LA LITTÉRATURE SERBE DANS LE CONTEXTE EUROPÉEN
TEXTE, CONTEXTE ET INTERTEXTUALITÉ

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Alain Cappon
Traducteur, Vernantes, France

 

LA LITTÉRATURE SERBE : DE LA LECTURE À LA TRADUCTION

 

Résumé

Dans cette communication, je me suis fixé comme objectif de montrer quelle a été ma relation à la littérature serbe, une relation complexe mais ô combien belle : sans aucune attache familiale en Serbie ni en ex-Yougoslavie au sens large, je me suis initié à cette littérature par le biais de la lecture, et, ce, jusqu’à ce qu’elle s’impose à moi et m’oblige à me rendre à l’évidence : je ne pouvais plus me satisfaire d’en être un simple lecteur, il me fallait en devenir un traducteur.

Traduire des œuvres est une chose, convaincre les éditeurs de les publier en est une autre… autrement plus délicate en période de guerres dans les Balkans et de quasi ostracisme antiserbe. Fort heureusement, la qualité d’un roman ou d’un recueil de nouvelles prime pour certains les a priori politiques et autres anathèmes, les estimations à courte vue sur de possibles succès de librairie.

En choisissant comme point de départ mon exemple personnel, j’ai souhaité mettre l’accent sur la remarquable vitalité de la littérature serbe qui, de génération en génération, se renouvelle et place sur le devant de la scène de nouveaux noms aujourd’hui… forcément inconnus mais qui, grâce à l’opiniâtreté de mes collègues traducteurs, ne le resteront pas.

Mots-clés

Littérature serbe contemporaine, lecture, traduction, réception.
 

À un journaliste qui lui demandait sur quel sujet il souhaitait être interviewé, un homme célèbre, très imbu de lui-même, lui fit cette réponse : « Parlez-moi… de moi, il n’y a que cela qui m’intéresse… » Dans le contexte de notre colloque sur la littérature serbe, et sans être outrageusement narcissique, je vous parlerai de la personne que je pense connaître le mieux – moi. J’ai intitulé cet exposé La littérature serbe : de la lecture à la traduction.

Je tiens, d’entrée de jeu, à préciser que je n’ai jamais vécu en ex-Yougoslavie, que je n’y ai aucune attitude familiale, alors que – qui sait pourquoi ? – je me suis toujours senti une certaine affinité avec les populations de ces espaces.

Le parcours qui a été et demeure le mien est le fruit d’une série de rencontres. De ces rencontres qui, inopinées, mais dans leur succession, marquent et font dévier d’une voie que l’on aurait crue toute tracée, définitive : en ce qui me concerne, la famille, le professorat d’anglais, les amis… Une vie, somme toute, bien rangée.

La première de ces rencontres survient un jour d’ennui, de désœu­vrement, avec la lecture d’une longue nouvelle, l’histoire d’un monsieur « Golugea » écrite par un illustre inconnu pour moi, Skepanovik… Oui, « Golugea » et « Skepanovik » pour un Français totalement ignorant de la prononciation du serbo-croate. Le texte est à ce point prenant qu’il m’est impossible de refermer le livre avant la survenue du point final… Espiègle comme souvent, le hasard me mettra par la suite sous les yeux La Honte – Stid, puis La Bouche pleine de terreUsta puna zemlje du même… Skepanovik, et dans la traduction française du même Jean Descat grâce à qui je découvrirai ensuite le fantastique exotisme d’Ivo Andrić et la pré­sence pour moi aussi insoupçonnée que déroutante de l’Orient au beau milieu de l’Europe… Que cet auteur se voit vu attribuer rien moins que le prix Nobel de littérature devient pour moi une raison de plus de pour­suivre mes investigations dans un domaine dont j’ignore tout ou presque.

L’appétit, dit le proverbe, venant en mangeant, j’en suis bientôt à dévorer Le Tombeau de Boris Davidovitch de Danilo Kiš… encore et tou­jours traduit par Jean Descat ! Qu’il me soit permis, ici, de remercier cha­leureusement Jean Descat de m’avoir ouvert les yeux. Sans lui, je ne se­rais certes pas là où je suis aujourd’hui.

