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Notre choix

Le Cimetière tsigane


Dans l’histoire de la littérature serbe et, plus généralement, des lettres yougoslaves, Živojin Pavlović occupe une place singulière puisqu’il a exercé ses talents dans deux registres au demeurant fort différents : l’écriture et le cinéma. Si certains écrivains s’impliquent parfois dans la rédaction de scénarios et de dialogues, si certains cinéastes parfois « commettent  des livres », rares sont en effet ceux qui mènent de front ces deux activités. Et ce, avec un égal succès.

Après avoir étudié la peinture à l’Académie des arts appliqués de Belgrade dans les années 1950, Živojin Pavlović enseigna à la faculté des Arts dramatiques et, dans le même temps, se tourna vers la réalisation cinématographique tout en cultivant sa passion pour l’écriture. Le cinéma et la littérature resteront tout au long de la vie de ce singulier écrivain-cinéaste – aujourd’hui considéré comme l’un des principaux instigateurs de la vague noire dans les lettres et le cinéma yougoslaves – deux passions parallèles mais aussi complémentaires. La meilleure preuve en est peut-être son attitude critique et sans complaisance à l’égard de la société yougoslave, une attitude qui caractérise aussi bien ses films que ses livres et qui a souvent suscité – de la part des idéologues et des dignitaires communistes – des réactions négatives allant même jusqu’à la mise à l’index de l’auteur.

Prolixe, Živojin Pavlović nous a laissé des écrits qui illustrent son éclectisme : des romans, des nouvelles, des essais, voire un livre de conversations, Ludilo u ogledalu [La folie dans le miroir, 1992], un autre de « confessions », Azbuka [Alphabet, 1990], et quatre scénarios cinématographiques : Revolucija, tavni talas [La révolution, vague sombre, 1991].  Sans oublier les livres d’essais Đavolji film [Le film diabolique, 1969], O odvratnom [Du répugnant, 1972] et Balkanski ez [Jazz balkanique, 1989], mentionnons le journal qu’il a tenu pendant les manifestations estudiantines de la fin des années 1960, Ispljuvak pun krvi [Un crachat plein de sang], témoignage qui fut interdit par la censure communiste en 1984 et republié seulement en 1990.

Ce sont évidemment les romans et les recueils de nouvelles qui constituent le noyau central de cette œuvre littéraire abondante et polymorphe. Parmi ces ouvrages de prose – qui rencontrèrent un beau succès auprès du public – il convient de citer en particulier les deux recueils de nouvelles Krivuda reka (La rivière sinueuse, 1963), Cigansko groblje [Le cimetière tsigane, 1972] ainsi que ses romans les plus connus : Lutke na bunjištu [Des poupées sur un tas de fumier, 1965], Zadah tela [La puanteur du corps, 1982], Zid smrti [Le mur de la mort, 1985] et, en 1993, Lapot, mot sans équivalent en français puisqu’il désigne la coutume, autrefois, de… supprimer les vieillards lorsqu’ils devenaient une charge trop lourde pour la communauté !

L’œuvre cinématographique de Zivojin Pavlović est tout aussi abondante et variée : elle compte une quinzaine de films qui, de même que ses livres, se succédèrent à un rythme quasi annuel. Parmi eux, il faut mentionner surtout Obruč [L’enfermement] qui fut censuré en 1963, Buđene pacova [Le réveil des rats], l’Ours d’argent au 17e festival international du film de Berlin en 1967, Kad  budem mrtav i beo [Quand je serai mort et blanc, 1968], Zaseda [L’embuscade, 1969], Zadah tela, 1983, adaptation faite par l’auteur de son roman éponyme, Dezerter [Le déserteur, 1992], et Država mrtvih [L’État des morts] qui sortit en salle quatre ans après le décès de l’écrivain-cinéaste, en 2002. La plupart de ses films ont reçu des récompenses internationales tant à Pula, Karlovi Vari, Carthage, Athènes, Avelino, Venise, Berlin qu’à … Bastia. En France, des rétrospectives de ses films ont été organisées entre 1985 et 1991 à La Rochelle, Paris, Montpellier et Strasbourg.

Très apprécié en tant que cinéaste, Živojin Pavlović a également reçu de nombreux prix littéraires en Serbie et en ex-Yougoslavie, dont le prix NIN. Notons à ce propos qu’il partage avec Oskar Davičo et Dobrica Ćosić l’honneur de s’être vu décerner au moins à deux reprises ce prestigieux prix, l’équivalent du prix Goncourt en France, pour Zid smrti et Lapot. Cependant, pour ce qui est de la réception de son œuvre en France, le bilan est beaucoup plus modeste : en effet, si le cinéaste Živojin Pavlović est (relativement) connu chez nous, l’écrivain est, lui, totalement inconnu puisque de ses 32 (trente-deux !) livres, aucun n’est à ce jour disponible en traduction française !


Alain Cappon