Choisir : extrait

 

POÈMES SERBES

Traductions en vers : Jean-Marc Bordier

 Editeur : PLATO, Belgrade, 2002

  

Sommaire

 

SAVA MRKALJ

COMPOSÉ QUAND, VAINCU ET ABANDONNÉ
DU MONDE ENTIER, J’ARRIVAI À L'HÔPITAL
DE GORNJI KARLOVAC

PETAR PETROVIĆ NJEGOŠ

DE NOTRE VIE LE PRINTEMPS EST SI BREF

RETOURNE À TON NÉANT, TERRE MAUDITE

 

BRANKO RADIČEVIĆ

QUAND JE PENSAIS MOURIR

ĐURA JAKŠIĆ 

MINUIT

LAZA KOSTIĆ

ENTRE VEILLE ET SONGE

RÊVES RÊVANT

SANTA MARIA DELLA SALUTE

VOJISLAV ILIĆ 

LA TURQUIE

JOVAN DUČIĆ 

INSCRIPTION

L’ÂME

FATUM

CHANT

L’OMBRE

MA POÉSIE

LE MYSTÈRE

 MILAN RAKIĆ 

LE TREMBLE

 VLADISLAV PETKOVIĆ DIS 

LE NIRVANA

PEUT-ÊTRE DORT-ELLE

 MILAN ĆURČIN 

DANS LA FORET DE VIENNE

 SIMA PANDUROVIĆ 

CÉLÉBRATION

NOUS, PAR LA GRÂCE DE DIEU, ENFANTS DE CE SIÈCLE

JELA SPIRIDONOVIĆ-SAVIĆ

LES PERCE-NEIGES

 IVO ANDRIĆ

EX PONTO

SOIF

JE MARCHE ENCORE 

FIN

MILOŠ CRNJANSKI 

À LA YOUGOSLAVIE

STRAJILOVO

SUMATRA

MOMČILO NASTASIJEVIĆ 

QUIÉTUDE DES ARBRES

TRISTESSE

PENSÉE

RASTKO PETROVIĆ 

AUX LÈVRES UN BAISER DE LUMIÈRE

RADE DRAINAC 

MA FAIM EST INFINIE

RISTO RATKOVIĆ 

LES ANGES D’ANTAN

OSKAR DAVIČO

LA SERBIE

BRANKO MILJKOVIĆ 

LOUANGE À L’UNIVERS

 
 

 

>Postface : Milovan Danojlić<


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Mrkalj_-_portrait

Sava Mrkalj

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Sava Mrkalj

(1783-1833)

 

COMPOSÉ QUAND, VAINCU ET ABANDONNÉ
DU MONDE ENTIER, J’ARRIVAI À L'HÔPITAL
DE GORNJI KARLOVAC

 

Hélas, hélas, cent mille fois hélas !
Les dés nous sont jetés, et quelle angoisse ;
Le monde est mer de damnation !
Et glace et feu, l'air, la foudre et l'onde,
Fauves ou bien serpents, bêtes immondes,
Font de la vie malédiction !
 
Le mal présent donne des idées noires,
Le mal passé brûle dans la mémoire,
Le futur nous ronge déjà.
Peines du jour engendrent cauchemars,
Rêves de nuit sont le jour désespoir.
Y-a-t'il heure sans sa croix ?
 
L'homme est fléau pour l'homme, et pis encore,
Il bannit le bon droit, ce réconfort,
Bannit toute paix pour de bon.
Le loup ne rompt ni sa foi, ni promesse ;
Canon, mitraille au combat ne connaissent
Ni le boa, ni lynx, ni lion.
  
 

 

                                                                     


 

Njegos_120

>Petar Petrović
Njegoš
<

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


PETAR PETROVIĆ NJEGOŠ
(1813-1851)
 

 

DE NOTRE VIE LE PRINTEMPS EST SI BREF

De notre vie le printemps est si bref,
L'été brûlant va marchant sur ses pas,

L'automne trouble et le glacial hiver ;

Jour après jour s'épousent dans le temps,

Chacun porteur de son propre tourment.

Jamais un jour tel que le désirons,

Ni la félicité dont nous rêvons.


Qui pourra le vent fol apprivoiser,

Aux océans proscrire d'écumer,

A nos désirs limites assigner ?

 

 
RETOURNE À TON NÉANT, TERRE MAUDITE

Retourne à ton néant, terre maudite,
Qui porte nom si terrible et funeste.

Possédais-je vaillant et jeune preux,

Tu le ravis en sa prime jeunesse ;

Que j'aie sujet à l'âme généreuse,

Pas un que tu ne prennes avant l' heure ;

Ou qu'il y ait chevelure bouclée

Ornant le front des vierges à marier,

Tu les fauches en la fleur de leur âge.

Tu n'es pour moi rien de plus que du sang.

En vérité tout ceci n'est rien d'autre

Que monceaux d'os et monuments de marbre
Où la jeunesse et son cœur téméraire
Célèbrent le triomphe de l'horreur.

O Kosovo, tribunal monstrueux,

Tu es la proie des fumées de Sodome.

 

 

           

 

 

                                                                                                                                                       

 

 

Radicevic_B_-_portrait

Branko Radičević



 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  
BRANKO RADIČEVIĆ
(1824-1853)

 
 
QUAND JE PENSAIS MOURIR
 
 
Déjà le jaune aux frondaisons touffues,
Les feuilles s'en viennent tomber à terre :
Et plus jamais tous ces feuillages verts
Ne verrai plus !
Penche mon chef, mon visage a blêmi,
Mes yeux sont bus par cette maladie,
Sans force est mon bras, mon corps épuisé,
Mon genou défaille, en vient à céder !
L'heure du trépas a sonné pour moi.
 
Adieu la vie, adieu rêve splendide !
Adieu l'aurore, adieu le jour limpide !
Adieu le monde, autrefois paradis :
Désormais j'arpente un autre pays !
Oh, en t'aimant d'un amour moins ardent,
Je verrais encor ton soleil brûlant,
J'entendrais la foudre et j'ouïrais l'orage,
Ton rossignol me ravir de ramages,
J'admirerais ton fleuve, et ta fontaine,
Quand de ma vie la source sourd à peine !
 
O poèmes, orphelins affligés,
Enfants chéris de mes jeunes années !
J'aurais voulu déshabiller le ciel
Pour tous vous barioler de l'arc en ciel,
Et vous parer d'astres étincelants
Et de rayons de soleil flamboyants...
Mais l'arc a lui, et puis s'est évanoui,
Les astres ont brillé, puis ont pâli,
Et le soleil qui dardait ses rayons
A disparu pour moi à l'horizon !
Rien n'est resté de toutes mes largesses :
C'est en haillons que le père vous laisse.

 

                                                            

 

Jaksic_autoportrait

>Djura Jakšić<

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



ĐURA JAKŠIĆ

(1832-1878)

 
 

MINUIT

 

Minuit...
Divinité muette en sa cape noire ;
De l'âme libre, c'est le sanctuaire.
Cette heure noire aux tréfonds de la nuit...
Mais cette voix, ce bruit ?…
En ce minuit à l'aile ténébreuse,
Comme une lame de fond monstrueuse,
Aux flots déserts roulant impétueuse,
Qui, tout en agonisant, gémirait,
Ou bien de la terre noire sourdrait.
Serait-ce son âme qui parlerait,
La terre qui ses crimes maudirait ?
Le ciel, peut-être, en train de s'éloigner
Pour ne plus m'entendre ainsi blasphémer ?
Pleurant les astres, le ciel affligé
Pour toujours de la terre prend congé...
Quoi ? Le monde n'aurait plus de lumière,
Et plus jamais d'aurore pour la terre ?
Tout serait-il couvert
De ténèbres ?…
 
Mais des pas dans la nuit…
Est-ce minuit qui chemine sans bruit,
Plus silencieusement qu'un souffle d'air ?
Ou bien quelqu'un qui revient des enfers ?
Un nuage encor s'échappant dans les cieux ?
Le lourd soupir d'un malade fiévreux ?
Lange venant du ciel pour le soigner
Ou de sa faux aiguë pour le faucher ?
Et si c'était l'amour ?... Un mal sournois
Se faufilant pour boire en tapinois
Cette dernière coupe d'allégresse ?
Ou peut-être une larme de tristesse,
Nous arrosant d'un triste réconfort ?
Ou la terre, qui nous rendrait nos morts ?
 
Les portes grincent…
O bien-aimée ! O ombre chère?
Oh pour moi quel bonheur! O tendre mère !
Oh, combien de jours, et combien d'années,
Combien aussi d'amères vérités ;
Et combien de fois ma poitrine a frémi,
Et mon cœur par les hommes fut meurtri ;
Combien de péchés, combien de remords
Avec pour seul recours la froide mort ;
Tant de coupes amères j'ai vidées
Et tant de pains de larmes inondés ! ...
O mère, ombre si douce de ma mère,
O mère, mère, ombre qui m'est si chère!
Depuis ce jour où tu as disparu,
Rien de bon en ce monde je n'ai vu.
Peut-être penses-tu : « Ce qui est bien,
C'est qu'il n'entende pas le va et vient,
Tissant de fils ténus, de l'araignée,
Là-haut, dans l'ombre noire du grenier »
« - Tu es parmi les hommes, tes semblables. »
Mais c'est cela qui est insupportable :
La malveillance y côtoie l'infamie,
Leur emboîte le pas leur sœur, l'envie,
Et le mensonge à leur suite s'empresse,
Partout où les mène la bassesse ;
La flatterie les sert, et la traîtrise,
Autant que le parjure, est leur complice.
Mère, ô Mère, le monde est exécrable,
Et la vie, ô Mère, si pitoyable.
 
