LA LITTÉRATURE SERBE DANS LE CONTEXTE EUROPÉEN
TEXTE, CONTEXTE ET INTERTEXTUALITÉ

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Paul-Louis Thomas
Université Paris IV-Sorbonne, France
 

LES TRADUCTIONS FRANÇAISES DE HASANAGINICA
  

Résumé

Le chant populaire Hasanaginica, publié en 1774 dans Viaggio in Dalmazia de l’abbé Fortis (texte original avec traduction italienne), sera le premier texte des littératures serbe, croate et bosniaque à être traduit en français : dès 1778, par le traducteur (anonyme) du Voyage en Dalmatie, puis une vingtaine de fois jusqu’à nos jours, y compris par de grands écrivains (Nodier, Mérimée, Nerval), cas unique dans la traduction des littératures slaves du sud en français. Les traducteurs français utilisent soit la version de Fortis (parfois ses traductions en italien ou en allemand), soit la version publiée par Vuk Karadžić, soit les deux. Leurs commentaires et leurs notes de bas de page révèlent pourquoi ils s’intéressent au texte, et l’horizon d’attente des lecteurs de chaque époque. Après les traductions destinées à un public cultivé friand d’exotisme romantique, viennent des traductions scientifiques (Fauriel, Dozon, Yovanovitch), qui s’adressent à un public universitaire, plus exigeant. Les traductions en français, contrairement à celles en d’autres langues, sont presque toutes en prose.

 

Mots-clés

Hasanaginica (La Femme de l’aga Hasan), chant populaire, ballade, romantisme, Vuk Karadžić, Mérimée, serbo-croate, serbe, croate, bosniaque, traduction, variante, adaptation.

 

En 1774 un abbé vénitien, Alberto Fortis, fait paraître un récit de voyage intitulé Viaggio in Dalmazia. Savant surtout géographe et botaniste, Fortis a parcouru les îles, la côte et l'arrière-pays dalmates, dont il décrit les habitants qu'il appelle « Morlaques »[1]. En cette époque de rousseauisme, du bon sauvage et du retour à la nature, les Morlaques apparaissent à Fortis comme un peuple admirable par leurs coutumes et aussi leurs chants et légendes. A titre d'exemple, Fortis publie un chant « morlaque » dans l'original, avec une traduction italienne en regard et des commentaires ; ce texte de 92 vers décasyllabiques est Hasanaginica [La Femme de l'aga Hasan]. Grâce aux résonances qu'elle va trouver dans la sensibilité préromantique de l'époque, cette ballade connaîtra un immense succès à travers toute l'Europe. Elle bénéficiera des traducteurs les plus prestigieux dans les langues européennes de grande diffusion : Goethe l'adapte en allemand, Walter Scott en anglais, Pouchkine en russe… Elle sera le premier texte des littératures serbe, croate et bosniaque à être traduit en français ; elle éveillera l’intérêt du public français aux chants populaires serbes, qui seront abondamment traduits tout au cours du XIXe siècle et au début du XXe siècle, alors même que les textes d’auteurs resteront à peu près ignorés (le premier texte d’auteur traduit en français et publié en livre sera d’ailleurs, en 1917, un chant épique, Gorski vijenac [Les Lauriers de la montagne] de Petar Petrović Njegoš). Hasanaginica est par ailleurs le seul texte des littératures serbe, croate et bosniaque qui sera traduit en français par des écrivains célèbres (Nodier, Mérimée, Nerval). Enfin il sera de loin le texte le plus traduit : une vingtaine de fois !

Il n’est d’ailleurs pas aisé de donner un nombre précis des traductions de Hasanaginica en français. Doit-on compter les traductions fragmentaires (à l’occasion de commentaires sur l’ensemble du texte) ? Que faire des traductions si éloignées de l’original qu’elles représentent en fait des adaptations, même si l’on a à l’esprit la conception tout à fait différente de la traduction littéraire de la fin du XVIIIe siècle à la première moitié du XIXe siècle, et du XXe siècle à nos jours ? Enfin, s’il est légitime de prendre en compte les traducteurs s’étant aidés d’autres langues en se faisant traduire mot à mot le texte original, qu’en est-il des traductions qui partent uniquement de l’italien ou de l’allemand ? Certains traducteurs ont en effet utilisé exclusivement la traduction italienne de Fortis, ou encore des traductions allemandes, ce qui ressort à l’évidence pour toutes les traductions de recueils de poèmes de Goethe, parmi lesquels figurait Hasanaginica.

