David Filip

 

 

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Disciple des grands maîtres du récit fantastique tels E. T. A. Hoffmann, E. A. Poe, J. L. Borges, Filip David – nouvelliste, romancier, essayiste et auteur de pièces pour la radio et la télévision – est l’un des meilleurs représentants du courant fantastique dans la prose serbe. Ecrivain peu prolixe à ses débuts, il s’est fait d’abord connaitre en tant qu’auteur d’un genre particulier de la nouvelle proche du conte qu’il maîtrise à la perfection. Dans ses trois recueils de nouvelles – Bunar u tamnoj šumi / Le Puits dans la forêt obscure (1964), Zapisi o stvarnom i nestvarnom / Du réel et de l’irréel (1969), Princ vatre / Le Prince du feu (1989) – il recrée, en fait, le même univers littéraire à la fois étrange, envoûtant et inquiétant. C’est un univers où s’entremêlent passé, présent et avenir, où coexistent des mondes parallèles, visibles et invisibles, où cohabitent morts et vivants, démons et anges.

Comme beaucoup d’auteurs fantastiques, Filip David accède souvent à « l’inaccessible » par le biais du rêve. Sans jamais le réduire à un simple moyen d’évasion de l’empire de la raison, ce conteur à l’imagination époustouflante se sert du rêve pour « ouvrir la porte de nouveaux mondes » et pour entreprendre des voyages dans l’inconnu, là où se cachent les vérités suprêmes et les secrets insoupçonnés de l’existence humaine. Mais tous ses récits ne sont évidemment pas d’inspiration onirique. Dans sa tentative de saisir les miracles de la vie et les mystères de la mort, il puise son inspiration à de nombreuses sources : enseignements des livres sacrés, connaissances occultes et ésotériques, alchimie, magie, tradition mystique juive, Cabale et croyances hassidiques, ou encore phénomènes étranges explorés par la psychanalyse et la parapsychologie. Ses nouvelles sont construites soigneusement, avec un sens aigu de la composition et du rythme du récit. Sans jamais négliger l’intrigue, il sait récréer une atmosphère captivante et faire monter la tension intérieure de l’histoire qu’il narre, tout en amenant progressivement son lecteur à franchir la frontière, à passer du monde réel, existant, à l’autre – imaginaire et insolite.

A partir des années 1990, Filip David se tourne vers une forme narrative plus ample – le roman, tout en restant fidèle à ses sources d’inspiration et à une poétique qui s’appuie sur un mélange des procédés narratifs modernes et traditionnels, en particulier ceux hérités de la tradition littéraire juive, mélange qui lui permet d’incorporer dans le corps romanesque les éléments disparates relevant à la fois de la réalité, de l’histoire, du fantastique, des enseignements mystiques et ésotériques. Tous ces éléments sont présents également dans son premier roman Hodočasnici neba i zemlje / Les pèlerins du ciel et de la terre (1995). Sorte de roman picaresque, ce livre qui traite du fanatisme et de l’intolérance religieuse, de l’exil intérieur et extérieur, ressuscite l’époque obscure de la fin du XVe siècle en Espagne, époque qui fut marquée par la toute puissante Inquisition et les persécutions des hérétiques et des juifs.

Expression de la même poétique, son deuxième roman San o ljubavi i smrti / Le rêve de l’amour et de la mort (2007) se présente sous la forme d’un diptyque composé de deux courts romans : le premier, inspiré par la tradition narrative yiddish et lié sur le plan thématique au Prince du feu, dépeint les pérégrinations d’un jeune hassid qui, dans sa quête amoureuse, traverse les mondes des vivants et des morts, des hommes et des démons, avant de s’unir avec sa bien-aimée à travers un rite des fiançailles post mortem ; le second suit le destin d’un autiste juif perdu dans les eaux troubles de l’histoire vicieuse du XXe siècle, façonnée par la folie et la haine de l’homme.                                                                                  

Le dernier roman de David, récompensé par le prestigieux prix NIN, Kuća sećanja i zaborava / La Maison des souvenirs et de l’oubli (2014) appartient sur le plan thématique à ce que l’on appelle la littérature de la Shoa : le roman évoque l’extermination des juifs belgradois par les nazis au cours de la Deuxième Guerre mondiale à travers les destins tragiques de quatre survivants qui tentent, chacun à sa manière, de faire face aux traumatismes causés par ce qu’ils ont vu ou vécu. En s’appuyant ici aussi sur ses connaissances de la riche tradition juive, en particulier de ses courants ésotériques et occultes, Filip David donne à sa vision de l’Holocauste une dimension inédite, originale. Mais La Maison des souvenirs et de l’oubli est aussi une réflexion puissante sur le phénomène du Mal – sur sa nature perverse et opaque souvent impénétrable – sur le sens et les limites de la souffrance humaine, sur l’impossibilité du salut dans l’oubli qui, s’il peut atténuer la douleur, ne mène qu’à l’effacement de soi.

Filip David est également l’auteur de pièces dramatiques, de scenarios cinématographiques et de plusieurs recueils d’essais. Durant les années 1990 il a pris part aux activités du Cercle de Belgrade, association d’intellectuels fortement opposés au régime de Milošević, en publiant des textes politiquement engagés.

Filip David vit à Belgrade où il a longtemps travaillé à la télévision nationale avant d’enseigner à la Faculté d’art dramatique. Ses livres, récompensés par des prestigieux prix littéraires en Serbie, sont traduits, entre autres, en français, suédois, polonais, hongrois, italien, albanais ou encore en espéranto.

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