Choisir : oeuvre

Balkanski spijun
     
 
 
 
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Avec Les Marathoniens font leur tour d’honneur (1972) et Le Professionnel (1990) –  jusqu’à présent les seules comédies de Dušan Kovačević publiées et mises en scène en France – L’Espion des Balkans fait partie des pièces cultes du théâtre serbe contemporain. Les adaptations au cinéma de ces trois œuvres dramatiques ont sans doute contribué à élever leur cote de popularité mais elles n’expliquent pas le succès de ces œuvres auprès du grand public. Ce succès est dû avant tout à leurs qualités artistiques, en particulier à l’humour singulier auquel recourt Kovačević dans le traitement de la réalité serbe et yougoslave de l’époque communiste.

À l’instar de quelques autres comédies du même auteur écrites avant la chute du communisme, ces trois pièces dépeignent, chacune à sa manière, la vie quotidienne du monde dit socialiste. Cependant, chez l’auteur de L’Espion des Balkans, ce monde n’est réaliste qu’en apparence. Il possède un double visage : pour le démasquer et faire ressortir sa face cachée, vicieuse, l’auteur éclaire la vie de ses protagonistes – pour la plupart des arrivistes au profil psychologique grotesque, des êtres amers à l'insertion sociale inachevée – par la sphère politique dans ce qu'elle comprend de plus pervers, de plus vil. Ceci a pour effet la création de multiples situations cocasses et comiques, aussi savoureuses qu'inattendues, qui ne peuvent que susciter chez le public des rires à gorge déployée.

Plus qu’aucune autre de ses comédies, L’Espion des Balkans a démontré que Dušan Kovačević est, par bien des aspects, l'héritier contemporain de Branislav Nušić. On pourrait même dire que cette tragi-comédie reprend le thème du célèbre Personnage douteux de Nušić, certes sous une nouvelle forme et dans un contexte international particulier (guerre froide, campagne antistalinienne titiste, camps de Goli Otok et ses victimes), avec pour corollaire du fonctionnaire zélé un ancien stalinien en quête de rédemption sociale. Le royaume de Serbie ne fait plus face à l’Autriche-Hongrie : ici la Yougoslavie socialiste est non-alignée, ses citoyens peuvent voyager librement, travailler à l’étranger et revenir au pays. Mais cette liberté a un prix, parfois élevé, ce que prouvent justement les déboires d’un aspirant au retour prit dans les mailles d’un stalinien psychotique, aspirant au rachat, à la grâce étatique.

Sur le plan  formel, L’Espion des Balkans se présente comme un drame en deux actes. Chaque acte est divisé en cinq chapitres. La trame formelle est essentiellement brechtienne. La langue est précise, le langage des héros celui des gens du commun. Toutefois, Kovačević n’effectue pas tant ses recherches théâtrales par le biais d’une étude du langage contemporain que par celui des psychologies, des comportements. Là est la source des malentendus, le ressort dramatique. Ses deux protagonistes principaux sont Ilija Čvorović, emprisonné pour stalinisme en 1949, un homme brisé, rendu fou par la captivité. Suite à ses années de prison il développe une paranoïa aiguë qui l’empêche de voir le monde, la vie de manière sereine. Voulant faire preuve d’allégeance envers les autorités, il s’efforce de démontrer la culpabilité de Petar Jakovljević, un homme posé, calme, couturier de son état, qui est de retour de Paris et envisage d’ouvrir un atelier dans sa ville natale.

Progression et tension dramatique s’effectuent, comme dans Le Professionnel, par l’entremise des dialogues. Il n’y a pas, à proprement parler, de brusques retournements, de soudaines révélations, mais plutôt une progression linéaire qui suit la fuite en avant d’un paranoïaque en mal de reconnaissance sociale et s’achève par le sublime chapitre "L’interrogatoire", aux dimensions véritablement surréalistes, voir fantastiques. Ici le contraste entre les actes des deux protagonistes – actes mesurés, compatissants de l’un (Petar Jakovljević), entêtés, maniaques, voir suicidaires de l’autre (Ilija Čvorović) – par un effet de juxtaposition quasi hyperréaliste, achève de donner grandeur et humanité à deux êtres broyés, brisés par l’idée de l’État en société totalitaire.

Par son thème, L’Espion des Balkans s’apparente à nombre d’œuvres littéraires de l’ancien bloc socialiste, et témoigne du parasitage de la sphère privée par l’omniprésence d’un système étatique totalitaire et de ses inévitables dérives paranoïaques.

 

♦ Etudes et articles en serbe. Jovan Hristić, "Nušić i njegov učenik" [Nušić et son disciple], in : Eseji o drami [Essais sur l’art dramatique], Belgrade, SKZ, 2006, p. 253-257.

Boris Lazić