 

 
 
                                                                     

 

Kostic_Laza

>Laza Kostić<

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


LAZA KOSTIĆ

(1841-1910)

 
 

ENTRE VEILLE ET SONGE

O mon cœur livré à toi-même,
qui donc t'invite à mon foyer ?
Tricote-songes assidu
tricotouillant tes fils ténus,
entre le rêve et la veillée ?
 
O toi mon cœur, mon cœur bohême,
pourquoi ainsi tricotouiller ?
Comme la vieille qui défait
la nuit ce que le jour a fait,
entre le rêve et la veillée ?
 
O mon cœur, plein de blasphème,
que n'es-tu vivant foudroyé !
Comment débrouiller l'écheveau
des mille fils de ton tricot,
entre le rêve et la veillée ?
 

RÊVES RÊVANT

Rêves rêvant, rêves tissant,
rêves de perles ourdissant,
en rêve vis, rêve respire,
mais ces menus rêves mouvants,
je ne peux pas rêves écrire.
 
Rêves rêvant je trame rêves,
en forger des tableaux je rêve,
mais ce sont là rêves vivants,
avant même que les achève,
ils ont quitté mon cœur trop lent.
 
Mais si sur ces rêves tu viens
poser les perles de tes seins,
givre glacé de ces deux perles,
les rêves pris de froid soudain
se figeraient tableaux de gel.
 

SANTA MARIA DELLA SALUTE

Pardon, Sainte mère, pardon d'avoir
tant regretté les pins de nos forêts,
sur lesquels s'est édifié, pour ta gloire,
en rempart contre le mal, ton palais [l];
Céleste, aies la bonté de ne pas voir
l'affront qu'un être d'ici-bas t'a fait :
J'embrasse, honteux, ta robe immaculée,
Santa Maria della Salute.
 
N'est-il pas mieux de porter la splendeur,
devenir de tes voûtes le pilier,
que de chauffer les vices des pécheurs
en consumant et le cœur, et l'aubier,
ou que sombrer ici, pourrir ailleurs,
le pin au diable, au démon l'arbousier ?
Mieux vaut durer en toi l'éternité,
Santa Maria della Salute.
 
Pardonne, Mère, j'ai beaucoup souffert,
j'ai déjà expié nombre de péchés ;
tout ce que mon cœur a rêvé naguère,
la réalité me l'a tout brisé ;
et tous mes désirs, tout ce qu'on espère,
sont depuis longtemps cendres dispersées,
et la jaune envie s'en est délectée,
Santa Maria della Salute.
 
Un poison, sournoisement, me minait,
mais pour cela, qui pourrais-je maudire ?
quels que soient les tourments que j'endurais,
nul ne peut être accusé de me nuire :
car ce qui mon âme en plein vol brisait,
qui cassait net l'élan de mes désirs,
c'était ma tête, et son inanité,
Santa Maria della Salute.
 
C'est alors que ma fée [2]  m'est apparue,
plus belle que jamais les yeux ne virent ;
de la nuit noire, exquise, survenue,
hymne de gloire à l'orée de l'aurore,
un geste d'elle et mes plaies n'étaient plus,
mais une plaie plus grave me perfore :
le mal cruel de la félicité,
Santa Maria della Salute.
 
Sur moi ses yeux. Et mon âme chancelle :
jamais regard n'avait autant brillé,
jetant partout des gerbes d'étincelles
à fondre toutes les cimes glacées,
que ce soient peines ou joies, miel ou fiel,
elle offre tout ce que j'eus désiré,
toute son âme et toutes ses pensées,
- divins instants valant éternité !
Santa Maria della Salute.
 
Seraient-ils donc à moi, tous ces trésors,
pauvre que suis, tant de munificences ?
Et, tout juste mûrissant, ce fruit d'or,
vieux que je suis au fond de l'existence ?
Oh, que n'as-tu mûri pour mon aurore,
doux fruit, et moi Tantale en sa souffrance !
Pardonne mes errements d'impiété,
Santa Maria della Salute.
 
Deux forces en moi se firent la guerre,
le cerveau et le cœur, plaisir et raison,
terrible et long combat se livrèrent,
orage furieux et chêne au vieux tronc :
les forces chéries à la fin plièrent,
propos et but de l'odieuse raison,
le cerveau tortueux les a domptées,
Santa Maria della Salute.
 
Pris de raison, je fis taire mon cœur,
écartant le bonheur, fou que je suis,
je fuis loin d'elle, - et la voilà qui meurt.
Le froid règne, le soleil s'obscurcit,
le paradis soudain éclate en pleurs,
fin du monde, astres éteints, tout est nuit,
terre livrée au Jugement dernier,
Santa Maria della Salute.
 
Brisé le cœur et la tête en tourmente,
son souvenir est mon temple béni.
Or de là-haut elle apparaît vivante,
comme si Dieu lui-même avait surgi,
le givre fond en mon âme dolente,
je vois par elle, et par elle saisis
tout ce qui trouble les hommes sensés,
Santa Maria della Salute.
 
Visitant mes nuits mais non quand l'appelle
l'essaim foisonnant de ma propre envie,
elle vient à moi quand lui plaît à elle,
ses servantes sont forces de magie.
Et toujours suivie de douceurs nouvelles,
céleste avatar des charmes d'ici,
me fraie le chemin pour la retrouver,
Santa Maria della Salute.
 
Tout est pour nous comme à mari et femme,
mais simplement sans travail ni souci,
tout est délice ici mais sans les flammes,
notre feu s'apaise en frais paradis,
elle est pour moi devenue une dame
et je serai pour elle rajeuni
là où les temps ne sont qu'éternité,
Santa Maria della Salute.
 
Et nos enfants, ce sont tous mes poèmes,
ces éternels témoins de nos unions ;
ni dans l'écrit, ni dans le chant lui-même
ne se dit l'âme ajourée de rayons.
Cela n'est perceptible qu'à nous-mêmes,
l'eden lui-même y trouve inspiration,
seul le pressent le prophète extasié,
Santa Maria della Salute.
 
Et quand enfin je briserai ma tête
sur le bord rocailleux de cette vie,
le rêve le plus beau me fera fête,
mon râle, et son « je suis là, me voici ! »,
et du néant à la fête des fêtes,
du manque que j'ai d'elle au paradis,
au paradis et dans ses bras saisi !
Tous les désirs là-bas vont s'éveiller,
toutes les cordes de l'âme vibrer ;
les dieux puissants, bien sûr l'humanité,
et les sphères... vont nous émerveiller ;
et nous saurons les étoiles guider,
soleils brûler aux espaces glacés,
pointer partout aurores empourprées,
et de bonheur les esprits s'enivrer,
Santa Maria della Salute.
 
 
 
[1] Kostić fait ici allusion à un autre de ses poèmes, Maksim Crnojević, dans lequel il pleurait la destruction par les Vénitiens des forêts de Dalmatie, oubliant que certains des arbres avaient servi pour les fondations de l'église Santa Maria della Salute de Venise. (NdT)
[2] Kostić va désormais évoquer sa passion pour une jeune fille, Lenka Dundjerska, rencontrée trop tard et disparue trop tôt en 1895. (NdT)

 
 
 
 
                                                                                        

 

 

 

 

Ilic_Vojislav_-_portrait

Vojislav Ilić

 

 

 

 


VOJISLAV ILIĆ
(1862-1894)
 

 

LA TURQUIE

 
Comme mortes depuis longtemps, devant moi s'étalent des villes
Et de paisibles, pauvres hameaux. Et de leurs sombres maisons
Aux murs anciens de pierre pendent les boucles drues de la vigne
Ou bruissent aux frondaisons
 
De son filet de feuilles les revêt, tel un vieux cimetière.
Vois, sur le piton chenu, se dresser des ruines séculaires
Comme un énorme squelette affreux... Dans leurs croisées sans huis
Le vent rêveusement murmure, et drus poussent l'herbe et le buis
Du nostalgique oubli.
 
On croirait que la main de l'homme n'a jamais eu à faire
Ce qu'en leur sombre marche arrachent les siècles tumultueux
Des tours et des murs de la cité. Son nid y tresse l'effraie,
Là rampent l'odieux serpent et le lézard sur le sol herbeux.
 
 
                                                              

 

Ducic_-_portrait

>Jovan Dučić<

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


JOVAN DUČIĆ

(1871-1943)

 


INSCRIPTION
 
 
Depuis la mer dont voit la dalle noire,
Les soleils calmes se coucher,
Jusqu'au mont de la mort d'où le regard
Peut les deux mondes embrasser,
 
Gouffre après gouffre aveuglant de lumière,
Tombant d'un ciel tout de clarté...
Jusqu'au bout du sentier faisant frontière
Entre rêve et réalité.
 
