, le pouvoir, la violence et le mal, la liberté et l’inexorabilité, l’acceptation et la révolte. Les deux récits s’achèvent symboliquement au même endroit, à l’entrée d’un jardin merveilleux où pénètrent ceux qui ont le désir de modifier l’histoire de leur existence. En songe, Volkov y rencontre justement Đorđe Branković, son prédécesseur symbolique dont la vie et l’œuvre illustrent l’ouverture des portes d’un monde alternatif. Souverain  ̶  dans sa tête  ̶  mais que le peuple se choisit comme guide et qui se transforme en légende, l’historien controversé qui, par ses Chroniques, fusionne l’authentique et l’imaginaire et, par-là même, jette les fondements du narratif national, Branković incarne par ailleurs le monde de la liberté où l’inventé et le construit en viennent à exprimer une vérité plus profonde, à la fois la sortie de l’histoire et sa transformation créatrice.


*Traduit par Alain Cappon, Gaïa Editions, 1998.

Vladislava Ribnikar

Traduit du serbe par Alain Cappon