Ignjatovic portrait


 
 
 
           Traduction
 
Milan Narandžić
- extrait -
 

 

 


 

 


 
 

 

 


L'un des premiers et des plus illustres idéologues du romantisme serbe, Jakov Ignjatović, est également le premier écrivain réaliste de la littérature serbe. C'est en fait dans la période où il était le plus productif d’un point de vue littéraire, et où il participait au mouvement des romantiques dont il était le contemporain, qu’il s'est imposé comme auteur réaliste, grâce à ses œuvres les plus abouties. On pourrait d'ailleurs qualifier son style de réalisme romantique.

Jakov Ignjatović est né à Szentendre, dernière oasis serbe, au Nord, en plein cœur de la Hongrie. Figure emblématique de la vie politique et culturelle des Serbes de Hongrie, il a pris part aux événements politiques majeurs de son époque, notamment dans les années 1850 et 1860. Il tentait alors de réconcilier deux sentiments opposés, le nationalisme serbe et le patriotisme hongrois, mais à deux moments cruciaux ce dernier l’emporta. Ce qui l’éloigna de ses anciens amis politiques, lui valut d’être taxé de clérical et pro-hongrois, et le fit passer du statut de leader adulé et influent de la jeunesse à celui de personnalité la plus détestée des Serbes de Hongrie.

En tant qu’écrivain, Jakov Ignjatović a évolué relativement lentement : il s'est d'abord distingué comme rédacteur du Serbskij letopis [Annales serbes, 1854-1856] et comme auteur d’articles programmatiques sur la littérature nationale. Ce n'est qu'à l'aube de la quarantaine, en pleine force de l'âge, qu'il s'est consacré à l’écriture, au roman et à la nouvelle. Il se voyait surtout auteur de romans historiques et sociaux. Or ses romans historiques, et notamment Djuradj Branković, Manzor et Djémila, Krv za rod [Le sang pour la patrie], n'étaient pas très réussis. C’est pourquoi l’importance littéraire d'Ignjatović repose-t-elle davantage sur les œuvres dont il a commencé l’écriture à l'approche de la cinquantaine : ses romans réalistes et, dans une moindre mesure, ses récits inspirés de la vie quotidienne des Serbes de Hongrie de son époque.

Le roman d'Ignjatović a de nombreuses similitudes avec le roman d'aventures du XVIIIe siècle de tradition picaresque. Ce qui le rapproche avant tout de ce type de roman, c'est son réalisme cru, sa propension à mettre en avant les formes basses et terre à terre de la vie, à narrer des histoires d'aventures et à mettre en scène des figures de roublards, d'imposteurs ou autres pêcheurs en eaux troubles qui émaillent les pages de ses ouvrages. C'est son premier roman, Milan Narandžić (1860), qui se rapproche le plus de ce genre littéraire, surtout dans sa première partie qui est la plus aboutie. Son héros éponyme mène une vie joyeuse et vagabonde d'aventurier débrouillard qui connaît bien les hommes et leurs faiblesses et sait tirer profit de toutes les bonnes occasions qui se présentent et esquiver ainsi avec habileté toutes les infortunes qui peuvent survenir dans la vie. Son deuxième roman qui a également pour protagoniste un aventurier débrouillard, Trpen spasen [Patient, sauvé ; 1874], quoique inachevé, est d'un point de vue artistique bien plus accompli que le précédent : on y trouve la poésie de la vie quotidienne, la picturalité et le souci du détail ainsi qu'une touche humoristique dans la représentation des personnages et la description des ambiances urbaines et de la vie de bohème estudiantine.

Outre le roman d'aventures, et aux antipodes de celui-ci, un autre type de roman a également exercé son influence sur Ignjatović : le roman sentimental tel qu'il fut introduit dans la littérature serbe par Bogoboj Atanacković. A côté de figures de vagabonds et de roublards, on retrouve chez Ignjatović quasiment toujours des personnages à « l’âme de poètes », des rêveurs, des romantiques songeurs. Presque tous ses romans mettent en scène deux héros dont les histoires se déroulent en parallèle et se font écho de manière antinomique. Le premier incarne un homme ordinaire, à l'esprit pratique, le second est un personnage fantasque et rêveur. L'un évolue dans le monde réel comme un poisson dans l'eau tandis que l'autre se sent étranger et incompris dans son propre milieu, il vit davantage dans le monde du désir et du fantasme que dans la réalité. A ce dernier, Ignjatović a insufflé les idéaux et les états d'âme des romantiques de sa génération ; on retrouve chez lui les deux composantes fondamentales du romantisme serbe que sont le sentimentalisme et l'héroïsme.