Les traducteurs en français de Hasanaginica qui ont utilisé le serbo-croate ne sont pas tous partis du même texte, dont il existe deux variantes principales[2] : celle du Voyage en Dalmatie de Fortis (où plusieurs mots obscurs, podkliuvaz, nozve, uboske, argiaskoga, ont dû être interprétés pour la première traduction italienne), et celle de Vuk Karadžić, qui, n’ayant jamais réussi à trouver de chanteur connaissant cette ballade, s’est résigné à utiliser la transcription de Fortis, en donnant sa propre interprétation des mots obscurs (qu’il rend respectivement par pokrivač « couverture », nože « couteaux », uboške « de pauvre » et kamenoga « de pierre ») et en corrigeant le texte, où il remplace les formes qu’il juge agrammaticales par d’autres correspondant à la norme qu’il prescrit.[3] Certaines de ces transformations (comme što remplacé par šta) vaudront à Vuk l’accusation d’avoir « décroatisé » le texte, en le faisant passer de la variante occidentale à la variante orientale de la langue. C’est à travers les quelques choix de vocabulaire de Vuk Karadžić, comme celui de « couteaux » pour nozve (dans son texte de 1846), alors que la traduction italienne de Fortis interprète nozve comme une déformation de nazuvke, nazuvice, nazuke, « chaussures », et donne « coturni », que l’on peut distinguer quel texte ont utilisé les traducteurs français.

1. Le premier traducteur — anonyme  (1778)

La première traduction en français de Hasanaginica est anonyme. C’est celle du traducteur de l'ensemble de l'ouvrage de Fortis Voyage en Dalmatie, publié en 1778 à Berne, quatre ans seulement après la parution à Venise de l’original. Le traducteur reprend donc l’« argument du poème illyrien », tel que le donnait Fortis, sorte de résumé du texte avec des interventions de narrateur omniscient sur les sentiments des personnages (Asan « se repent vivement de son divorce », il connaît « parfaitement le cœur de celle qui avait été son épouse », celle-ci aimait son mari, « malgré ses manières rudes […] autant qu’elle en était aimée ») et un commentaire sur le comportement de l’héroïne, « retenue par une pudeur qui nous paraîtra étrange ». Vient ensuite, comme dans l’édition italienne, le texte original, avec en regard la traduction française, qui remplace donc la traduction italienne. Le texte de la Chanson sur la mort de l’illustre épouse d’Asan-aga est assez fidèle à l’original, comme l’était la traduction italienne qu’elle reprend en fait, comme on peut le constater à plusieurs écarts par rapport à l’original, notamment de nombreux ajouts d’adjectifs (« ces dures paroles » < « queste dure parole » ; « la dame affligée » < « l’afflitta donna » ; «  ce triste écrit » < « il doloroso scritto » ; « le sévère Beg » < « il severo fratello », « mon cher frère » < « moi fratello amato » ; « la triste veuve » < « la dolente sposa »…), voire de propositions entières (« pour lui porter le long voile qu’elle lui demande » < « il lungo velo, cui chiedea, portando ») et la fin : « son âme quitte son corps au moment qu’elle voit partir ses enfants », traduit de l’italien : « des petto uscille l’anima dolente, gli orfani figli suoi partir veggendo ». Partir n’est pas dans le texte original, et modifie considérablement le tableau final, faussant le sens jusqu’au contresens : Hasanaginica mourrait de douleur de voir ses enfants obéir à leur père, s’éloigner d’elle, la renier, ce qui n’est pas dans le texte original, où c’est le seul spectacle de ses malheureux enfants qui cause sa mort.[4]