Las, que plus rien ne trouble la poussière
De lassitude ensommeillée !
Monte très lentement, branche de lierre,
Sur la pâle dalle marbrée.
 
 
 
L'ÂME
 

Pourquoi pleurer, mon âme, et la nuit et le jour ?
Le bonheur qui n'est plus est toujours un bonheur !
T'en faisant souvenir, cette peine en ton cœur
est vestige vivant de ce qui fut l'amour.
 
Ne laisse pas les pleurs troubler ton regard triste ;
Le bonheur ne meurt point, pas même quand il passe.
Cet écho qui te vient d'un si lointain espace,
c'est encor son parler qui longuement persiste
 
dans la nuit solitaire où plaintivement bruissent
les cimes d'ombre emplies, le fleuve plein d'étoiles...
Et si ce chant profond à ton ouïe parvient mal,
ton âme, elle, l'entend et en fait son délice.
 
 
 
FATUM
 
 
Cogne le cœur aux superbes clefs d'or
Contre la porte sombre verrouillée,
Où se tapit, et appelle, et implore
Ma vérité obscure et dévoyée.
 
Et la traîtrise aux lèvres que j'embrasse,
(Poison dans la coupe du sacrement,
Vil assassin au glaive qui menace),
Obscurcit les chemins de mon néant.
 
Brille le jour au milieu des pins noirs,
Tombe la nuit au travers des lys blancs,
Sur toutes mers Dieu flamboie dans sa gloire,
L'univers se recrée à chaque instant.
 
Morte est ma foi sous les coups de l'église,
Glacé mon doute en la peur du trépas,
Je n'ai reçu que baisers de traîtrise,
Le traître seul a marché sur mes pas.
 
Du vin de Dieu que mon esprit s'abreuve,
Que mon cœur s'ouvre aux paroles sacrées,
Devant la porte aux lourds verrous je veille
Pour contenir les forbans retranchés.
 
 
 
CHANT
 
 
Tous mes amis et toutes mes galères
Se sont perdus dans ces temps de tourment.
Quelle heure est-il dans l'univers ?
Est-ce jour ou minuit en ce moment ?
 
Sur cette route, Seigneur, tes abysses
Sont ça et là si profonds !
Guet-apens de royaux délices
Et coupes d'or furent pour moi poison.
 
Ivre de tes soleils, de leur splendeur,
Du vif éclat des hauts plateaux des cieux,
J'ignorais que l'ombre, ton leurre,
Masquait le fond de tes cachots odieux.
 
Et quand s'est révélée l'orbe que suivent
Tous les soleils pour se coucher,
Sur l'océan de ton mutisme
La nuit gouttait comme une ondée.
 
 
 
L'OMBRE
 
 
Mon ombre à mon côté va cheminant,
Spectre de feu, géant d'un bleu livide,
Me précédant en guide vigilant
Ou me suivant, espion muet et rapide.
 
Elle me quitte en entrant dans le bois
Mais, quand j'en sors, elle est là qui me guette.
Devant l'église elle est prise d'effroi,
En l'homme de tout temps crainte secrète.
 
Elle est signe à la fois sombre et luisant,
Parler du ciel à la parole obscure !
Jusqu'où va-t-elle aller, combien de temps,
Amer jeu du soleil qui me torture ?
 
Tout sous le ciel continue de briller
Mais l'ombre et l'homme, inséparables frères,
A quelque carrefour vont s'arrêter
Pour rejeter le fardeau de leurs fers...
 
Mais tant qu'il fera jour, les deux destins
Se chercheront dans leurs liens éternels :
L'ombre combien plus vaste que la terre,
Et l'homme, lui, encor plus léger qu'elle.
 
 
 
MA POÉSIE

 
Comme marbre sereine et comme l'ombre froide,
Tu es une enfant pâle et paisible qui rêve.
Les autres poésies, qui lancent des oeillades,
Sont ces femmes des rues qui chantent sans réserve.
 
Je ne te couvre point de bijoux ostensibles
Mais dans tes cheveux longs je mets des roses jaunes :
Que ton trop de beauté te rende inaccessible,
Que ton trop de fierté ne fasse point d'aumône :
 
Et sois toujours trop triste en ta propre affliction
Pour te laisser aller à d'autres compassions,
Trop chaste pour mener la foule impétueuse,
 
Et ne t'émeus en rien tandis que sur ton corps
Au lieu de soies brodées et de parures d'or
S'attarde seulement la brume mystérieuse.
 
 
 
LE MYSTÈRE

 
Lorsque la lune est cachée par les cimes,
Les friches du ciel noir laissent tomber
Comme une goutte un seul mot isolé :
Et je saisis ma solitude ultime...
Et je comprends, pris par les sortilèges,
Quelle est ma peur quand les choses m'assiègent.
 
Et le matin déploie, comme des flammes,
Mille oiseaux blancs partout sur l'océan,
Et vêt la terre en milliers d'oriflammes,
Et parsème de mots le marbre blanc.
Et c'est alors qu'harassée de mystère
En mille échos s'exprime la matière.
 
Au travers du silence, au travers de l'orage,
O Dieu, j'entends briller toutes tes voix,
Et j'attends l'heure, où, finis tes voyages,
Foulant les champs où luisent nos épis,
Tu marcheras vers moi, ce grain de sable
Près de ta route invisible et tapi,
Pour m'appeler de mon nom véritable.
 
 
                                                               

 

Rakic_-_portrait

Milan Rakić

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 
MILAN RAKIĆ
(1876-1937) 

 
 

LE TREMBLE

Au dessus des toits le ciel est cendre,
Une bruine va de ci de là,
Comme étoffe molle et transparente
Recouvre les chemins de mes pas.
 
Hommes et bêtes, aussi les plantes,
Fond le mort dans la moite touffeur.
Seul survit de feuilles frémissantes
Le mince tremble dans les hauteurs.
 
Continue de frémir, ô mon tremble !
L'obscure force qui est en toi,
Nul n'a pu jusqu'ici la comprendre,
Et personne n'y réussira.
 
Mais à mes yeux elle signifie
Cette implacable vie s'écoulant
Sans jamais devoir être assombrie
Mais parcourue de troubles courants.
 
Triomphant toujours, robuste, fière,
Hors du mal tout autant que du bien,
Et plus forte, aujourd'hui comme hier,
Que la mort, et que dieu souverain.
 
Continue de frémir, ô mon tremble !
Je t'observe avec peine et envie
Car je me suis fait à mes souffrances,
Mon tourment est pour moi un ami.
 
Et quand à toute ma vie je pense,
Qui était ce qu'elle est aujourd'hui,
Sur mon âme tombe une ombre immense
Comme le lourd rideau de la nuit.
 
Mais comme ces araignées qui tissent
Leur toile de petits fils si fins,
Je rejoins en tes feuilles qui bruissent
La vie pérenne des temps anciens.
 
Au fond de mon âme sans courage,
Comme l'annonce d'une autre foi,
Aussi joyeuse que ton feuillage,
L'obscure force frémit en moi.
 
 
 
                                                               

Petkovic_Dis_-_portrait

Vladislav Petković Dis

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


VLADISLAV PETKOVIĆ DIS
(1880-1917)

 

LE NIRVÂNA
 

En cette nuit les morts sont montés des abîmes,
Cimetières nouveaux et siècles plus anciens ;
S'ils sont venus me voir, c'est en tant que victime,
Couleur de la matière en marche vers sa fin.
 
En cette nuit vers moi s'en sont venues les mers,
Sans houle et sans écume, arides, asséchées,
Des montagnes soufflait un vent mort et désert,
Malmenant l'univers pour le faire avancer.
 
En cette nuit vers moi est venu le bonheur
Des âmes trépassées, rose morte rêvée,
En cette nuit partout tournoyaient les odeurs
Mortes de ces printemps depuis longtemps passés.
 
En cette nuit me voir s'en est venu l'amour,
Tous les amours enfuis des âges révolus,
Et tous ces amoureux embrassés par la mort
Sous le baiser des souvenirs qui ne sont plus.
 
Et tout ce qui jamais connut une existence,
Tout ce qui possédait une ombre autour de soi,
Tout ce qui jamais plus ne prendrait d'apparence,
Qui jamais n'en prendrait, est venu jusqu'à moi.
 
Le temps mort présentait les jours et leur histoire,
Les nuages disparus eux aussi étaient là,
Et les rayons éteints dont on n'a plus mémoire :
L'univers tout entier s'offrait au nirvâna.
 
Et lors le nirvâna possédait en cette heure
Un regard que jamais ne connaît l’œil humain,
Sans nuages, sans bonheur, sans peine ni douleur,
Fait de vide profond et pour toujours éteint.
 
Et ce regard, semblable à quelque énorme pierre,
Tombait tout droit sur moi, sur mes rêves secrets,
Sur l'avenir, sur les lointains de l'univers,
Sur toutes les idées et sur tous les projets.
 