A l'instar de certains grands auteurs réalistes européens, Ignjatović a dépeint le destin d'un héros romantique dans une réalité non romantique. Cette confrontation entre romantisme et réalisme est la plus manifeste dans son roman Vasa Rešpekt (1875) dans lequel est évoquée, tout comme dans Dva idola [Les deux idoles] d'Atanacković d'abord, puis dans Sanjalo [Rêveur] de Milorad Šapčanin ensuite, la même période historique qui fut véritablement cruciale dans la formation du sentiment romantique national : la révolution de 1848 ainsi que les années qui l'ont précédée et suivie. Paria de la société, criminel et bagnard, le personnage principal, Vasa Rešpekt, est par nature un révolté contre cette réalité qui l'empêche de s'épanouir et anéantit ses idéaux. Il rejette la société contemporaine et se cherche des modèles dans les grandes figures du passé. Passionné par les chants populaires et l’histoire de la Serbie, il rêve d'une insurrection serbe générale et de la renaissance de l'empire médiéval de Dušan alors qu'il lui faudra combattre dans une armée étrangère, pour des intérêts étrangers, et finir sa vie en prison.

Les autres œuvres d’Ignjatović s’apparentent plutôt au roman à caractère socio-politique cher aux écrivains réalistes du XIXe siècle. Les personnages n’y sont pas en opposition avec la société mais placés au cœur des mouvements sociaux et des principaux courants qui les définissent et les caractérisent. C'est notamment le cas de son roman rural Čudan svet [Un monde étrange ; 1869] qui présente une vision sombre et pessimiste des mouvements sociaux dans un village de Voïvodine après 1848, de Večiti mladoženja [L'éternel fiancé ; 1878] qui, comme Vasa Rešpekt, est intrinsèquement lié à la ville natale d'Ignjatović, Szentendre, ainsi que dans ses deux derniers romans, quoique moins aboutis, Stari i novi majstori [Anciens et nouveaux maîtres, 1883] et Patnica [Une malheureuse ; 1885]. L’immersion la plus profonde dans les processus sociaux trouve son expression dans L’éternel fiancé qui montre, à travers l'histoire de la chute d'une famille de riches marchands, la décadence de la société civile serbe de Hongrie.

Jakov Ignjatović est la figure la plus importante du roman serbe du XIXe siècle, le fondateur et le représentant le plus significatif du roman réaliste chez les Serbes. De tous ses contemporains, c'est lui qui a apporté le panorama social le plus large, le plus riche et le plus coloré, toute une petite « comédie humaine », ainsi que le plus grand éventail de personnages de la littérature serbe. Par sa vision du milieu social, le nombre, le réalisme et la force de caractère de ses personnages, Jakov Ignjatović n’a pas d’égal parmi les écrivains serbes. Néanmoins, en tant que romancier, il présente somme toute de grandes faiblesses qui se manifestent surtout dans la structuration, le style et le langage de ses romans. Malgré une inventivité romanesque intarissable, Ignjatović ne se met pas facilement à l’écriture. Une fois lancé, il travaille vite mais sans persévérance ni systématisme. Dès lors, ses romans portent la marque de la négligence, du manque d’application et du travail bâclé. Son style est lourd et peu recherché et sa prose empreinte de barbarismes syntaxiques et lexicaux, la narration y est trop concise, succincte et rapide. Et, pourtant, sur chacune de ses pages, à chaque coup de plume, on ressent la force de l’écrivain, observateur perspicace de la vie et excellent connaisseur des hommes.

♦ Etudes et articles en serbe. Jovan Skerlić, Jakov Ignjatović : književna studija [Jakov Ignjatović : étude littéraire], Belgrade, 1904 ; Velibor Gligorić, « Jakov Ignjatović », in Srpski realisti [Les Réalistes serbes], Belgrade, 1954, p. 7-60 ; Živojin Boškov, Jakov Ignjatović, Novi Sad, 1988 ; Dragiša Živković, « Bidermajerski stil romana Jakova Ignjatovića » [Le style biedermeier des romans de Jakov Ignjatović], in Evropski okviri srpske književnosti [Les cadres européens de la littérature serbe], Belgrade, 1994, p. 101-133 ; Dušan Ivanić, « Komentar u romanima Jakova Ignjatovića » [Le commentaire dans les romans de Jakov Ignjatović ], in Svijet i priča [Le Monde et le récit], Belgrade, 2002, p. 146-171.

Jovan Deretić

Traduit du serbe par Raphaël Baudrimont