2. Le premier traducteur non anonyme : Marc Bruère Desrivaux

Né à Lyon vers 1770, Marc Bruère Desrivaux a passé son enfance à Dubrovnik, où son père était consul. Quadrilingue, il a écrit en croate (des poèmes de différents genres, et même une comédie, signés Marko Bruerović), en italien, plus rarement en latin et en français. Il sera comme son père diplomate au service de la France, à Travnik et à Skadar ; c’est en allant prendre un nouveau poste de consul à Tripoli qu’il tombera malade et mourra à Chypre. Il aurait traduit Hasanaginica dès 1807, date à laquelle il remet sa traduction à François Pouqueville, diplomate et voyageur, qui la publiera en 1820 dans le 3e volume de son ouvrage capital Voyage de la Grèce, en affirmant : « Cette pièce avait été communiquée à l’abbé Fortis par M. Bruère qui avait laissé une grande quantité de poésies slaves inédites qu’il avait recueillies et traduites. » Cette assertion semble fantaisiste, car Marc Bruère n’avait que trois ans à l’époque de la publication du Viaggio in Dalmazia[5]. Il semble bien au contraire que M. Bruère se soit (trop) servi de la traduction donnée par Fortis, voire de la traduction française. Son texte, décevant de la part de quelqu’un qui connaissait parfaitement la langue de l’original, reprend en effet les mêmes écarts et ajouts par rapport à l’original : « l’épouse affligée », « le sévère Pintorovitch », « la triste veuve », « expire en voyant s’éloigner ses enfants ».

3. Les traductions d’auteurs célèbres : Ch. Nodier, P. Mérimée, G. de Nerval

A. Charles Nodier (1813, 1821)

Nodier a donné deux traductions différentes : la première, fragmentaire (25 vers), en pentamètres français, dans le 3e article qu’il consacre en 1813 aux « poésies illyriennes » dans le Télégraphe officiel, la seconde, intégrale, en prose, publiée en 1821 en appendice de son œuvre Smarra ou les démons de la nuit.[6] Les 3 articles intitulés « Poésies illyriennes », ainsi que les notes de bas de page de la traduction en prose, expliquent l’intérêt porté par Nodier à Hasanaginica.

Ce romantique trouve paradoxalement la plus grande valeur littéraire du texte à sa beauté épurée, qu’il souligne par plusieurs références à l’Antiquité (auteurs comme Homère ou Virgile, personnages aux grandes douleurs muettes, tels Niobé et Hercule) et aux auteurs classiques (Racine pour « Andromaque » et « Esther »). Hasanaginica « transporte […] l’auditeur au temps des mœurs homériques ; elle lui rappelle Esther tremblant au pied du trône d’Assuérus. » Et de conclure : « Il n’y a point ici de ces sentiments frénétiques, de ces passions outrées, turbulentes, convulsives, qui se retrouvent à tout moment dans les écrivains de nos jours ; et c’est par là que ces fragments se rapprochent des meilleurs modèles. »

Nodier est bien un romantique de son temps par sa fascination à l’égard des peuples « primitifs » exotiques, et le texte a pour lui aussi une valeur documentaire ethnographique. Ainsi explique-t-il la retenue de l’héroïne du fait que « chez les Morlaques […] les femmes sont assujetties à une obéissance plus servile qu’en aucun autre pays, et ne pénètrent jamais dans l’appartement du chef, sans y être appelées », et s’enthousiasme-t-il de voir la femme répudiée retourner chez sa mère : « cette condition du divorce chez les peuples que nous appelons BARBARES a quelque chose de sublime. »

Pour la traduction elle-même, Nodier affirme ne pas avoir eu « entre les mains la traduction de Fortis », ce qui semble douteux, vu les nombreux éléments absents du texte original, mais présents à la fois chez lui et dans les traductions italienne de Venise et française de Berne. Nodier garde et commente avec justesse en note de bas de page une « épithète constante » du texte (« maison blanche ») et des pléonasmes (« le bey se tait, il ne répond point »), qu’il qualifie de « caractère distinctif des littératures primitives. » Mais son admiration pour le dépouillement du texte ne l’empêche pas de sacrifier au goût du temps et à son propre tempérament, d’où une débauche d’adjectifs et d’envolées lyriques, outre des ajouts de son cru qui n’existaient pas dans les traductions antérieures : « depuis ce jour de funeste mémoire, un jour… préoccupée des pensées du bonheur perdu, elle écoutait », « le titre solennel qui permet à sa sœur de se couronner de nouveau des fleurs et des guirlandes de l’épousée », « l’ascendant de son frère la domine », « elle presse de ses lèvres les joues fraîches et colorées des petites filles qui pleurent sans comprendre tout-à-fait le sujet de leur douleur », « afin que je puisse donner encore quelques gages d’amour à ces innocents orphelins, déplorables fruits de ma première union ». Elle « n’ose éveiller d’un baiser » son petit enfant, invente Nodier, se justifiant en note ainsi : « Cette leçon n’est pas tout à fait la même que celle de Fortis, mais je l’ai recueillie plus communément de la bouche des Dalmates, et je la trouve bien préférable. » La traduction va jusqu’aux contresens : outre celui repris à Fortis (les enfants s’éloignant à la fin), Hasanaginica est supposée demander au cadi d’éviter de passer devant la maison d’Asan, mais les Svati[7] se trompent de chemin !

