Kovacevic - portrait 4

 

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L'Espion des Balkans
La Poubelle cinq étoiles

Homme de théâtre – écrivain dramatique et metteur en scène –, mais aussi auteur de scénarios pour le cinéma, Dušan Kovačević est aujourd’hui considéré comme l’écrivain phare et le plus éminent représentant de la comédie serbe de la seconde moitié du XXe siècle. Observateur lucide du monde qui l’entoure, esprit critique et frondeur pourvu de surcroît d’un sens de l’humour particulier et d’une énergie créatrice hors du commun et intarissable depuis déjà quatre décennies, Kovačević a présenté au public une vingtaine de pièces constituant l'un des opus théâtraux les plus significatifs de la littérature serbe. Cet opus stylistiquement varié et diversifié sur le plan thématique, qui offre une image contrastée de la Serbie contemporaine, "parfois grotesque et parfois tragicomique" (L. Radulović), s’inscrit dans la tradition théâtrale nationale incarnée par Jovan Sterija Popović et Branislav Nušić, les figures classiques du théâtre serbe.

Auteur de pièces cultes

Dušan Kovačević est entré par la grande porte sur la scène littéraire et théâtrale belgradoise : sa première œuvre dramatique, Maratonci trče počasni krug [Les Marathoniens font leur tour d’honneur, 1972], représentée à l’illustre "Atelier 212" fut aussitôt perçu par la critique comme la révélation d’un talent très prometteur. Depuis lors, cette comédie "noire" sur une famille de plusieurs générations de croque-morts qui pratiquent un commerce fleurissant basé sur la revente de cercueils déterrés (!), est devenue une véritable pièce culte en Serbie et Kovačević n’a cessé d’être à l’affiche des théâtres nationaux. Plus tard, l’auteur dira à propos des Marathoniens que "le rire, l'ironie, le cynisme et l'humour noir" déployés dans cette pièce, étaient les seuls moyens dont il disposait pour faire face à "l'horreur" de la réalité engendrée par le régime titiste.

Ses œuvres dramatiques ultérieures et aussitôt mises en scène – Radovan III (1973), Sabirni centar [Le Centre de Regroupement, 1982], Balkanski špijun [L’Espion des Balkans,1983], Sveti Georgije ubiva aždahu [Saint Georges tuant le dragon, 1984), ou encore Klaustrofobična komedija [La Comédie claustrophobe, 1987] – ont confirmé les pronostics et les attentes de la critique. Elles ont également démontré que le « talent prometteur » a pris de l’envergure et qu’il était en train non seulement d’élaborer sa propre vision du monde dans laquelle le comique côtoie le tragique et l’absurde, mais aussi de bâtir un univers théâtral authentique : un univers qui puise son inspiration surtout dans une réalité "socialiste" à  plusieurs visages masqués par une idéologie démagogique et un discours officiel hypocrite, un univers où "s'entrechoquent le traditionnel et le moderne, le collectif et l'individuel, l'idéologique et l'éthique, le pathologique et le naturel" (V. Stamenković). Ces œuvres, enfin, ont prouvé que leur auteur maîtrisait déjà à la perfection tous les procédés de l’art dramatique, tant classique que moderne, mais aussi qu’il privilégie, selon ses propres dires, les pièces "bien ficelées" qui s’appuient sur une "structure classique", basée sur "l'ordre" et "les règles strictes".

Parmi les œuvres citées qui, toutes, furent accueillies avec enthousiasme par le public – une place à part revient bien sûr à L’Espion des Balkans, autre pièce culte de Kovačević, que la critique a aussitôt qualifiée de "drame sur la paranoïa politique". Dans cette tragi-comédie habilement construite, l’auteur brosse le portrait d’un stalinien ordinaire, victime d’un État totalitaire mais aussi de ses propres obsessions maniaques : pour se racheter et prouver sa docilité envers les autorités, il se transforme au fur et à mesure en un véritable monstre, insensé et féroce, voyant partout des "ennemis de l’État". Ce "drame sur la paranoïa" individuelle pourrait être évidemment lu comme une satire politique du régime titiste qui incitait à la délation, utilisait les mécanismes de la "théorie du complot" et organisait la chasse aux "ennemis du peuple ".

En 1990, un an après la chute du mur de Berlin, Kovačević publie et met en scène une nouvelle comédie, tout aussi mordante, inspirée par les sournois mécanismes d’espionnage et de délation mis en place par le régime communiste de Tito. Il s’agit du Profesionalac [Le Professionnel], une comédie burlesque qui pourrait d’ailleurs être considérée comme une suite de L’Espion des Balkans. Mais cette fois, le chasseur de "l’ennemi de l’Etat" n’est plus un rustre stalinien, apprenti espion, mais bel et bien un vrai professionnel, un agent chevronné de la sécurité d’État qui, même après son départ à la retraite, continue de remplir son "devoir" : l’espionnage d’un écrivain dissident.

Durant les années 1990, années noires marquées par le régime autoritaire et claustrophobe de Milošević, l’univers théâtral de Kovačević s’assombrit lui aussi. Les reflets d’une réalité chaotique, voire cauchemardesque, ses pièces écrites pendant cette période – Burleskna tragedija [Tragédie burlesque, 1991], Lari Tompson, tragedija jedne mladosti [Larry Thompson, tragédie d'une jeunesse, 1996] et Kontejner sa pet zvezdica [Poubelle cinq étoiles, 1999] – ne pouvaient être que des satires acerbes où l'ironie vire de plus en plus au sarcasme, le comique au grotesque, l'humour noir à l'absurde.