En cette nuit les morts sont montés des abîmes,
Cimetières nouveaux et siècles plus anciens ;
S'ils sont venus me voir, c'est en tant que victime,
Couleur de la matière en marche vers sa fin.
 
  
 
 
PEUT-ÊTRE DORT-ELLE
 

Je ne peux ce matin retrouver une voix,
Ce chant qui cette nuit a hanté mon sommeil ;
J'ai cherché à l'entendre en vain dès mon réveil ;
Comme si ce chant-là était toute ma joie.
Je ne peux ce matin retrouver une voix.
 
Endormi, j'ignorais que l'éveil existait,
Que la terre a besoin de soleil et d'aurore ;
Que les astres perdaient au jour leur robe d'or,
Qu'en la nuit disparue la lune pâle errait.
Endormi, j'ignorais que l'éveil existait.
 
Je suis à peine sûr d'avoir ainsi rêvé,
Et quels étaient ces yeux, à qui était ce ciel,
Ce visage enfantin, étaient-ils bien réels
Ces astres, et ce chant, et ce jour surannés ?
Je suis à peine sûr d'avoir ainsi rêvé.
 
Rien d'autre n'en subsiste, et pas même ces yeux,
Comme si tout mon rêve eut été fait d'écume
Et ce regard été mon âme hors de moi-même ;
M'échappent tout le reste et cet air merveilleux ;
Rien d'autre n'en subsiste et pas même ces yeux.
 
Mais j'en ai la prescience et c'est tout ce que j'ai :
Je pressens maintenant que ce sont les yeux mêmes
Qui de par l'existence étrangement me mènent ;
Ils viennent dans mon rêve pour voir ce que je fais.
Mais j'en ai la prescience et c'est tout ce que j'ai.
 
Pour me voir, ils viendront, ces yeux, et je verrai
Ces yeux et cet amour, ce chemin du bonheur ;
Son visage et ses yeux, et son printemps en fleur,
En rêve je les vois sans me savoir rêver.
Pour me voir, ils viendront, ces yeux, et je verrai :
 
Sa tête et cette fleur piquée dans les cheveux,
Et son regard fixé sur moi parmi les fleurs
Me contemple, et se dit près de moi dans son cœur,
Et m'offre son repos tendrement lumineux ;
Sa tête et cette fleur piquée dans les cheveux.
 
Celle que j'aime est loin, je ne sais pas sa voix,
Je ne sais pas non plus où elle vit ou dort.
Le jour cèle mon rêve et pourquoi je l'ignore ;
Mais peut-être dort-elle en un cercueil étroit.
Celle que j'aime est loin, je ne sais pas sa voix.
 
Au-delà de tout mal sont peut-être ses yeux,
Au-delà de la vie, des illusions, des choses,
Sa beauté, invisible, avec elle repose.
Vit-elle, viendra-t-elle après ce rêve heureux ?
Au-delà de tout mal sont peut-être ses yeux.
 
 
                                                         

S_-_modle


MILAN ĆURČIN
(1880-1960)



DANS LA FORÊT DE VIENNE

La matinée est claire et fraîche,
Comme un beau conte à son début :
Dans les buissons et dans les branches
Si l'un s'éveille, l'autre remue.

De par les bois irons courir ;
De tout de rien tu parleras,
Et tout de toi me fera rire,
Mais tu ne t'en vexeras pas.

Mais après coup nous serons tristes,
D'aller plus loin nous défendant.
Et la soirée sera splendide,
Comme la fin d'un triste chant.


 

                                                             
 Pandurovic_-_portrait

Sima Pandurović

 

 

 

 

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


SIMA PANDUROVIĆ
(1883-1960)



CÉLÉBRATION

Perdue notre raison pour entrer dans ce jour
Radieux, clair et profond, à nous seuls mon amour,
Et nous fêtons cette folie nous délivrant
Des doutes, des tourments, du temps et de ses cent
Plaies, sanglantes, qu'envenimait en nous le monde,
Si tendre en sa fleur bleue notre passion profonde.

Et voilà qu'à nouveau une foule s'assemble
Dans le jardin de l'hôpital plein de fragrances.
Voyant les deux amants se promener ensemble,
Heureux, ils glorifient cette courte existence
Que nous avons quittée. Et nous sommes si loin
De ceux qui plaignent tant notre univers serein.

Mais ils n'avaient pas la moindre idée de ce qui
Nous avait conduit là. Marchant parmi les fleurs ;
Nous allions célébrant les sentiments bénis
Qui de notre folie ont fait notre bonheur.
Cet univers nouveau nous comble maintenant
Quand les autres n'y voient qu'une vie malheureuse.

Et le doute en l'amour, le plus dur des tourments,
A cessé de troubler nos heures bienheureuses.
Seuls subsistent pour nous de ces jours du passé
L'amour et son empreinte en l'union de nos cœurs ;
Notre vie en ce lieu est instant de clarté
Paisible et chaleureux. L'autre vie de douleur

Où restent nos parents, nos proches, nos amis,
Ne peut comprendre en nous un monde d'innocence ;
Du vin de la vraie vie ceux-là sont démunis,
De moelle aussi, trop lourds qu'ils sont d'intelligence,
Alors que nos deux cœurs vibrant à l'unisson
Écoutent de l'instant les ineffables sons.

Car il y a longtemps, n'est-ce pas, mon amie,
Que nous avons rompu les liens qui nous attachent
A l'espace et au temps, aux tons et aux couleurs,
Ces chaînes de la vie, qui cliquettent, harnachent.
N'aurions-nous pas voulu nous-mêmes tout ceci
Au nom de notre amour et pour notre bonheur ?

Ils nous suivent des yeux quand nous allons ensemble
Dans nos blouses immaculées par les allées
Où se répand la forte odeur de l'hôpital ;
De cette vie nouvelle ils manquent les beautés.
Ainsi se perpétue notre amour idéal.
... Regarde dans leurs yeux cette rosée qui tremble ...

 

NOUS,
PAR LA GRACE DE DIEU, ENFANTS DE CE SIECLE

Même après le repas sur la table subsistent
Tant de différents plats, et boissons. Aux carreaux
Des fenêtres, l'automne fané, terne et triste
Pénètre notre cœur et nous colle à la peau.

Pourtant nous n'y sommes pour rien, ô mes convives !
Si l'on regarde bien, les siècles écoulés
Furent beaux, et troublés ; mais cependant que vive
De notre siècle à nous la morose pensée.

Nos languides amies ont un menu mystère,
Un pâle nuage au front et le regard perdu :
Muette résignation et désir qui s'altère,
La passion qui flambait et qui a disparu.

Il semble qu'aujourd'hui, nous les mornes enfants
Du siècle, n'aurions plus intérêt ni désir
Pour le beau sexe, et nous laissent indifférents
L'innocence et l'espoir des printemps à venir.

Et nous sommes tombés peu à peu au pouvoir
D'un prince redoutable et brutal souverain :
L'alcool qui émousse les nerfs, ruine l'espoir
D'un amour innocent dans d'autres lendemains.

Mais ce roi couronné trouve son adversaire
En moi, et quelles que soient mes appréhensions ;
Aussi levons ensemble et bien haut notre verre
Plein d'écume à la gloire de nos traditions

Et des belles ! Que dans leurs élans elles puissent
Trouver encore en nous leurs chevaliers servants ;
Et cherchons, sans mérite, en elles nos délices
Comme les tristes pères d'impossibles enfants.

N'en est pas moins perdu tout ce qui fut naguère ;
Mais les anciens bonheurs viendront nous effleurer,
Et ce qui nous parvint malgré les vents contraires
Retrouvera pour nous un charme inégalé.

Et nous respirerons le parfum des violettes
D'autrefois, et l'amour, et l'espoir du printemps,
Si jeunes dans nos corps et si vieux dans nos têtes,
Car de ce siècle Dieu nous a fait les enfants.

 



                                                                                  

 

S_-_modle

 

 

 


JELA SPIRIDONOVIĆ-SAVIĆ

(1891-1979)

 

 

LES PERCE-NEIGE

Tant de perce-neige à la tête inclinée
pour qui tout n'est que Songe :
le soleil, et le vent, et les nuages,
Un seul être est Réalité.

Un seul, qui est Force, Puissance, Majesté,
qui les fait en germant s'élever de la nuit,
un seul, dont ils ignorent jusqu'au Nom,
mais en pressentent l'aile dans les hauteurs
au crépuscule, quand se taisent les heures...

Et c'est pourquoi toujours ils inclinent la tête,
les petits perce-neige.

 

                                                                  

Andric_-_1922

>Ivo Andrić<

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 
IVO ANDRIĆ
(1892-1975)

 

EX  PONTO

- extraits - 

 

     Oh, où est cette parole sourde, douce, inintelligible, cette bonne parole qui brille dans le noir comme une petite, petite flamme qui jamais ne s'éteint ?
     Où est cette parole de consolation ?

     Hier, toute la journée, le soir et ce matin, je la savais encore. Pourquoi n'apparaît-elle pas en moi maintenant que j'ai tant de peine, pourquoi ne luit-elle pas comme le scintillement lointain d'une étoile, comme l'éclat joyeux d'un regard ?

     Comment, comment ai-je pu l'oublier ?


