Radulovic_photo

Jovan Radulović




 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 










 



A lire :

   Un extrait de ce livre

 

Six_jours_de_la_Tempte

AUTEUR

Originaire de Croatie, nouvelliste, romancier et dramaturge, Jovan Radulović (1951) est aujourd’hui considéré comme l’héritier contemporain de Simo Matavulj et Vladan Desnica ;  un héritier à l’esprit rénovateur qui est parvenu à créer un univers littéraire fort singulier. Cet univers, à la fois réel et imaginaire, est précisément situé sur le plan géographique dans ses recueils de nouvelles : Ilinštak, 1978 ; Golubnjača (Le Pigeonnier), 1980 ; Dalje od oltara (Plus loin de l’autel), 1988 et Idealan  plac (La place idéale), 2000, et dans ses romans : Braća po materi (Les Frères du côté maternel) ; 1986, Prošao život (La vie s’est écoulée) 1997 et Od Ognjene do Blage Marije (Six jours de tempête), 2008.   

La Krajina, pays natal de l’auteur, est cette région frontalière dont l’histoire dramatique, aussi bien l’ancienne que la récente, a laissé de profondes cicatrices dans la psychologie, la mentalité et la mémoire collective de ses habitants. Viscéralement lié à cette région séismique et fortement attaché à l’identité culturelle de la diaspora serbe dont il est issu, Jovan Radulović s’est fait, dans un premier temps, le chroniqueur et le peintre de la vie quotidienne de cette diaspora. Ses récits « volés de la vie » dépeignent – sans complaisance, avec un humour mordant qui se transforme parfois en une ironie aiguë – un monde haut en couleurs locales, confronté à une réalité rude, traumatisé par un passé douloureux et cloîtré dans sa tradition folklorique et spirituelle.

Plus tard Jovan Radulović se fera également l’interprète, parfois nostalgique mais toujours lucide et impartial, du destin historique de cette même diaspora serbe. Afin de mieux saisir les racines du mal qui a façonné ce destin particulier, l’écrivain entreprend une relecture du passé et plonge dans l’histoire turbulente de la Krajina. C’est cette histoire volcanique, semée de conflits ethniques et religieux, qui a engendré la haine entre les Serbes et les Croates de cette région ; une haine souvent irrationnelle, vrai détonateur des tous les malheurs, ceux d’hier comme ceux d’aujourd’hui. Cette recherche de la vérité à travers la relecture du passé ne s’est pas faite toujours sans risques, surtout à l’époque communiste : pour avoir évoqué dans l’un de ses livres (Golubnjača) le génocide des Serbes commis par les Oustachis, l’écrivain a fait l’objet d’attaques très virulentes de la part du régime communiste de l’époque.

Enfin, un mot sur le dernier roman de Radulović, Six Jours de tempête, que Serbica a choisi de présenter à ses lecteurs… avec l’espoir d’attirer l’attention d’un éditeur français. Comme ses ouvrages précédents, celui-ci est également consacré aux Serbes de Krajina dont le destin émouvant et tragique a pris un accent biblique durant l’exode collectif en 1995, à la fin de la récente guerre civile croato-serbe. Plus précisément, c’est cet exode qui se trouve au cœur du roman, raconté par les protagonistes eux-mêmes, ce qui à la fois accentue l’impression de la véracité de la fiction romanesque et donne plus de profondeur encore à un drame humain collectif longtemps occulté. (Pour en savoir plus, lire la présentation de ce livre ci-après ainsi qu’un large extrait spécialement traduit pour Serbica).

Milivoj Srebro


OD OGNJENE DO BLAGE MARIJE / SIX JOURS DE TEMPETE, 2008

Comment traduire ce titre ? « De sainte Marie l’Ardente à sainte Marie la Clémente » serait une traduction littérale, sans doute fidèle, mais très peu parlante pour un lecteur français : ces deux saintes sont fêtées les 17 et 22 juillet… selon le calendrier julien en vigueur chez les orthodoxes serbes, soit les 30 juillet et 4 août selon le/notre calendrier grégorien. Jovan Radulović relate en fait un épisode étrangement mal connu, voire… ignoré de la guerre serbo-croate : l’opération dite Oluja, la tempête, la reconquête en août 1995, par l’armée croate, de la Krajina, la région de Knin à la population majoritairement serbe qui avait fait sécession d’avec la Croatie. « Six jours de tempête » serait un titre possible pour ce roman qui n’est pas un roman de guerre au sens classique de l’expression, loin s’en faut, ce que montre sa construction.

L’opération Oluja, son déroulement, sont présentés au début de chaque chapitre dans une sorte d’introduction, de préambule fait de phrases courtes d’une ligne, une ligne et demie, puis nouvelle phrase à la ligne suivante, comme pour un rapport énonçant les faits bruts, sans pathos ni commentaires. Car ce sont moins les événements qui intéressent l’auteur que le ressenti de ses personnages : lancés dans un exode qu’ils savent sans retour vers la Bosnie et la Serbie, les principaux « acteurs », en alternance ou presque, prennent la parole de chapitre en chapitre dans ce roman polyphonique, chacun réagissant selon son tempérament.

Chassé  ̶  parce que Serbe  ̶  de son lycée en Croatie, ministre de l’éphémère république indépendantiste, Markan est en quête de la terre promise, d’un ailleurs où reconstruire la Krajina et s’adonner à sa passion, le jeu de boules. Kuzman, son frère, pense à ne rien laisser derrière lui qui puisse profiter aux Croates, et, surtout, à emmener les siens sur son tracteur jusqu’à Belgrade où, pense-t-il… mais à tort, on les accueillera à bras ouverts. Le moine Nikodin… sur son âne est lui aussi de cet exode et s’interroge sur la nature humaine, la cupidité et la sécheresse de cœur de certains qui, profitant de la détresse de pauvres hères qui ont tout perdu, leur vendent de l’eau à un prix exorbitant. « Il est dans notre sang de redresser ce qui est à l’abandon et en cendres », pense-t-il par ailleurs, « de rêver de nos anciens monastères et de prier Dieu qu’Il fasse que nous revenions un jour sur leurs fondations. Et, à la manière des moines, tout recommencer à zéro, en récitant : Destruction et édification sont sans fin, de même la préoccupation et la prière de Dieu. » Lui seul ne se berce pas d’illusions ni ne cède à la désespérance.

Le seul personnage à ne pas prendre la fuite contraint et forcé est le colonel canadien Leslie, de la Forpronu. « Observateur » onusien, il est « l’œil et l’oreille » de Jovan Radulović : il voit la débâcle de la Krajina laissée sans défense, il entend prononcer le mot de trahison dont se sont rendus coupables des généraux incapables, mais aussi la Serbie de Milošević qui abandonne les siens à la merci des Croates. C’est lui encore qui, dans son obligation de neutralité, assiste impuissant aux exactions commises et doit pratiquement refuser à la population civile l’entrée du camp de la Forpornu. Le colonel Leslie ne prononce aucun réquisitoire, il ne met personne en accusation… sauf, peut-être, ses « collègues » de l’armée de la Krajina. Il constate, tente mais en vain de comprendre comment, en l’espace de six jours, la place forte serbe en Croatie qu’était Knin a pu tomber aussi facilement.

Les personnages de Jovan Radulović ne sont pas des héros, ni des anti-héros, mais des gens simples, de simples gens. En témoignent leur langage et la manière de l’auteur de présenter les dialogues, sans tirets ni guillemets, avec simple saut de ligne.

Ce roman a reçu le prix « Svetozar Ćorović » 2007-2008.

Alain Cappon