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L'Autobiographie


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La boîte à écriture
L'autre corps
Le lévrier russe
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La Boîte à écriture
Le Manteau d'étoiles
Le Miroir invisible
Le Pain multicolore
Le Théâtre en papier

 

 


 
 

 

 


Écrivain de renom international, traduit dans le monde entier, Milorad Pavić est sans conteste le prosateur le plus original de la littérature contemporaine serbe. Esprit encyclopédique et talent à multiples facettes – poète, nouvelliste, romancier, auteur dramatique, traducteur, essayiste, chercheur – cet ancien universitaire spécialiste du baroque serbe s’est lancé dès le début de sa carrière littéraire dans un projet extraordinaire dont le but était quasiment révolutionnaire : à la fois le renouvellement de l’art de la narration et le changement radical du mode traditionnel de lecture !

Sous la double casquette d’écrivain et de chercheur

Dans son « Autobiographie », sorte de credo littéraire, on peut lire : « Jusqu’en 1984, j’ai été l’auteur le moins lu dans mon pays. Depuis, je suis devenu l’écrivain le plus lu ». C’est vrai, du moins en partie, bien que Pavić ait publié, avant cette année charnière, plusieurs livres – deux recueils de poèmes : Палимпсести [Palimpsestes, 1967] et Месечев камен [Pierre de lune, 1971] et cinq recueils de nouvelles dont : Le Rideau de fer [Гвоздена завеса, 1973], Les Chevaux de Saint-Marc [Коњи светогa Марка, 1976] et Le Lévrier russe [Руски хрт, 1979] – dans lesquels apparaissent en filigrane plusieurs traits de sa poétique innovatrice. En fait, ces premiers livres qui combinent habilement l’érudition et le fantastique montrent déjà que Pavić possède une imagination débridée et une énergie créatrice débordante qui le poussent dans des investigations hors des sentiers battus de la littérature.

Mais si l’écrivain reste, dans ce premier temps, confiné dans l’ombre ‒ d’ailleurs, fort injustement ‒, c’est en revanche Pavić essayiste, traducteur de Pouchkine et Byron, chercheur et historien de la littérature qui réussit non seulement à s’épanouir pleinement mais aussi à se faire reconnaître par ses pairs. Ses travaux de recherche portant sur les écrivains serbes des XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles – en particulier Историја српске књижевности барокног доба [Histoire de la littérature serbe à l’époque baroque, 1970] et Историја српске књижевности класицизма и предромантизма [Histoire de la littérature serbe, classicisme et préromantisme, 1979] ainsi que ses études sur G. S. Venclović (1966) et Vojislav Ilić (1972) – avaient, eux aussi, une dimension novatrice : ils ont à la fois bousculé les canons établis de l’historiographie littéraire serbe et offert un nouveau regard sur l’héritage littéraire et l’évolution historique de la littérature serbe moderne.

« Le premier livre du XXIe siècle »

Après de longues années passées dans l’ombre, Pavić devient effectivement, à partir de 1984, l’un des écrivains serbes les plus lus : c’est précisément cette année-là qu’il crée l’événement avec la publication de son fameux Dictionnaire khazar [Хазарски речник]. Ce roman-lexique présenté sous la forme d’un dictionnaire, ce livre-labyrinthe qui tient de la Tour de Babel, provoque d’abord un véritable séisme dans le milieu littéraire yougoslave avant d’être traduit dans le monde entier. Publié en France en 1988, ce livre est accueilli avec un enthousiasme inhabituel. Fascinée mais aussi désemparée par « cet apocryphe génial », par les jeux surprenants et mystificateurs de son auteur, la critique française ne dissimule pas son émerveillement : selon elle, « c’est le livre le plus étrange du monde », « le premier livre du XXIe siècle », bref « un époustouflant coup de génie ». Conçu sur une idée insolite, cet ouvrage inclassable propose à la fois une nouvelle forme de roman et une nouvelle manière de lire. En présentant son livre comme une structure ouverte, mobile et inachevée, l’écrivain offre de fait un nouveau rôle au lecteur – celui en quelque sorte de coauteur – et l’invite à donner, selon son propre choix, la forme finale à l’ouvrage.

Pourtant, si l’esprit ludique de Pavić semble atteindre son apogée dans ce roman-lexique, les sources novatrices de l’auteur ne sont pas taries. Les romans publiés ultérieurement proposent, chacun à son tour, une nouvelle réalisation de l’idée de « l’œuvre ouverte » qui compte sur la complicité et l’imagination du lecteur. Ainsi Paysage peint avec du thé [Предео сликан чајем, 1988] se présente sous la forme de « mots croisés » et se base sur le principe et l’esprit de l’art cruciverbiste : l’écrivain y propose une lecture « horizontale » (« pour les lecteurs qui préfèrent l’intrigue »), et une lecture « verticale » qui permet de découvrir le profil des différents protagonistes. Dans L’Envers du vent [Унутрашња страна ветра, 1991], l’auteur réalise un nouveau modèle romanesque : une sorte de roman-sablier. Concrètement, composée de deux parties disposées tête-bêche, cette œuvre possède deux débuts et une seule fin, située au milieu du livre : une fois lue la première moitié de l’ouvrage, il faut ensuite le prendre à l’envers pour en poursuivre la lecture de la même manière que l’on retourne un sablier.