     De qui est éprise à présent cette jeune femme ? Elle que j'avais un été trouvée belle dans la fleur de ses seize ans, traverse ce matin, Dieu sait pourquoi, ma mémoire.
     De qui est éprise à présent cette jeune femme ?
     Un jour dans la plaine d'Ukraine je découvris une grande fleur rouge : sa coupe grasse à courte corolle offrait, dans les pétales largement ouverts, ses étamines proéminentes à tous les vents.


    De qui est éprise à présent cette jeune femme ?
     Il n'y eut jamais de mots entre nous (d'ailleurs je comprenais difficilement sa langue) et aucun terme n'aurait pu définir nos rapports. Sous les étoiles je l'embrassai à en perdre mes forces et je restai jusqu'à minuit étendu dans l'herbe, la tête sur ses genoux.
     C'était une femme faite pour l'amour et elle s'abandonnait muette de passion, les yeux pleins de larmes, balbutiant des mots de fidélité.
     De qui est éprise à présent cette jeune femme ?

II

     Femmes, je ne sais pour qui vous avez été bonne pluie matinale mais vous entrez en nous comme déluges de tornades. Sur vos corps blancs bouillonne bruyamment notre vie, elle tourne sur elle-même dans les remous et chute vertigineusement.
     La sagesse ne peut y être remède, ni la vieillesse d'aucun secours et, quand enfin tout se tait, votre voix habite encore les pulsations de mon sang.
     D'où vient ce trouble aux yeux du sage, cette pâleur aux lèvres du saint ?
     Femme, pourquoi ne pouvons-nous plus te distinguer clairement, comme notre ancêtre des cavernes voyait au soleil la femelle, pourquoi t'es-tu faite vision terrible, poison de notre sang ? Ainsi nous fuyons devant toi et, alors que nous te croyons loin, tu veilles dans nos pensées et, tandis que nous voulons t'oublier dans le travail, voilà que sur tout ce que nous faisons se lovent de fines lignes, traces de tes doigts invisibles.
     Que signifient les ondulations de votre corps ? Et cette beauté muette, blanche, tant chantante que nous nous acharnons à capturer, tel un enfant
un papillon, et qui nous est tour à tour souffrance ou amertume ?
     Femmes, dans vos yeux luit le fragment d'un ciel plus beau qui a jadis brillé sur des êtres plus heureux mais qui, à la suite de quelque horrible cataclysme, s'est brisé en mille éclats.
 
     L'ultime expression de toute pensée et la forme la plus simple de toutes les aspirations, c'est... le silence.
     Je l'ai aimé pour toute la vie mais, lorsque la vie aura passé, en bonne mère
il me posera ses mains pâles sur les yeux et toute cette douloureuse histoire se perdra dans les ténèbres comme meurt un bruit bref et incompréhensible.
     Vivre est si dur, vivre est si bref, et il nous faut encore passer une bonne moitié de cette dure et brève vie dans la haine et les malentendus.
     Oh, éteignez la haine ! Les hommes nous sont nécessaires et il est impossible, tout à fait impossible de vivre sans pardon.
     Tous les hommes me sont oh combien nécessaires. Tous, depuis cette vieille femme qui m'a pris dans ses mains quand je suis venu au monde, jusqu'à ce quelconque passant qui, lorsque des gens me porteront dans quelque cimetière, ôtera son chapeau, se signera et me souhaitera le repos éternel et la paix de la terre.
     La paix éternelle ! Quel bon, quel grand, quel beau souhait ! O généreux inconnu, je te dis ma gratitude pour ce vœu formulé !
     Vivez et luttez du mieux de vos forces, priez Dieu et aimez la nature entière, mais le meilleur de votre amour, de votre attention, de votre compassion, gardez le pour les hommes, vos pauvres frères, dont la vie est un fragile rayon de lumière entre deux infinis.
     Aimez les hommes, venez leur souvent en aide et prenez toujours pitié d'eux car tous, ils nous sont nécessaires.

III

     La vie est longue et dure. Comment donc la franchir quand sur moi tomberont la fatigue et le désir de mourir ?
     - Trouve une épaule pour y pencher la tête, ensemence ton champ et nourris tes enfants, prends ton mal en patience et la vie passera.
     L'année est longue et la disette guette, comment la traverser quand s’en viendront les mois mauvais ?
     - Pense qu'il y en a eu de plus durs, qu'il y en aura de meilleurs, et prends ton mal en patience : les années passent vite.
     Le mois est long et pénible, comment le vivre jusqu'au bout quand les soucis pèsent sans fin sur mes jours ?
     - Les mois changent, eux aussi passent vite et avec eux les soucis.
     Le jour est long et gris, comment l'endurer quand l'épuisement et le chagrin m'assiègent ?
     - Les jours rapidement s'écoulent. Prends ton mal en patience ! Ils t'apporteront  la joie, emporteront la douleur.
     Les heures sont longues et moroses, comment les vivre quand elles amèneront la peur et l'affliction ?
     - Les heures vite s'égrènent. Travaille, oublie, tu auras sommeil paisible et joyeux réveil.
     Les minutes sont longues et douloureuses, qui peut les supporter quand sur- gissent les idées noires et le remords ?
     - Alors, prie Dieu, mon fils, qu'il te prête consolation en cet instant de peine !

     Nous devrions prêter beaucoup plus d'attention à nos paroles, au moins quand nous prenons de l'âge.
     Si seulement les mots avaient la vie aussi brève que les sons qui les prononcent ! Mais ils durent fréquemment des années, tels des blessures honteuses qui sont à la vie douleur, brûlure et poison.
     D'où peut venir ce malheureux besoin de parler et pourquoi avons-nous souvent si peu pitié de notre propre âme ?
     Sur l'enfant qui venait de naître, le Destin jeta les dés :
     Tu seras de la race des forts et des braves et, lorsque tu entendras pour la première fois le mot "bonheur", tu voudras le donner au monde entier, mais il y auras toujours un homme que tu auras oublié et tu ne seras jamais heureux.
     Tu vaincras peut-être les passions et, planant au-dessus de la fange terrestre, tu éprouveras la candide allégresse de la pureté et des hautes sphères, mais tu ne seras jamais heureux.
     Peut-être seras-tu l'enfant souriant de la terre et connaîtras-tu toute la joie du plaisir, telle sang battant au tendre poignet d'une femme, mais tu ne seras jamais heureux.
     Tu auras peut-être regret du monde et, triomphant et du regret et du monde, ainsi victorieux de tout, tu mourras avec un sourire qui tout comprend, qui tout pardonne, mais heureux, heureux, tu ne le seras jamais.
     Quoi que je regarde, tout m'est poème, quoi que je touche, tout m'est douleur.

EPILOGUE

     Tu vis beaucoup replié sur toi-même, tu gardes longuement le silence,
mon fils, les rêves te tiennent sous leur charme, les chemins de l'esprit te tourmentent. Tu as lе dos voûté, le visage pâle, le front profondément baissé, la voix qui grince comme une porte de prison. Sors, viens-t-en dans le jour d'été, mon fils !
     - Qu'as-tu vu dans le jour d'été, mon fils ?
     J'ai vu que forte est la terre et le ciel éternel. Alors que l''homme est éphémère et faible.
     - Qu'as-tu vu, mon fils, dans le jour d'été ?
     J'ai vu que l'amour est bref et le déni sans fin.
     - Qu'as-tu vu, mon fils, dans le jour d'été ?
     J'ai vu que cette vie est une chose pénible, faite d'une suite irrégulière et
changeante de péchés et de malheurs, j'ai vu que vivre signifie poser chimère sur chimère.
     - Veux-tu t'endormir, mon fils ?
     Non, père, je m'en vais vivre.

SOIF

Je suis resté avide en un beau jour d'été
De toi, onde argentée d'un ruisseau interdit.
Il y a bien longtemps.
Chacun de mes sentiers de soleil, de beauté
S'illumine à présent. Le bonheur m'a souri.
Ma soif boit maintenant à tant d'autres fontaines,
Mais je ne suis en paix nulle part, car jamais
Ne m'a quitté le feu de cette soif ancienne.

1920



*

Je marche encore comme si j'allais
à la rencontre de quelque chose, je regarde, je pense,
alors que devant moi tout n'est qu'inéluctable,
sans issue, sans sursis.

Pierre qui ne peut
que couler.
Rideau qui ne s'abaisse qu’une seule fois
et plus jamais ne se lève.
Histoire d'un oiseau dont on sait seulement
qu'il s'est envolé.

Il n'y a plus de vie, la mort n'arrive pas.
Incompréhensible, long, insupportablement long
destin de l'homme.

                                         Belgrade, mai 1968


FIN

 Septembre,
Précieuse coupe inclinée
Dont le vin baigne le bord.
Plus profonds et plus forts les battements du cœur,
Le sang est en émoi, car il pressent
Ce qu'apporte un automne fécond :
Le départ, la disparition, la fin.

1970 

                                                             

 

 

Crnjanski_1_120

>Miloš Crnjanski<

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


MILOŠ CRNJANSKI
(1893-1977)

 

A LA YOUGOSLAVIE

 Pas un verre que l'on boive,
                    pas un drapeau qui flotte au vent,
                                                  qui soit nôtre.

