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Esprit à la fois  idéaliste et rebelle, prosateur à la verve satirique frôlant souvent le grotesque et l’absurde, Radoje Domanović occupe une place importante dans l’histoire de la littérature serbe moderne : celle du fondateur de la nouvelle allégorico-satirique.

Né en 1873 à Ovsište, un village de la Šumadija, région du centre de la Serbie, il vit et écrit à la charnière des deux siècles, époque considérée comme l'une des plus pénibles dans l'histoire du pays qui vient alors d’acquérir son indépendance. Sa courte vie est remplie de rebondissements et d’un incessant combat contre un régime dictatorial et néfaste. Après ses études secondaires, quoique doué pour la peinture, à l’incitation de son père, il s’inscrit à la Faculté de philosophie (ancienne Velika škola) à Belgrade, où il obtient son diplôme en 1894. Sa carrière de professeur de serbe - commencée au sud-est de la Serbie, à Pirot et à Vranje - sera cependant de courte durée : ayant élevé sa voix contre les abus du régime despotique des derniers Obrenović, le jeune contestataire, muté à Leskovac, est bientôt révoqué de la fonction publique. Contraint de vivre d’autres métiers, il s’installe alors avec sa famille à Belgrade, où il travaillera comme éditorialiste et chroniqueur de la vie politique serbe.


Domanović publie sa première nouvelle en 1893 à Novi Sad, mais ses meilleurs récits satiriques apparaîtront un peu plus tard, plus précisément entre 1898 et 1903, pendant les dernières années du règne du roi Alexandre Obrenović. Citons les plus importants : Stradija, Mrtvo more / La Mer morte, Ukidanje strasti / Abolition des passions), Vođa / Le Guide, Danga / Au feu rouge, Razmišljanja jednog običnog srpskog vola / Méditation d’un bœuf ordinaire serbe, Kraljević Marko po drugi put među Srbima / Kraljević Marko de retour parmi les Serbes,  Čudan san / Rêve étrange.

Les satires de Domanović poussent sur le même sol que son engagement politique : le refus de rester muet face à l’inadmissible. Elles se nourrissent, chez cette nature rebelle et peu encline aux compromissions, de la fidélité à un idéal de courage intransigeant, qui lui a été transmis à travers la lecture des chansons de geste. Apparenté aux réalistes, ce père de la nouvelle satirique serbe reste au fond un romantique incapable de pardonner à ses compatriotes d’avoir trahi les idéaux qui les ont, un siècle plus tôt, aidés à se libérer du joug ottoman. Aussi ses récits, qui se présentent comme des images à l’envers et comme des miroirs grotesques d’un pays jadis héroïque et martyre, tirent-ils ici leurs meilleurs effets du contraste entre le rêve et la réalité, entre l’héroïque et le trivial, enfin de la tension entre le code éthique de ses ancêtres et la triste réalité hic et nunc.

Partageant avec les réalistes leur rejet de l’esthétisme, Domanović ne se soucie guère, même dans ses meilleurs récits, de l’élégance du style. Ce qui compte pour lui, c’est de montrer le visage hideux de son triste pays où les institutions parlementaires sont bafouées, où le roi incite les ministres à commettre des abus pour les tenir bien en main, alors que le peuple docile se laisse guider et asservir par des incompétents, des lâches… et des aveugles. Certains critiques lui reprocheront ce manque de subtilité, tel Velibor Gligorić, qui le blâme pour des « bastonnades qu’il donne avec sa matraque satirique ». D’autres lui feront grief de son inconsistance, signalant, comme Stanislav Vinaver, que les tableaux qu’il brosse de la campagne, se présentent soit comme des embellissements naïfs, soit comme des caricatures grotesques. Mais personne ne nie le talent dont il fait preuve pour nuancer les effets de l’ironie et  maintenir un équilibre parfait entre la fiction et la réalité.

La verve satirique de Domanović, qui défend toujours l’idée de liberté, est féroce et impitoyable. Dans ses récits il stigmatise et condamne, renvoyant dos à dos le pouvoir et le peuple, unis par les vices communs - couardise, lâcheté, manque de bon sens, fainéantise et incompétence… Hyperbole, allégorie, caricature, grotesque et fantastique sont autant de procédés narratifs dont il use pour mieux faire ressortir l’absurdité et la laideur de la réalité sociopolitique qui est la sienne. Sa satire mordante est non seulement révélatrice de nombre de processus historiques souterrains, mais elle en est aussi une sorte de catalyseur, car en transformant la peur en rire subversif, elle cristallise la révolte et sape les fondements d’un régime haï.

Après la chute de l’absolutisme (1903), Domanović passe - grâce à une bourse d’Etat - une année à Munich, où il se consacre à la peinture. Mais comme les changements politiques à l’avènement desquels ses satires avaient contribué, ne l’ont guère satisfait, dès son retour en Serbie, il quitte le pinceau pour la plume, et se relance avec fougue dans une critique systématique des mœurs et des institutions. Combattant infatigable pour la cause de la liberté, il fonde son journal satirique Stradija et rédige avec, Jovan Skerlić, une pétition adressée au gouvernement russe pour la libération de Maxime Gorki. Mais la maladie, les revers et les malheurs de toutes sortes, finiront par l’abattre. Sa courte vie s’éteint en 1908.

Même s’il est, de nos jours encore, considéré comme l’un des meilleurs représentants de la satire serbe, Radoje Domanović est resté, durant tout un siècle après sa mort, complètement inconnu en France. Ce n’est en fait qu’en 2008 que ses nouvelles sont publiées pour la première fois en français sous le titre Au feu rouge et autres nouvelles.

Marija Džunić Drinjaković