Les autres notes de bas de page de Nodier sont plus sérieuses : à caractère linguistique (cf. supra) ou « civilisationnel » (sur la femme morlaque, le divorce…).

Il est remarquable que Nodier fasse référence pour sa traduction aux poèmes du barde Ossian, soi-disant traduits (en fait écrits) par James Macpherson : il prétend consulter pour sa traduction « une personne simple, et qui rend le mot pour mot avec une vérité énergique et naïve », précisant que « la traduction d’un chant gallique, dictée par un paysan d’Écosse […] l’aurait peut-être emporté en beautés poétiques sur celle de Macpherson. » On ignore alors qu’il s’agit d’une mystification littéraire ; or c’est une autre mystification qui va être à l’origine d’une nouvelle traduction d’Hasanaginica.

B. Prosper Mérimée (1827)

En 1827 paraît un recueil anonyme, La Guzla ou choix de poésies illyriques, recueillies dans la Dalmatie, la Bosnie, la Croatie et l’Herzégovine. Il s’agit en fait de l’œuvre d’un faussaire récidiviste, qui n’est autre que Mérimée, lequel avait déjà publié en 1825 le Théâtre de Clara Gazul[8], recueil de courtes pièces prétendument traduites de l’espagnol. Cette mystification abusera de nombreux érudits et grands auteurs, dont Goethe, Pouchkine et Mickiewicz, qui en traduiront des poèmes. Quinze ans plus tard, en 1842, dans la préface de la deuxième édition, le mystificateur passe aux aveux, en expliquant « vers l’an de grâce 1827 j’étais romantique » et en justifiant son entreprise par la nécessité de gagner de l’argent pour se rendre effectivement ensuite dans les Balkans et recueillir d’authentiques chants populaires. La Guzla est donc un pot-pourri de 35 chants épiques attribués à un barde imaginaire, Hyacinthe Maglanovich, en fait composés par Mérimée lui-même à la manière des chants des Balkans qui pouvaient être connus à l’époque, en usant de thèmes susceptibles de répondre à l’horizon d’attente des lecteurs friands d’exotisme de pacotille, d’où des histoires de vampires, de mauvais œil[9], etc.

Ce recueil comporte toutefois un texte authentique, Hasanaginica, que Mérimée entreprend de retraduire à partir du texte de Fortis, mais en s’aidant, précise-t-il en note, d’« un Russe, qui m’en a donné le mot à mot », ajoutant qu’il n’a pas « la prétention d’avoir fait aussi bien » que Fortis, dont la traduction est « plutôt une imitation en vers italiens », mais qu’il croit sa propre version « littérale et exacte. » Voyslav Yovanovitch soulignera à juste titre les grandes qualités de la traduction de Mérimée, surtout en comparaison des traductions antérieures, l’anonyme de Berne et celle de Nodier, que Mérimée connaissait toutes deux et dont il a su s’écarter pour revenir au texte original. La traduction de Mérimée, qui ne savait bien sûr pas le serbo-croate, est remarquable de précision et de concision, beaucoup plus brève que les précédentes. Il a éliminé tous les adjectifs qui fleurissaient inutilement le texte français de ses prédécesseurs (ainsi « les deux filles épouvantées suivent ses pas incertains » de l’anonyme bernois et « mais ses petites filles tremblantes se sont attachées à ses pas » de Nodier devient simplement sous sa plume « mais ses deux filles ont suivi ses pas »). Il n’y a plus trace chez Mérimée des ajouts et contresens qui entachaient les traductions antérieures, notamment la fin du texte où Fortis montrait Hasanaginica expirant en voyant partir (ou s’éloigner) ses enfants ; Mérimée s’en tient à l’original : « de douleur de voir ses enfants orphelins ». Comme le souligne V. Yovanovitch, Mérimée va à l’original « qu’avec un dictionnaire il est à peine capable de déchiffrer […] malgré toute l’aridité de ce travail […] parce qu’il y sent des beautés plus naturelles que ne lui en offre la traduction fardée du savant abbé italien. Tout ce vernis ‘XVIIIe siècle’ que Fortis a répandu sur la poésie, il en a la nausée ».[10] Yovanovitch ajoute que Mérimée a certainement travaillé beaucoup plus à cette traduction et à la composition de l’ensemble de La Guzla qu’il le prétend avec une feinte désinvolture dans son « avertissement » de l’édition de 1842 : « J’appris cinq à six mots de slave, et j’écrivis en une quinzaine de jours la collection de ballades que voici. » Mérimée recourt aux notes de bas de page comme Nodier, mais avec parcimonie, sur ses prédécesseurs (Fortis et aussi Nodier) et sur les éléments culturels propres à surprendre le lecteur français : la « timidité » de l’épouse qui l’empêche d’aller soigner son mari, et le frère « chef de famille, [qui] dispose de sa sœur, comme il pourrait le faire d’un cheval ou d’un meuble ».