Salut, mon noir Croate de Zagorié,
                    rusé, sinistre, cabochard.
                                                  tu me plais.

Salut à vous, là-bas dans le doux clair de lune,
                    vous tous mes frères, tapis en embuscade,
                                                  je ne vous en veux plus.

Salut vous tous, sourcils touffus,
                    troubles regards, tristes chansons,
                                                  terribles frères.

Mêmes jurons ouvrant nos bouches,
                    fille et couteau sur la grand-place,
                                                  honte à demeure.

Salut nos femmes, feu et flamme !
Des mêmes pleurs, peur et douleur,
brodant nos linges et nos noces.

Et que nous font fêtes à boire,
les saints patrons et les églises ?
Nos yeux n'ont point vidé leurs larmes,
les morts se taisent, les autres crient.

Salut, sombres regards dans les chaumières,
                                                  haine et discorde.
Salut, dans le remords, la honte, le malheur,
                                                  frères nous sommes !

                                                   Zagreb 1918
 

STRAJILOVO (1)

J'erre, encore svelte, avec un arc d'argent,
guettant, pour les leurrer, les cerisiers en fleurs,
mais, par delà ces bois, je sens déjà ma terre,
où, sous les peupliers, je mènerai mon rire
pour l'y ensevelir.

Ici, en ce soir printanier,
le froid me prend les os,
comme si le Danube hantait cette vallée.
Mais, là-bas où les nues vont sombrant dans l'Arno,
où dans l'azur frémit le vert cru des bois,
je vois le pont mener par-delà l'horizon,
dans l'ombre épaisse des Monts de Fruchka (2).

Et, au lieu de saluer la lune, celle de Toscane,
qui brille dans le fleuve, épanouie comme un lys,
je sais qu'en ce printemps me prendra la toux sinistre
et je vois ce corps svelte, comme feuille tombant,
fidèle et triste,
par l'ombre et par le pas, dans les flots résonnants,
au fond des cieux limpides.

Et, ainsi, je pressens
que mon âme, bientôt, s'emplira de tourments.
Et désormais je vis,
pris de malaise, au-dessus de ces fleuves pigeon gris.

J'ai autrefois mené cette ombre au dos voûté,
et, si j'avais voulu, j'aurais, là-bas dans la montagne,
connu les grappes, la nuit, le boire et bavarder,
et le torrent, dont le murmure, en notre lieu, témoigne.

Et, ainsi, sans tristesse,
mes yeux se sont troublés de quelque mal, sans cesse,
et ainsi, sans luxure,
à mes lèvres mûrit l'âpre pourriture.

J'erre, encore, svelte, avec un arc d'argent,
guettant, pour les leurrer, les cerisiers en fleurs,
mais, par delà ces bois, je sens déjà ma terre,
où, sous les peupliers, je mènerai mon rire
pour l'y ensevelir.

Depuis longtemps je sens que fond et se disperse
tout ce que je bâtis, de nuage et d'eau, sur les monts,
et que, par quelque peine qu'apporta la jeunesse,
l'amour me rend fragile, frêle comme un rayon,
diaphane et vagabond.

Je sais qu'en mes cheveux
une lasse main étrangère
en cette rouge aurore sème un couchant cendreux,
et que ma joie ne peut, exultante, incendiaire,
à cause de deux seins, endormis, douloureux,
parcourir en criant les cerisiers en fleurs
qui me sont restés au pays de mes aïeux.

Et, au lieu d'accompagner d'un regard vert,
comme avant, le fleuve qui dérive,
de bondir, comme la lune, de par les monts déserts
et d'attiser les bois incandescents,
maintenant, dans la neige bleu clair,
épaisse, et dans la glace, j'apaise, en souriant,
tout ce qui arrive.

Et, ainsi, sans nul lien,
un frisson familier, douloureux, pourtant me vient.
Et, ainsi, sans maison,
le destin, pourtant, me sera compagnon.

Non, nulle peine n'est venue précéder ma naissance,
une main étrangère a parsemé de tout cela mon être.
Je sais que j'entre lentement dans une longue souffrance,
je le sais, quand jauniront les feuilles, je courberai la tête.

Et, ainsi, sans souffrance,
je reviendrai, souffrant, aux vergers de l'enfance,
et, plein de mauvais sang,
je ferai tant souffrir tout ce qu'irai touchant.

Depuis longtemps je sens que fond et se disperse
tout ce que je bâtis, de nuage et d'eau, sur les monts,
et que, par quelque peine qu'apporta la jeunesse,
l'amour me rend fragile, frêle comme un rayon
diaphane et vagabond.

J'erre, encore, svelte, par des ponts étrangers,
je me tais, allongé sur les eaux parfumées,
mais, sous les flots, déjà, je perçois la contrée,
d'où je vins, semé de feuilles dorées,
éparpillées.

Ici aussi, ce rouge de lys,
à l'aube, fatigué, je l'essuie
sur ce flanc virginal, sans délices.
Mais, quand j'aurai noyé la nef de l'astre de la nuit
dans la mer neuve du matin et dans les herbes,
m'asseyant sur un nuage, je verrai la lumière,
jaillie de ma passion, de par le ciel, en gerbes.

Car, au lieu de ma vie, depuis longtemps j'habite
les trombes et les ombres des ceps lourds de fruits.
Je poursuis un destin, depuis chez nous scellé,
une enfance malade, sans cesse ni repos,
venue quand je suis né,
dont les feuilles, tombant du tombeau de Branko (3),
se posent sur ma vie.

Et, ainsi, sans tombeau,
une gaieté, en moi, laide comme un crapaud.
Et, ainsi, sans un corps,
mon âme est invisible, sans liesse, sans essor.

Un printemps est venu quand, amer, j'ai compris
que je jouais ma santé aux flûtes du flanc virginal,
que, dans les grappes, je déchirais ma poitrine en un cri,
nu, au fond du ciel, soûl de mon pays natal.

Et, ainsi, sans visage,
mon front s'ombre du bouc, du cerisier, des oiseaux de passage.
Et, ainsi, sans demeure,
je titube, sans fin, dans l'ici, dans l'ailleurs.

J'erre, encore, svelte, par des ponts étrangers,
je me tais, allongé sur les eaux parfumées,
mais, sous les flots, déjà, je perçois la contrée,
d'où je vins, semé de feuilles dorées, éparpillées.

Je palpite, encore, svelte, de fleuves et de cieux.
J'étreins l'air, de mon ultime force, de mon dernier espoir,
mais je mourrai d'amour, je le sens même ici,
pour ce monceau de terre, qui fut jeune autrefois,
sous le vignoble du terroir.

Pour ce corps si charmant,
qui, le premier, fit osciller
guigniers et cerisiers, chez nous, en m'embrassant,
qui surgissait, par ci par là, des marais et bourbiers,
pour ceux qui partageaient la gourde, la semant
de feuillages flétris, en leur trouble sourire,
sautant, pour la première fois, les ruisseaux, en riant.

Mais, au lieu de ma vie, je sais qu'un peu partout
j'ai dispersé ce rire, sur tant de corps, nus,
et, au-dessus de ce sol où l'Arno rose passe,
plein de rayons et d'astres, mon murmure dérive
dans la poitrine lasse,
puisque, chaque printemps, c'est cela qui m'arrive,
partout, l'amour venu.

Et, ainsi, sans rien dire,
toutes les autres morts, je saurai les guérir.
Et sans traces laisser,
ma main dispersera les corps vivants des bien-aimées.
Car mon amour mélangera, secrètement,
dans l'univers tous les ruisseaux et les aurores,
faisant descendre, sur la vie, sereinement, infiniment,
chez nous aussi, le ciel, et l'ombre des Monts de Fruchka.

Ainsi, sans bruissement,
mon rire ira tombant de l'arc du firmament
Ainsi, sans fermenter,
à ma suite la vie se fera cerisier.

Je palpite, encore, svelte, de fleuves et de cieux.
J'étreins l'air, de mon ultime force, de mon dernier, espoir,
mais je mourrai d'amour, je le sens même ici,
pour ce monceau de terre, qui fut jeune autrefois,
sous le vignoble du terroir.

J'erre, encore, svelte, dans mon trouble souriant,
et je croise les bras, dessus les nuages blancs,
mais, peu à peu, clairement je pressens
que, moi aussi, je me meurs, l'esprit s'assombrissant,
taciturne et pesant.

C'est un fleuve, ici aussi, que je vois, sous mon corps,
rafraîchissant la terre, légère, argentée, infinie.
Mais, quand les cerisiers sèment mon âme en sa douleur,
quand l'astre, ici comme au flanc de la lune, s'allume,
je vois que la jeunesse, en sa précoce agonie,
qu'elle soit autre ou mienne, est amère et la même.

Et, au lieu de mon destin, dans ses nouvelles affres,
je rencontre ma vie d'antan, diaphane, douloureuse,
mais, par delà cette terre ici, translucide et soyeuse,
dès que, pris d'effroi, je dépose le corps virginal
dans un olivier calme,
je revois, au loin, les feuillages flétris
et, sous les nuages, ma patrie.