Les deux romans suivants sont inspirés par l’art divinatoire et le fantasme selon lequel il serait possible de deviner l’avenir et, par conséquent, de le changer : Le Dernier amour à Constantinople [Последња љубав у Цариграду, 1994] est conçu selon les règles du tarot et destiné avant tout aux amateurs de jeux de cartes et de cartomancie, alors que Звездани плашт [Le Manteau d’étoiles, 2000] est une sorte de « guide astrologique pour néophytes » qui offre un cycle d’histoires enchevêtrées portant, chacune, le titre d’un signe du Zodiaque. Уникат [Le Livre unique, 2004], que l’auteur qualifie de « roman estuaire », nourrit lui aussi un fantasme insolite : permettre à chaque lecteur potentiel de lire sa propre version du roman en choisissant un dénouement différent ! Кутија за писање [La Boîte à écriture, 1999] n’a pas non plus une fin unique : le lecteur peut choisir entre la variante publiée dans la version papier du livre et celle publiée sur l’internet. Citons, enfin, le dernier roman de Pavić, sorte de « chant du cygne », paru quelques mois seulement avant la disparition de l’écrivain : Вештачки младеж [Un faux grain de beauté, 2009]. Ce roman sur l’amour et la vieillesse est de même conçu comme un défi lancé au lecteur : il faut le prendre, précise l’écrivain, comme « un exercice », un « entraînement à un nouveau mode de lecture non linéaire ». Ce dernier livre a montré, une fois de plus, que son auteur est resté jusqu’au bout l’insaisissable « maître de la voltige » qui, même à 80 ans, prenait plaisir à dépasser les limites du roman et de la littérature en général.

La quête d’une nouvelle forme d’écriture

Les livres que nous venons de citer ainsi que les romans : Друго тело [L’Autre corps, 2006] et Позориште од хартије [Le Théâtre en papier, 2007], les recueils de nouvelles : Седам смртних грехова [Sept péchés mortels, 2002] еt Девет киша и друге приче [Neuf pluies et autres nouvelles, 2002], et les pièces dramatiques (« interactives ») : Заувек и дан више, Кревет за троје, Стаклени пуж [Pour toujours et un jour de plus, Un lit pour trois, Escargot en verre, 2004] – ont tous un point commun : la quête d’une nouvelle forme ou de nouveaux procédés d’écriture. Cette quête permanente, passionnée – qui toutefois n’a jamais atteint la splendeur, la magnificence et l’ingéniosité de celle menée dans Le dictionnaire khazar, son œuvre maîtresse – n’était cependant pas sans risque : elle a parfois poussé l’écrivain dans des confins où la lecture n’est plus un plaisir mais un casse-tête. Cette remarque ne met en question ni les extraordinaires capacités innovatrices de ses livres, ni le fait qu’ils ont grandement contribué à révolutionner le genre du roman. À ce propos il faut souligner que Milorad Pavić a perçu très tôt l’importance des nouvelles technologies apparues à l’ère d’internet dans lesquelles il voyait une chance insoupçonnée pour l’essor d’un nouveau type d’écriture et de lecture – fondé sur les « jeux » interactifs et intertextuels – qui change radicalement le rôle tant de l’écrivain que du lecteur.

Mais, au-delà de leur forme insolite, ses livres possèdent également tous les attributs de la vraie littérature, celle qui touche et fait réfléchir. Œuvres d’un érudit, héritier et fin connaisseur de l’antiquité grecque et de la tradition littéraire et spirituelle byzantine ainsi que celle du baroque et du classicisme serbe, ils mêlent habilement la poésie et le fantastique, la légende et l’histoire, la métaphore surréaliste et l’allégorie biblique, le savoir ésotérique et le rêve, l’humour joyeux et le rire sardonique… sans jamais trahir cette simple vérité : la tâche principale d’un écrivain consiste d’abord à raconter des histoires.

Traduit en une quarantaine de langues, lu et apprécié partout dans le monde mais aussi parfois contesté pour des raisons politiques, Pavić continue d’exercer, même après sa disparition, une influence considérable sur les jeunes écrivains en Serbie et, plus largement, dans les pays des Balkans, qui le considèrent comme « le pape » du postmodernisme serbe.

Membre de l’Académie Serbe des Sciences et des Arts, et de la Société Européenne de Culture, Milorad Pavić a reçu nombre de prix littéraires dans son pays et à l’étranger, mais pas celui qu’il espérait secrètement : le prix Nobel de littérature.


 
♦ Etudes et articles en serbe : Делић, Јован : Хазарска призма. Тумачење прозе Милорада Павића, Београд – Просвета, Досије, Титоград – Октоих, 1991; Михајловић, Јасмина:Прича о души и телу. Слојеви и значења у прози Милорада Павића, Београд, Просвета, 1992; Пијановић, Петар:Павић, Београд, „Филип Вишњић“, 1998; Поповић, Радован:Први писац трећег миленија : Животопис Милорада Павића, Београд, Дерета, 2002.


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