Choisir : oeuvre

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Danilo Kiš

 

 

 


« Venir d’ailleurs, être un écrivain yougoslave à Paris, c’est être seul », disait autrefois Danilo Kiš qui avait choisi la France pour son exil volontaire, « exil joycien », comme il l’appelait lui-même. Ce choix – choix de la solitude – bien qu’il soit fait délibérément et motivé par une seule chose qui comptait pour Kiš : l’écriture, n’a pas été facile à vivre. La preuve en est, parmi d’autres écrits, sa nouvelle « La Dette », publiée pour la première fois dans Le Luth et les cicatrices, où l’écrivain ressuscite, avec amour et respect, la figure emblématique d’Ivo Andrić, l’un de ses auteurs préférés. Conçue comme un hommage au Prix Nobel de l’ex-Yougoslavie, cette nouvelle fonctionne, en fait, comme un double portrait, où Kiš, tout en parlant d’autrui, du sacrifice et de la solitude d’Andrić, parle de manière implicite de lui-même : « Beaucoup pensaient et écrivaient (...) que sa vie avait été remplie par le travail et la solitude, mais personne ne savait combien de renoncements ce travail lui avait coûté, à quel point cette solitude avait été aussi forcée que salutaire ».

Cette solitude, coûteuse et « forcée », que Kiš s’imposait pendant les années de son « exil joycien » n’a heureusement pas été un sacrifice inutile. Au contraire, elle s’est montrée au bout du compte créatrice et féconde. Car c’est en France que Kiš a écrit Un tombeau pour Boris Davidovitch, le recueil de nouvelles sur les camps staliniens, qui lui a apporté, en 1980, le Grand Aigle d’Or de la ville de Nice. C’est à Paris qu’il a conçu et rédigé L’Encyclopédie des morts ainsi que sept nouvelles qui ont été retrouvées après sa disparition prématurée.

Ces nouvelles posthumes, aujourd’hui rassemblées à partir des manuscrits inédits et publiées sous le titre oximoronique, Le luth et les cicatrices, ont été, en effet, pour la plupart, écrites pour être incluses dans L’Encyclopédie des morts. D’ailleurs, certaines d’entre elles – comme, par exemple, la nouvelle-titre, consacrée à un couple d’émigrés russes, ou « L’apatride », l’histoire sur la mort mystérieuse d’Ödon van Horvath, ou encore « Youri Goletz » où l’écrivain brosse le destin tragique de Piotr Rawic – correspondent parfaitement au thème majeur de ce livre : le thème de l’amour et de la mort. Pourquoi alors Kiš les a-t-il écartées de la version finale de l’Encyclopédie ? D’après Mirjana Miočinović qui a établi et annoté la présente édition du Luth et les cicatrices, la raison en est purement poétique et il faut la chercher « dans le changement radical de style », adapté au « caractère autobiographique, non fictionne » de ces nouvelles.

*Traduit du serbo-croate par Pascale Delpech, Paris : Fayard, 1995


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