Šćepanović, Andrić, Kiš… Au-delà de l’exotisme, de l’histoire, de la grande Histoire et de celle des individus, se discerne, se pressent une littérature, une littérature par trop méconnue, mais avec une Littérature un grand « L » qui, au début des années 1980, m’inspire un désir plus marqué d’en approfondir encore et toujours ma connaissance et ma perception.

Survient alors la deuxième rencontre, plus cruciale encore, celle de Danilo Kiš en personne. Quelques années ont passé, me voici étudiant – pour le plaisir – le russe à Lille III où Danilo Kiš est lecteur et m’initiant au serbo-croate à raison de trois heures par semaine pendant l’année uni­versitaire. En 1982, parallèlement, et toujours pour le plaisir, je traduis un petit livre pour enfants acheté au Monténégro et que j’ai offert en cadeau à ma fille alors âgée de 9 ans. Je soumets mon texte à Danilo Kiš dont voici l’appréciation… au vu des erreurs que j’avais commises : « Euh… oui… (silence) Écoutez, Alain… Ce que vous ignorez, vous ne pouvez l’inventer. Mais ce que vous avez compris, est bien traduit. Je vous con­seille de continuer… Mais méfiez-vous, la traduction est une drogue ! »

Et j’ai succombé à la drogue… Enfin, pas sur-le-champ…

La troisième rencontre se produira à Belgrade en 1991 où je dé­couvre le roman Lagum dont j’entreprends la lecture dans ma chambre d’hôtel. Plus encore que l’avènement du communisme dans l’Europe du Sud-Est et les crimes dont il s’est accompagné, m’apparaît un écrivain, un grand écrivain. Au point que, sans guère réfléchir, je franchis le pas et contacte l’auteur afin de solliciter l’autorisation de traduire son livre en français. Je n’ai alors à « mon compteur » qu’une traduction publiée, La Petite paysanne au trapèze volant [Beograđanka] de Kosta Dimitrijević, je suis totalement inconnu de Svetlana Velmar-Janković mais, à ma grande surprise… elle consent ! Comment décrire ce que j’éprouve ?! Un im­mense bonheur, une fierté que strictement rien ne justifie, le sentiment d’apporter bientôt ma pierre à un édifice qui ne demande qu’à être cons­truit…

Et se dessine alors pour moi… un véritable Chemin de Croix… J’essuie refus sur refus… Ce que je tiens pour une œuvre majeure n’est pour les éditeurs parisiens qu’un livre de plus – encore un ! – traduit d’une « petite » langue et, à n’en pas douter, peu générateur de ventes en librai­rie. Il me faudra attendre 1997 – 6 ans ! – pour que Lagum paraisse en traduction française aux éditions Phébus sous le titre de Dans le noir… et soit battu la même année d’une voix, d’une seule voix pour l’attribution du prix Médicis étranger !

1991-1997… Je répète ces dates à dessein, afin de bien situer dans le temps cette sombre période hélas encore gravée dans toutes nos mé­moires. À l’implosion de la Yougoslavie succèdent les guerres qu’elle génère, la différenciation manichéenne des good et bad guys dans des conflits incompris de l’opinion publique dans sa grande majorité, l’opprobre jetée unilatéralement sur la Serbie, le renoncement d’un éditeur français à publier Lagum « vu ce qui se pass[ait] là-bas », la frilosité d’un autre éditeur qui jugera préférable d’écarter Momo Kapor de ses projets éditoriaux afin de ne pas risquer d’être suspecté de cautionner le régime serbe d’alors en publiant « encore ( !) un auteur serbe »… « Mais… me demandais-je et demandais-je décontenancé, quel rapport avec la littéra­ture ? » Le silence qu’à chaque fois on m’opposait, l’absence de réponse qui s’ensuivait, valaient réponse.

1991-1997 fut une longue période de combat, de combat perdu d’avance dans les ténèbres médiatiques où était confinée toute pensée dissidente de celle proférée, et complaisamment relayée, de nos autopro­clamés « nouveaux philosophes ». Chacun le sait, la censure n’est plus en vigueur. Mais que dire du passage – systématique – sous silence des pro­testations, des fins de non-recevoir ? Oui, à cette époque, la littérature serbe était réellement entrée dans le contexte de la  littérature européenne, à tout le moins français. Par la mauvaise porte, et pour de mauvaises rai­sons, il va sans dire.

