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Laza Kostić
 

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Selon Miloš Crnjanski, En mémoire de Ruvarac est « le plus beau poème de toutes les littératures européennes du dix-neuvième siècle ».  Pour obtenir un tel éloge, il aura fallu que le poème fasse montre d’une rare perfection à la fois dans sa forme et dans son contenu. Sur le plan formel, Laza Kostić introduit, aux côtés du vers décasyllabique classique (4/6) et ïambique (5/5), octosyllabes, alexandrins, diverses alternances entre métrique classique et vers libéré ou libre, assonances et allitérations, obtenant ainsi une rare plasticité afin de servir un discours résolument réflexif et polémique.

Quant au contenu, alliant les motifs du Romantisme noir à la réflexion métaphysique, maniant l’ironie et le second degré dans un propos touchant à l’essence de l’existence, Laza Kostić se prête à une interprétation libre des symboles bibliques dont le but est l’analyse des contradictions de la nature humaine. Entre regret de la jeunesse et éloge de l’esprit, ce deuil d’une amitié se veut aussi deuil d’un esprit et d’une œuvre inachevée : Kosta Ruvarac (1837-1863), critique littéraire et traducteur romantique, esprit vif et éclairé, eut une mort prématurée. En ce sens, ce poème représente un hymne au Mouvement romantique serbe.

L’ensemble du poème repose sur le contraste (vie/mort, esprit/corps), les symboles païens et bibliques étant réinterprétés à l’aune de l’éloge (funèbre, fantastique et satyrique). La Grande prostituée de l’Apocalypse est le temps même, canevas sur lequel sont filées des existences précaires. L’interprétation, non eschatologique, non-christique de l’alpha et de l’oméga, indique la dualité de l’esprit et de la chair et notamment l’idée de la soumission des édifices de l’esprit à la déchéance.

Les prémisses des motifs sont posées dès le poème Le tombeau de Kosta Ruvarac (1863). Dans cet éloge funèbre, l’irrévérence est de mise, pas le blasphème. Entre le temporel et l’idéal, intangible est la frontière. Ne serait-ce que pour une raison de bon goût. La meilleure critique (ici critique de l’existence) est de garder, face à ses horreurs, le silence ; la plus fine ironie baignera dans le non-dit. Ruvarac surmonte, par le rire, sa maladie. Pourtant, la fibre satyrique l’invoque, un an après, à nouveau : la rude école de la vie devenant, dans l’autre poème, de manière ironique, l’étude assommante de la Bible dans l’au-delà.

Les deux plus beaux poèmes de Laza Kostić, maître incontesté de la ballade, l’un composé en vers libres (En mémoire de Ruvarac), l’autre, en vers rimés (Santa Maria della Salute), font l’un le deuil d’une amitié, l’autre d’un amour. Laza Kostić, afin de préserver l’essence de leur présence au monde, traduit en poésie la quintessence des êtres de Kosta Ruvarac et Lenka Dunđerski. Le fait que ses deux poèmes aient été composés l’un en début de carrière (1865), l’autre vers sa fin (1909), rend bien compte de l’essentielle unité éthique et esthétique de sa vision du monde, de son œuvre.

♦ Etudes et articles en serbe : Благоје Јастребић, Поетика Лазе Костића / La Poètique de Laza Kostić, Belgrade, 1970 ; Miodrag Radović, Laza Kostić i svetska književnost / Laza Kostić et la littérature mondiale, Belgrade, 1983 ; Јован Зивлак (dir.), Поезиjа и естетика Лазе Костића / Poésie et esthétique de Laza Kostić, Нови Сад, 2010.

Boris Lazić