Antonia Fonyi a par ailleurs bien montré, dans sa préface à la nouvelle édition en 1994 de La Guzla (qui n’avait pas été rééditée depuis 1928), combien ce recueil est en phase avec l’ensemble de l’œuvre de Mérimée, traversée par une violence sauvage que l’on retrouve dans ses plus célèbres nouvelles comme Colomba ou Carmen : « Conviction romantique, la supériorité de puissance de la nature par rapport à la culture, de la barbarie par rapport à la civilisation, est un thème majeur de l’œuvre de Mérimée. En suivant la mode de la poésie populaire en 1827, il choisit un cadre […] propice au développement de ce thème. »[11] On a pu établir un parallèle entre Hasanaginica et Colomba : « Et la scène qui expose l’hésitation de miss Lydia à se compromettre sentimentalement en assistant Orso blessé alors que sa sœur se rend auprès de lui n’est pas sans rappeler les réserves de la timide et noble épouse d’Asan-Aga dans La Guzla. »[12] 

Ajoutons que plusieurs textes de La Guzla, dont Triste ballade de la noble épouse d’Asan-aga, furent plagiés par Mathilde Colonna, plumitif médiocre selon V. Yovanovitch,[13] dans un recueil de 1898 intitulé Contes de la Bosnie.

C. Gérard de Nerval (1830)

Seule la célébrité de cet écrivain justifie en fait de placer sa traduction à côté de celles de Nodier et de Mérimée. Comme celle de ses deux illustres devanciers, elle est en prose. Mais elle part du texte allemand de Goethe, et figure, sous le titre « Complainte de la noble femme d’Azan-aga, imitée du morlaque » dans un recueil intitulé Poésies allemandes (Klopstock, Goethe, Schiller, Burger) ; cette traduction sera publiée à nouveau en 1840 dans une édition française du Faust de Goethe.

Plus concise que celle de Nodier, la traduction de Nerval reprend, par l’intermédiaire de celle de Goethe qui s’était basé sur une traduction allemande de Fortis[14], plusieurs défauts de ce dernier, dont le faux sens final : « la vie abandonna son cœur déchiré, lorsqu’elle vit ses enfants fuir devant elle ». Il traduit svati par « esclaves », comme d’autres traducteurs de l’allemand (ainsi Ernestine Panckoucke). La traduction de Nerval devrait en fait prendre place à côté des autres traductions françaises de Hasanaginica qui partent de traductions allemandes.

Remarquons qu’en cette même année 1830 paraît une traduction en décasyllabes à rimes alternées, intitulée « Asan-Aga, chant illyrien », réalisée par G. Fulgence pour un recueil Cent chants populaires des diverses nations du monde, « avec les airs, les textes originaux, des notices, la traduction française, accompagnement de piano ou de harpe ».[15] 

4. Les (autres) traductions de l’allemand : E. Pancoucke, H. Blaze, X. Marmier, J. Porchat

Il n’entre pas dans notre propos de commenter ici la traduction de Goethe, bien qu’elle ait servi de point de départ à plusieurs versions françaises de Hasanaginica. Certains lecteurs de Goethe, dont Mme de Staël, croyaient d’ailleurs que Hasanaginica était une poésie originale du poète allemand.