Sans aucune concertation, puisque nous ne nous connaissions pas, plusieurs des présents ici agirent de même – avec le même insuccès. Pour ma part, et même si j’en éprouve parfois du regret, j’ai fini par renoncer à élever des protestations vouées d’emblée à n’être que des coups d’épée dans l’eau. Et je me suis interrogé sur l’action à mener : que faire, com­ment apporter la preuve, fût-ce un début de preuve, que tous les Serbes ne sont pas, comme on se plaît à le laisser entendre, des violeurs, des assas­sins, en un mot, des MONSTRES ? Nul ne saurait nier la réalité de cer­tains crimes, mais peut-on en faire porter la responsabilité à un peuple dans sa totalité ? Peut-on, de même, incriminer tous les Français pour les actes de torture et de barbarie qui furent commis pendant la guerre d’Algérie ? De quoi Svetlana Velmar-Janković, Grozdana Olujić, Dra­goslav Mihailović, Aleksandar Tišma et tant d’autres étaient-ils cou­pables ?

Alors, une nouvelle fois, que faire ? Il m’a semblé plus judicieux de cesser de jouer les Don Quichotte chargeant les moulins à vent, de donner une image des Serbes qui serait plus en phase avec la vérité que je savais, moi. Et, pour ce faire, d’user d’armes que je me sentais plus à même de manier et à meilleur escient : la traduction et la présentation de la littérature serbe contemporaine.

Vint le temps de la prospection, de lectures souvent enthousiastes, de la révélation aux éditeurs et au lectorat français d’écrivains absolument à découvrir : Radoslav Petković, pour son érudition (Sudbina i komentari [Destin et commen­taire]), son talent de conteur (Senke na zidu [Des Ombres sur le mur]), son rapport à l’Histoire proche de celui de l’écrivain espagnol Juan Goytisolo ; Svetislav Basara, et son humour grinçant, son sens de l’absurde ubuesque (De bello civili), sa dénonciation manifeste du régime de Milošević alors encore en place (Ukleta zemlja [Le Pays maudit]) ; Velimir Ćurguz Kazimir et les magnifiques petits textes intros­pectifs du Papagajev grob [Tombeau de la perruche] ; Dragan Velikić pour Severni zid [Le Mur nord] ; Ljiljana Habjanović-Đurović dont un critique français a dit, à propos d’Ana Marija me nije volela [Ana Marija ne m’aimait pas], que mieux qu’une somme d’articles, ce livre aidait à comprendre la perplexité des relations entre Serbes et Croates ; Mirjana Novaković dont Strah i njegov sluga [La Peur et son valet] est un petit chef d’œuvre d’autodérision, de roman picaresque dans la lignée du Gil Blas de Lesage. La plupart de ces livres ont été publiés par la maison d’éditions Gaïa qui a su voir la qualité des ouvrages que je leur ai soumis plutôt que la nationalité de leurs auteurs. Que Gaïa aussi en soit remerciée.

Il me faudrait bien sûr mentionner encore nombre d’écrivains que, personnellement, je n’ai pas traduits, entre autres, David Albahari et Go­ran Petrović qui connaissent actuellement un succès appréciable en France et ont, eux aussi, toute leur place dans le contexte européen de la littéra­ture. Je ne saurais terminer sans mettre en exergue l’Anthologie de la nou­velle serbe conçue par notre hôte, Milivoj Srebro, la première à présenter un autre pan de cette littérature riche à souhait.

Dans cette communication, j’ai tenté de souligner la place à part entière qu’on ne saurait dénier à la littérature serbe au sein de celle, plus vaste, européenne. Mais, quoiqu’elle soit reconnue, qu’en est-il de sa réception en France ? Nous nous heurtons là à un autre problème, plus délicat et d’une autre complexité.

– Comment publier un auteur serbe inconnu ? m’a un jour de­mandé un éditeur français.

– Comment faire connaître un auteur inconnu sans le publier ? ai-je demandé à mon tour.