Et, ainsi, sans bouger,
j'élève en un baiser ce sol-ci dans les vents printaniers.
Et, ainsi, sans un signe,
je fais surgir l'aimée, nue, de la nuit molle de Toscane.

Mais cendre, tout est cendre, quand je lève le bras
et le passe, sur les monts transparents, et sur l'eau.
Et si faibles sont tous ces guigniers qui, avec moi,
se traînent, de par le monde, comme terre en sanglots.

Et, ainsi, sans ténèbres
mon esprit me recouvre de vergers sombres.
Et, ainsi, sans un nom,
je caresse les monts là-bas de la même affliction.

J'erre, encore, svelte, dans mon trouble souriant,
et je croise les bras dessus les nuages blancs,
mais, peu à peu, clairement je pressens
que, moi aussi, je me meurs, l'esprit s'assombrissant,
taciturne et pesant.

J'erre, encore, svelte, de passion murmurant,
et je secoue mes membres, par le rire envahis,
mais, lentement, de par ma trace, je pressens
que le silence me prendra, quand tout sera flétri,
moi aussi, moi aussi.

Il n'y a de vergers, même ici,
qui n'ait cette couleur cachée,
cette couleur de ciel, amère et infinie.
Et quand, de mes deux mains, j'écarte les vallées,
pour en sonder les abîmes argentés et lactés,
j'y retrouve au fin fond la douleur, incertaine et légère,
des vergers et des corps baignés d'air.

Et, au lieu de sillons d'argent, de coteaux et de fleuves,
je rencontre, comme en rêve, des pensées lasses, miennes ;
or, sur les guigniers et jeunes cerisiers, partout,
un brouillard sombre et long se répand, se déploie
dans la vie devant nous,
où la passion, lentement, dans l'agonie décroît,
et les sens se déprennent.

Et, ainsi, sans rien suivre,
je lange ma jeunesse de paix, paix de neige et de givre.
Et, ainsi, sans chemins, errent mes caresses sur l'agonie et le déclin.

La paix, partout la paix, quand j’éparpille ce qui fut,
quand j'incline le front sur ce que vie m'amène ;
sur ce pays, d'où le vin coulait sans retenue ;
le rire aussi, et la divine impudeur, lointaine.

Et, ainsi, sans effroi,
J'inonderai notre vie des aubes de Fruchka.
Et, ainsi, sans rien boire,
je danserai, jusqu'à la mort, du joyeux rythme des soûlards.

J'erre, encore, svelte, de passion murmurant,
et je secoue mes membres, par le rire envahis,
mais, lentement, de par ma trace, je pressens
que le silence me prendra, quand tout sera flétri,
moi aussi, moi aussi.

Fiezole, 1921

(1) Strajilovo : localité de Fruška gora, où se trouve tombeau du grand poète romantique Branko Radičević.

(2) Monts de Fruchka (Fruška Gora) : montagne en Voivodina, près de Novi Sad.

(3) Branko Radičević (1824-1853), la grande figure du renouveau littéraire serbe.

 

               

 

 

 

 

SUMATRA

L'instant nous est léger, plein de tendre insouciance.
L'idée soudain nous vient des neiges, du silence
au sommet de l'Oural.

Que vienne nous peiner quelque visage blanc
Que nous avons perdu autrefois dans le soir,
nous savons qu'à sa place un torrent,
rougeoyant, ruisselle quelque part !

Un amour, un matin, dans un pays lointain,
enveloppe notre âme, accentuant son emprise,
de la paix infinie des mers bleues
où les grains de corail sont aussi merveilleux
comme, au pays natal, les cerises.

Nous éveillant la nuit, nous faisons, tendrement, un sourire
à la lune dont l'arc est tendu rayonnant.
Et puis nous caressons les lointaines montagnes
et les forêts glacées, de la main, doucement.


Belgrade, 1920

 

                                                                                 

 

Nastasijevic_portrait

Momčilo Nastasijević

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


MOMČILO NASTASIJEVIĆ
(1894-1938)



QUIÉTUDE DES ARBRES

Tout fait mal. Tendres amis,
qui pour moi vous tenez cois.
Pas une feuille d'un frisson ne me blesse.

Douce, plus douce encore,
en s'apaisant la plaie
me réincarne en la parole.

J'embrasse vos troncs,
mes frères, l'un puis l'autre,
caresse doucement vos cicatrices.

Tendres amis,
cela fait-il mal quand
la hache entame votre chair ?

Et vous soulage-t-il
que pour vous, les muets,
moi, douloureux, je crie ?

Si c'est là profaner,
pardon, d'un cœur je suis doté.

*

Pour moi votre quiétude :
douce, plus douce encore,
la plaie va s'apaisant.
Douloureux que je suis,
amis, pour vous les muets,

en un murmure aux cieux
je dis bonne parole.


TRISTESSE

Les jours sont éblouis,
vierges meurent les plantes
calmement, doucement.

Le cœur de tristesse s'emplit
pour quelque chose qui s'est
produit il y a longtemps, si longtemps.

2

Et c'est comme dans
ce songe de tous les temps :
se hâtent de faner
les lys et les rosiers,
c'est toujours la même histoire
que l'an dernier.

3

Meurent, en brume de chaleur,
les vagues lentes.
Au cœur de toutes agonies
Le pouls s'enfonce à chaque battement.
Et, tiède, quelque part
Requiescat s'en va chantant,
par cette peine dans l'abîme
à d'autres mondes se livrant.


PENSÉE

1

Etrange, de silence
tout soudain m'éblouit :
c'est elle qui me vient à tire d'ailes.

Des aubes à venir
chantent pour moi les coqs,
dans la mer éternelle
les cloches englouties résonnent de plus belle.

2

Libre cours à ta liesse,
toutes choses tu scelles,
toutes les paix en toi sont épanouies.

Et l'âme
à sa peine fidèle ;
et par le vide qui
fait grisonner les jours,
ce qui s'en vient te visiter, c'est elle.

3

Et par miracle,
moi qu'on fourvoie dans les fourrés,
les sentiers tortueux se redressent ;

et des larmes de joie
me baignent, moi pierre.

4

Et par les roches nues, soudain,
jaillit pour moi souffle d'avril.

Dans cette solitude
n'étant plus solitaire,

je sens, furtive, à travers mes repaires,
la trace de son pas.

5

Et moi l'inquiet,
tout s'épanouit dans la quiétude.

Des abîmes, des sources
les eaux saintes ruissellent.

Volent d'un cœur à l'autre
les bonnes nouvelles.

6

Et la toile, et l'araignée
qui l'a tissée, sinistre,
voient en songe la soie.

Et l'âme,
lumière en son envol,
se sent pousser des ailes.

7

Etrange, de silence
tout soudain m'éblouit :
c'est elle qui me vient à tire d'ailes.

Des aubes à venir
chantent pour moi les coqs,
dans la mer éternelle
les cloches englouties résonnent de plus belle.




 

                                                                                       

Petrovic_Rastko_-_portrait

Rastko Petrović

 

 

  

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


RASTKO PETROVIĆ
(1898-1949)

 

AUX LÈVRES UN BAISER DE LUMIÈRE

Oui, c'est cela ! Mourir, plus jamais ne vivre ! Plus jamais !
Cet amour, l'arracher de mes veux, ce germe de pensée, ce souffle ;
Oiseau, replie tes ailes, leur ombre en la prairie m'enlève toute paix :
Vois là-bas le soleil ! Mon pauvre, qu'est-ce pour toi le souffle ?
Faudrait-il pour cela mourir et nulle part ne vivre !
Regarde, mais regarde ces autres Pâques et ces autres Rameaux !
Cette aile qui m'accable ! Ah, plus jamais ne vivre, plus jamais !
Le soir, oui, c'est le soir ! Mon cœur, ô mon cœur en douleur, calme-toi !
Cet étrange parler de jeune fille, confus, plein de bonté,
Mon cœur, ô mon cœur raisonnable, il te faut l'oublier !
Tout oublier, tout, jusqu'aux couleurs du matin et des fruits et des lèvres blessées.

Oublier le Mystère de la Naissance, oublier le Grand Compagnon.
Va, va, sanglote, cœur! Il faut oublier, oublier !
Ou bien soit, jette encore un regard au soir qui tombe, superbe,
Avant de t'acheminer vers la mort
Pour ne plus jamais vivre, plus jamais.

Et cependant, rien qu'une fois, se réveiller dans l'éternel,
Non pas vivre à nouveau, mais seulement ouvrir les yeux
Sous des flots déferlants de lumière, sous un ciel empli d'ailes,
La liesse universelle ouvrant tout grand mes yeux,
Oh, quel prodige, quelle merveille !
Je restais regardant tous ces rayons violets dans les ramures à l'aurore
Dont la folle jeunesse semblait juste finir...
Ne délire pas, mon cœur, plus rien n'en reste et tout en est bien mort !
Saisi de fièvre, dans cet instant inouï, les yeux ouverts tout grand sur l'infini,
Pour une ultime fois ébloui de splendeur,
Se plonger dans l'oubli, l'oubli de tout ce qui vivra plus tard.

