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Roman bez romana    
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Jovan Sterija Popović

 

 

 

  

 

 
Écrit en 1832, à une époque où le roman serbe était encore un genre en éclosion, le Roman sans roman (Roman bez romana) de Jovan Sterija Popović est considéré aujourd’hui comme un « petit miracle littéraire ». Élaboré avec une ambition hardie à peine avouée – l’ambition de remettre en cause toutes les conventions littéraires de l’époque – ce livre audacieux de Sterija était en effet un miracle ou, plus précisément, une tentative miraculeuse de « révolution copernicienne » dans la prose serbe de la première moitié du XIXe siècle, une tentative restée, il est vrai, incomprise des contemporains de Sterija et donc sans effets immédiats, mais qui portera ses fruits en agissant à l’instar d’une bombe à retardement.
 
Présenté modestement par son auteur comme un simple « roman humoristique », cette œuvre insolite échappe, en réalité, à toutes les classifications, même si les acceptions employées à son propos – « roman parodique et satirique », « roman sur roman » ou encore « antiroman » – ne sont pas à rejeter. Avec sa structure narrative complexe et polymorphe où se croisent différents genres, style et discours, ce livre possède, bien sûr, tous les traits d’une satire mais il ne peut évidemment pas être réduit à cette simple dimension. En effet, tout en offrant à ses lecteurs plusieurs niveaux de lecture, le Roman sans roman peut être interprété à la fois comme une sorte d’auto-parodie, de règlement de comptes avec les œuvres avortées que l’auteur avait rédigées dans sa jeunesse, comme une réplique parodique aux romans de l’ancien maître de Sterija, Milovan Vidaković, enfin, comme une critique acerbe d’un type de roman anachronique mais particulièrement apprécié par le public serbe de l’époque où s’entremêlaient les stéréotypes empruntés à la littérature triviale marquée par un pathos grandiloquent.
 
C’est justement cette complexité structurelle du Roman sans roman qui a longtemps empêché la critique serbe de saisir toutes les qualités de cette œuvre insolite. Par ailleurs, elle a également mis beaucoup de temps à en découvrir toutes les « sources » et à mettre en lumière les multiples liens qui constituent son réseau intertextuel. Aujourd’hui, cependant, il existe toute une série d’études qui, dans cette œuvre de Sterija, suivent minutieusement les échos de divers auteurs européens. Elles permettent, non seulement de connaître toutes les « sources antiques », grecques et romaines auxquelles l’écrivain a abondamment puisé son inspiration, mais aussi de mieux saisir la nature des rapports que Sterija entretenait avec ses grands prédécesseurs occidentaux, en particulier avec Wieland et Lesage ou – encore, et surtout ! – Cervantès et Laurence Sterne, auteurs des célèbres Don Quichotte et Tristram Shandy.
 
Que Don Quichotte ait servi de modèle dans la conception du Roman sans roman ne fait aucun doute, au point que l’on peut d’ores et déjà confirmer la solidité et le bien-fondé de l’hypothèse émise par Jovan Deretić : avec ce livre, Sterija a tenté de créer un Don Quichotte serbe ! Et pour étayer plus encore cette hypothèse, on pourrait citer nombre d’exemples qui révèlent l’existence de points communs entre les romans de Cervantès et de Sterija. Évoquons-en quelques-uns parmi les plus importants : l’usage des procédés d’amplification au moyens desquels l’action s’interrompt sans cesse ; la différence structurelle dans la composition de la première et de la seconde parties des deux ouvrages ; les nombreuses digressions, l’abondance des « sujets adventices » et des « autres enfantillages que l’on ne peut s’empêcher de conter » (Don Quichotte, ch. LXII), la mise à nu des procédés utilisés etc.
 
Sur le plan strictement formel, Le Roman sans roman rappelle aussi, et peut-être plus encore, Tristram Shandy de Laurence Sterne. La forme anarchique de ce dernier, son architecture romanesque éclatée, les arrêts permanents de l’action, aléatoires et sans prétexte, caractérisent également Le Roman sans roman. Comme l’auteur du Tristam Shandy, Sterija applique rigoureusement, et avec une certaine jouissance, la technique du coq-à-l’âne ou, si l’on préfère, celle dite du saut de puce ; comme son homologue anglais, il laisse son récit inachevé en donnant, il est vrai, un prétexte à connotation parodique et satirique.
 
Avec son côté à la fois ludique, parodique et satirique, son réseau de références littéraires et ses jeux intertextuels qui font de lui une sorte de palimpseste, enfin avec sa forme insolite d’antiroman qui s’en prend à toutes les conventions littéraires, le Roman sans roman a dû apparaître, aux yeux de ses contemporains, un objet très étrange, bizarre qui interloque et désempare. C’est pourquoi il n’est pas étonnant que la littérature serbe d’alors – en pleine mutation et quête de son identité propre – n’était pas encore prête à recevoir une œuvre trop en avance sur son temps. C’est dans cette réticence, d’abord, qu’il faut chercher la raison pour laquelle le Roman sans roman dut  patienter avant d’être reconnu à sa juste valeur. Et ce n’est qu’avec l’évolution accélérée et la maturation du genre romanesque chez les Serbes que ce livre précurseur de Sterija trouvera la place qu’il mérite : celle d’une œuvre de référence qui ne cesse depuis d’inspirer des générations d’écrivains et en particulier ceux qui cherchent leur voix hors des sentiers battus.*
 
Etudes et articles en serbe : Miron Flašar : « Retorski, parodistički i satirički elementi u romanima Jovana Sterije Popovića » Zbornik istorije književnosti SANU, knj. 9, Beograd 1974, p. 111-429 ; Jovan Deretić : Vidaković i rani srpski roman, Matica srpska, Novi Sad, 1980 ; Dragiša Živković : « Sterija i evropska književnost », Tokovi srpske književnosti, Matica srpska, Novi Sad 1991, p. 247-255 ; Milorad Pavić : Istorija srpske književnosti III, Dosije - Naučna knjiga, Beograd, 1991 ; Dragiša Živković : « Parodično-humoristični i ironični stilski elementi kao tvorački princip u srpskoj prozi XX veka », Evropski okviri srpske književnosti II, Prosveta, Beograd, 1994, p. 238.
 
 
Milivoj Srebro