Le début du nouveau siècle – qui voit l’instauration de la démocratie en Serbie – démontre, une fois de plus, que la débordante énergie créatrice de Kovačević ainsi que l’acuité de son regard critique sur la réalité serbe sont restées intactes. À ce propos il suffit de citer Generalna proba samoubistva [Répétition général d’un suicide, 2010] et Kumovi [Les Compères, 2013], des pièces qui dénoncent les vices et les tares d’une société serbe déboussolée et en pleine transition. Dans la première, l’intrigue est construite autour d’un projet saugrenu d’une bande de malfrats : traquer des personnes enclines au suicide afin de se saisir de leurs organes pour les vendre ensuite ! Dans la seconde, le regard critique de l’auteur sur la Serbie et sur l'espèce humaine en général atteint son paroxysme : dans un monde fait de violence et d'hypocrisie, c'est un chien qui s’avère le seul capable à offrir la protection et la compréhension à un chômeur en rupture avec la société !

Homme de théâtre et de cinéma

Pour compléter ce rapide « portrait », il convient d’évoquer quelques autres détails importants qui relèvent surtout de la bio-bibliographie de l’auteur. Mis à part son opus théâtral, Kovačević a aussi écrit plusieurs pièces dramatiques pour la radio et pour la télévision ainsi que de nombreux scénarios de cinéma, par exemple ceux de deux chefs-d’œuvre de la cinématographie serbe : Ko to tamo peva [Qui chante là-bas, 1980] de Slobodan Šijan et Underground (1995) d’Emir Kusturica. Pour l’écriture du scénario de ce dernier film l’auteur s’est abondamment inspiré de sa propre pièce Proleće u januaru [Printemps en janvier, 1977], pièce sur laquelle repose aussi son unique roman : Bila jednom jedna zemlja [Il était une fois un pays, 1995].

Mais c’est évidemment son œuvre théâtrale qui lui assure une place importante dans la littérature nationale contemporaine, une œuvre qui, nous l’avons vu, traite de thèmes serbes sans être pour autant dépourvue d’une portée universelle, ce qui explique pourquoi les plus réussies de ses comédies ont été traduites en une vingtaine de langues (dont le français) et représentées dans quelque150 théâtres à travers le monde. Par ailleurs, après leur succès sur les scènes nationales, certaines pièces ont été adaptées au cinéma, soit  par l’auteur lui-même (L’Espion des Balkans, 1983 ; Le Professionnel, 2003), soit par d’autres réalisateurs serbes (Les Marathoniens… – Slobodan Šijan, 1982 ; Le Centre de Regroupement – Goran Marković, 1989 ; La Comédie burlesque – G. Marković, 1995 ; Saint Georges tuant le dragon – Srdjan Dragojević, 2009).

Écrivain prolixe et artiste polyvalent dont les qualités ont été reconnues également par la SANU (L’Académie serbe des sciences et des arts) qui le compte parmi les siens depuis 2010 –, Kovačević est aussi lauréat de plusieurs prix nationaux et internationaux dans trois domaines : littéraire, théâtral et cinématographique.

Notons enfin que, parallèlement à sa longue et féconde carrière d’écrivain, Dušan Kovačević a exercé plusieurs autres activités. À l’exception d’une courte expérience de diplomate (il fut ambassadeur de Serbie au Portugal de 2005 à 2006), elles sont toutes étroitement liées à sa vocation d’auteur dramatique : de 1973 à 1978, dramaturge à la télévision nationale ; de 1986 à 1988, enseignant à la Faculté des arts dramatiques de Belgrade ; enfin, en 1998, directeur du Zvezdara teatar, fonction qu’il occupe, avec un succès évident, aujourd’hui encore. 


♦ Etudes et articles en serbe. Ksenija Radulović : "Tragedija izmenjene forme" [La tragédie dans une forme permutée],Reč n° 26, Belgrade, B92, 1996 ; Vladimir Stamenković : "Lutajući metak" [Une balle perdue], Kraj utopije i pozorište [La fin de l’utopie et le théâtre], Belgrad, Otkrovenje - Novi Sad, Sterijino pozorje, 2000 ; Jovan Hristić : "Pisac i reditelj Dušan Kovačević" [Dušan Kovačević, écrivain et metteur en scène], Eseji o drami [Essais sur l’art dramatique], Belgrade, SKZ, 2006, p. 243-270 ; Radomir Putnik : "Pisac moralista" [Un écrivain moraliste] ; "Zapis o Dušanu Kovačeviću" [Une note sur Dušan Kovačević], Dramaturška analekta, Belgrade, Udruženje dramskih pisaca srbije, 2007, p. 72-78 ; Dušan Kovačević : "Pozorište je sinteza svih iskustava" [Le théâtre est la synthèse de toutes les expériences], in Pisci govore [Les écrivains parlent], entretiens réalisés par Mihajlo Pantić, Belgrade, Društvo za srpski jezik i književnost, 2007, p. 109-123.

Milivoj Srebro