« Proposez-moi un inédit de Danilo Kiš ou de Borislav Pekić, et je le prends sur-le-champ ! » m’a dit un autre éditeur. Pour des raisons qui n’engagent que moi, je n’en ai rien fait. La littérature serbe existe en tant que telle et, à mes yeux, ne mérite pas, une nouvelle fois, d’être réduite à une poignée de noms… synonymes de ventes en librairie et de profit commercial. Elle vaut, encore et toujours, d’être découverte, redécouverte, révélée. Ce qui frappe le traducteur que je suis, c’est  son exceptionnelle vitalité, sa faculté à se régénérer. Là où, en France, à chaque rentrée litté­raire semblent se vampiriser Amélie Nothomb et Michel Houellebecq, de nouveaux noms surgissent sur la scène littéraire serbe, génération après génération, et sans que la liste suivante soit exhaustive. Aux Svetlana Velmar-Janković, Borislav Pekić, Milorad Pavić ont succédé Radoslav Petković, Svetislav Basara, Vladislav Bajac. Pointent désormais de nou­veaux noms, des auteurs encore inconnus mais bourrés de talent qu’il est du devoir des traducteurs de faire connaître : Saša Ilić, Borivoje Adašević, Srdjan V. Tešin, et bien d’autres. Ce qui ne signifie nullement que dans l’œuvre d’écrivains, disons, moins en vue actuellement, voire décédés, ne subsistent pas de petits bijoux, des perles qui ont échappé à la vigilance de ces découvreurs que sont les traducteurs. J’en veux pour preuve Ostrvo [L’Ile] de Meša Selimović, chef d’œuvre de réflexion dans la droite lignée de l’existentialisme, qui, publié en 1983, devrait paraître en traduc­tion française en 2012.

Bien d’autres auteurs auraient sans aucun doute dû être cités. On me pardonnera de ne pas l’avoir fait faute de place et de temps, mais oui, dans le contexte européen, une littérature serbe existe bel et bien, et qui sait toucher à l’universel. À mes collègues traducteurs et à moi de la pré­senter dans toute sa beauté et son immense variété.
 

Резиме 
cрпска књижевност : од читања до превођења

У овом излагању ћу настојати да прикажем свој лични однос према српској књижевности, однос комплексан али толико узбудљив и леп ! За Србију и просторе бивше Југославије ме нису везивали никакви породични контакти, у српску књижевност сам инициран посредством читања, а онда се она наметнула и приморала ме да схватим да се више не могу задовољити тиме да будем само обичан читалац : натерала ме је да постанем преводилац.

Преводити дела је једна ствар, а убедити издаваче да их објаве је друга... нарочито у времену које су обележили ратови на Балкану и својеврсни антисрпски остракизам. На сву срећу, квалитет неког романа или неке збирке приповедака се, бар за неке, издизао изнад политичких предрасуда и анатемисања као и кратковидих процена о могућем комерцијалном успеху.

Изабравши као полазну тачку сопствено искуство, желео сам да укажем на изузетну виталност српске књижевности која се, из генерације у генерацију, обнавља и на књижевну сцену уводи нова, у Француској непозната имена која, захваљујући постојаности мојих колега преводилаца, неће још дуго остати непозната.

Кључне речи 

Савремена српска књижевност, читање, превођење, рецепција.

Summary
serbian literature: from reader to translator

In this article I have endeavoured to describe my relation to Serbian literature, a complex but definitely beautiful relation: without any family ties in Serbia or more generally in ex-Yugoslavia, I discovered this literature through my readings until it imposed itself on me and it became obvious that I could not be content with just reading it: I had to translate it too.

Translating books is one thing, convincing publishers to publish them is another…, which has become even trickier after the period of wars in the Balkans and the near-ostracism against Serbia. Fortunately, for some the quality of a novel or of a collection of short-stories is more important than political a priori and other anathemas, like short-sighted estimates of possible best-sellers.

By choosing as a starting point my personal experience, I wished to emphasize the remarkable vitality of Serbian literature which, from generation to generation, has been able to renew itself and now has new names to offer… which, thanks to the sustained efforts of my fellow translators, will not remain hidden from the reading public for very long.

Key words

Contemporary Serbian literature, reading, translation, reception.

 


Publié sur Serbica.fr le 27 juillet 2012

Pour citer cet article :

Cappon, Alain, « La Littérature serbe : de la lecture à la traduction », in Srebro, M. (dir.), La Littérature serbe dans le contexte européen : texte, contexte et intertextualité, Pessac, MSHA, 2013, p. 355-360.

Document mis en ligne le 27 juillet 2012 sur le site http://www.serbica.fr

 

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