Rêver, rêver, écouter monter des tréfonds de la mort
Ce baiser si longtemps retenu pour leurs lèvres vermeilles.
Traverser ces nouvelles clartés, ces flammes et ces ors...
A 1'heure où l'on entend le sang et les feuilles tomber.
Ne plus se souvenir, et cependant rêver, peut-être même en les affres passées.
Oui, c'est cela ! Que les yeux soudain s'ouvrent !

Haletant, réveillé par l'unisson des branches,-
Céderais-je à mort ma soif d'épuiser l'eau du jour ?-
Libéré, j'ai pu voir les flots tourbillonnants remuer
Mes lèvres lasses, mes yeux ensommeillés, qui désormais saisissent
Passé minuit cette Heure de l'émotion suprême !
Voici qu'un rayon perce ma douleur uniforme, tandis que sur les bois
S'étendent les soleils de tant d'aubes brillant à travers moi.
Afin qu'un seul instant, parmi ces amours fous, j'atteigne à l'éternel,
Que me traversent et que s'unissent en moi les cieux, ces errants perpétuels,
Et qu'enfin tous les fragments de ce que fut mon corps se rassemblent
en une voix sublime,

Et qu'enfin s'accomplisse cette Soif, seule fidèle à cette Heure !

Qu'alors je meure, que cette idée triomphe,
Dans son trop grand désir du rêve à survenir ...
Tant de bon silence afflue de la nuit qui enfle mes poumons,
Calme-toi, cœur ! Même cette Heure je la donnerais pour une autre heure d'amour !
Ou bien jette un dernier regard au soir qui n'en finit pas de contempler le jour

Et qui soudain flamboie pour que revienne le soleil,
Et se retourne encore jusqu'à ce que cette Heure enfin nous gratifie
D'un regard. O cœur en ton réveil qui retourne au sommeil…
Et quand s'enflammera le ciel qui fut illuminé,
Quand les lointains seront seuls, qui l'ont toujours été,
Quand tout sera baigné de joie, de connaissance,
Seulement alors, sombrer comme on s'endort, de l'infini dans la mort,
Sombrer, sombrer, pour l'éternité, avec aux lèvres un baiser de lumière.

 



                                                                                       

 

 

Drainac_-_portrait

Rade Drainac


RADE DRAINAC
(1899-1943)

 

MA FAIM EST INFINIE

Ma faim est infinie, et mes mains toujours vides.
 
La nuit je descends les rues avec aux doigts la lune
et je pose ma peine sous les fenêtres des femmes
                                                                                   perdues.
 
Je donnerais tout, mais je n'ai rien.
Ma faim est infinie et mes mains toujours vides.
 
 


 

                                                                         

S_-_modle

 

 

 

 

 

 


RISTO RATKOVIĆ
(1903-1954)



LES ANGES D'ANTAN

Sifflaient et bruissaient les cieux de l'Epiphanie,
Immenses, cloutés d'astres, glacés.

Vous descendiez sur la rivière gelée,
Hautes statures sveltes, superbes.

Anges d'antan, je le sais :
Vous domptiez les ténèbres des eaux.

En la cloche de mon cœur vous carillonniez
D'un lys,
Que les tourments de la vie ne le fassent défaillir.

Qui donc vous chasse de la source
De mon oeil...
Je ne vous distingue plus.

Ce n'est que dans les fleurs de givre des vitres
Que je puisse chercher vos ailes et vos genoux sublimes.

En vain.

 


 

                                                                        

 

 

Davico_-_portrait

Oskar Davičo

 



 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


OSKAR DAVIČO
(1909-1989)

 

 

LA SERBIE

Je sais tous tes visages, chacun ce qu'il porte, ce qu'il veut,
j'ai regardé tous tes yeux, je comprends ce qu'ils disent, ce qu'ils savent
Je pense tes pensées sous ton front, sous tes cheveux,
je connais tes lèvres, ce qu'embrassent, ce que boivent.

Eh oui, boivent pour oublier leur sueur, leurs larmes,
leurs peines, leurs nuits, le grain dur à broyer.
C'est au moulin que j'ai, au milieu du vacarme
des meules, perçu tout ce dont tu pouvais rêver,

et tes soucis, ô Serbie, dans les chansons et les pruniers,
ô Serbie parmi tes gens
dans les champs et les prés,
ô Serbie des troupeaux, des chants des paysans,
ô Serbie, parmi les peuples toi-même chant.

Chant mélancolique, tendre et doux
qui pleure comme le sang de la grappe, la larme du moût,
comme ce baiser, ce duvet odorant
dont la tourterelle tisse son roucoulement.
O tendre douceur, tu es l'appel de la sarcelle
au-dessus de la fournaise où mûrit
le rouge charbon du soleil

dans le grain de chaque épi.

Aussi chanson nu-pieds de la sourde complainte
quand cessent les chants, commencent les jurons.
Main affamée, aveugles plaintes,
quand bondira de ton sein le haidouk(1) de la rébellion ?

Sacrer, jurer, eh, c'est au profit de qui
que ne servent à rien ni labour ni moisson ?
Râler, maudire, pour quelle bedaine de truie
La Matchva est-elle gorgée de blé, le Pomoravlie(2) d'épis,

Tempêtes et révoltes, pour quelles dents de nantis
fument de lait les brebis, fument de lait les monts,
quand la Matchva a faim et l'estomac dans les talons ?

Sous les muettes chaînes des jours la peau flétrit,
les profondes sapes des rides la ravinent.
La guerre de tranchées, la terre font que bleuit
Le visage et se fige en une écorce de famine ;

Ce visage qui n'est pas visage, ces jours qui ne sont pas journées,
Ces jours de visages blessés, durs comme plante des pieds ;
les épines n'y peuvent rien, et les coups rien non plus...
Mais chacun de chagrin au cours d'une journée
prend un siècle de plus
et se racornit, ô Serbie, Serbie des révoltes, des pruniers,
ô Serbie des paysans
dans les champs et les prés,
ô Serbie des chansons, des coteaux, des versants,
ô Serbie,
parmi les peuples toi-même chant.

O chanson triste, ô ma vieille mère,
de la ville le frère nous a rapporté sur son chariot
une dalle de pierre, payée d'argent de pierre
pour le miel de nos sueurs, le vin de nos travaux.

Et les enfants grandissent à quatre pattes, sous leur toupet,
s'abattent dans la boue entre les cochons et les canards,
tu les nourris, camarade Serbie, surtout de jeûne et de millet,
de charades, de berceuses, de fables et d'histoires,

au soir tu les recouvres des ténèbres qui tombent si lourdes
que la colère, des nuits entières, brûle jusqu'aux nuées
de la révolte des chaumières, des vignes, des labours,
chantant d’un cœur pour lui-même sans pitié
par le trou le dernier du pipeau le dernier(3),

ô Serbie des révoltes, des pruniers,
ô Serbie des paysans
dans les champs et les prés,
ô Serbie des poitrines, de leurs chants,
ô Serbie
d’entre les peuples se rebellant.

 

(1) Hajdouk : guerrier rebelle contre le joug turc.
(2) Matchva, Pomoravlié : régions fertiles de Serbie.
(3) Expression populaire désignant les gens humbles, sans importance
.


 

                                         

 

Miljkovic_-_portrait

Branko Miljković

 

 

 

 

 

 


BRANKO MILJKOVIĆ
(1934-1961)

 

LOUANGE À L'UNIVERS

Ne m'abandonne pas, univers
Ne t'en va pas, hirondelle naïve

Ne portez pas atteinte à la terre
Ne touchez pas à l'air
Ne faîtes aucun mal à l'eau
Ne me fâchez pas avec le feu
Laissez-moi marcher
Vers moi-même comme vers mon but

Laissez-moi parler à l'eau
Parler à la terre
A l'oiseau qui vit de l'air
Ma voix tendue comme un nerf
Laissez-moi parler
Tant qu'il y a du feu en moi
Peut-être un jour arriverons-nous
A toucher de nos mains ce que disent nos bouches

Ne m'abandonne pas, univers
Ne t'en va pas, hirondelle naïve




                                                                                  

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Sava Mrkalj
(1783-1833)

 

COMPOSE QUAND, VAINCU ET ABANDONNÉ

DU MONDE ENTIER, J’ARRIVAI À L'HÔPITAL

DE GORNJI KARLOVAC

 

Hélas, hélas, cent mille fois hélas!

Les dés nous sont jetés, et quelle angoisse ;

Le monde est mer de damnation!

Et glace et feu, l'air, la foudre et l'onde,

Fauves ou bien serpents, bêtes immondes,

Font de la vie malédiction !

 

Le mal présent donne des idées noires,

Le mal passé brûle dans la mémoire,

Le futur nous ronge déjà.

Peines du jour engendrent cauchemars,

Rêves de nuit sont le jour désespoir.

Y-a-t'il heure sans sa croix ?

 

L'homme est fléau pour l'homme, et pis encore,

Il bannit le bon droit, ce réconfort,

Bannit toute paix pour de bon.

Le loup ne rompt ni sa foi, ni promesse ;

Canon, mitraille au combat ne connaissent

Ni le boa, ni lynx, ni lion.