Goethe étant abondamment traduit et retraduit en français, sa version de Hasanaginica paraît à plusieurs reprises au XIXe siècle, sous la plume de divers traducteurs de son œuvre en français. Avant même Gérard de Nerval, Ernestine Pancoucke publie en 1825, dans les Poésies de Goethe, la Complainte de la noble femme d’Azan Aga, avec la mention « traduite du slave ». En 1840 paraît dans la revue Le Magasin pittoresque une traduction anonyme d’après Goethe. Trois ans plus tard (1843), c’est le tour d’une traduction signée Henri Blaze, dans des Poésies de Goethe, avec le même titre que chez Nerval : « Complainte de la noble femme d’Hassan-Aga. Imité du morlaque. » En 1861, Jacques Porchat donne, dans le tome 1 des Œuvres de Goethe, une nouvelle traduction de Goethe, à nouveau intitulée « Complainte de la noble femme d’Assan Aga ».

Parmi les traducteurs de Hasanaginica en français à partir de l’allemand, Xavier Marmier – qui traduit surtout en français des œuvres des littératures germaniques et scandinaves, mais est aussi un grand voyageur non seulement en Europe, mais encore au Moyen-Orient, en Afrique du nord, en Amérique… – fait preuve d’originalité, car il se base non sur le texte allemand de Goethe, mais sur une traduction de Therese Albertine Luise von Jakob. Cette dernière, qui publie sous le pseudonyme de Talvj (composé de ses initiales), est quant à elle partie de la version de Vuk Karadžić (de 1814), dont elle a traduit de nombreux chants populaires du serbe en allemand. La traduction de Marmier, d’après Talvj, paraît en 1853 dans la Revue contemporaine, avant d’être republiée l’année suivante dans le premier des deux volumes de Lettres sur l’Adriatique et le Monténégro. Marmier précise que cette élégie était « ignorée avant lui [Fortis] hors des limites de la Morlaquie, et depuis traduite dans toutes les langues de l’Europe. Je cours risque de faire une œuvre fort inutile en la traduisant de nouveau, mais je ne puis résister au désir de citer cette élégie, l’une des plus simples et des plus pathétiques qui soient sorties de l’âme d’un peuple. »

Il est intéressant de remarquer que les traductions de Vuk Karadžić par Talvj seront largement retraduites en français par Élise Voïart, qui fait paraître en 1834 un recueil en 2 volumes intitulé Chants populaires des Serviens, recueillis par Wuk Stéphanowitsch (sic !) et traduits, d’après Talvy. Élise Voïart ne reprend toutefois pas Hasanaginica, dont elle ne donne en note de fin de livre que les six premiers vers (retraduits d’après Goethe) en précisant : « Nous nous sommes abstenus [sic] de donner la traduction de ce morceau trop connu, que Goethe, le premier qui ait attiré l’attention sur la muse servienne, a rendu célèbre, et que madame Ernestine Pancoucke a traduit avec infiniment de grâce. » Touchant exemple de solidarité féminine envers une autre traductrice !... alors que V. Yovanovitch commente abruptement : « La traduction [d’E. Pancoucke], quoique très gauche, fut très lue et connue. »[16] 

5. Les traductions scientifiques : C. Fauriel, A. Mickiewicz, A. Dozon, V. Yovanovitch

Ces traductions, faites par des érudits qui enseignent à l’Université, visent un public plus étroit et plus exigeant, qui veut acquérir des connaissances précises et non pas seulement lire de beaux textes rendus approximativement dans un français fleuri. Remarquons que les titres se contentent désormais de « La femme / L’épouse de Hassan Aga », en renonçant aux adjectifs qui ornaient le titre de Fortis : « Triste ballade de la noble épouse ».

Claude Fauriel (1772-1844), grand polyglotte, professeur de littérature étrangère à la Sorbonne à partir de 1830, s’intéressa beaucoup aux chants populaires, notamment aux épopées grecques (les klephte). Il fit en 1831-1832 un cours sur la poésie populaire serbe, et traduisit Hasanaginica pour son enseignement, en utilisant la traduction allemande de Talvj et peut-être en se faisant aider par une personne connaissant le serbo-croate. Restée longtemps manuscrite, sa traduction a été publiée en 1927 par Miodrag Ibrovac, professeur de français à l’Université de Belgrade et auteur par la suite d’un important ouvrage : Claude Fauriel et la fortune des poésies populaires grecque et serbe. Fauriel, qui jugeait la traduction de Fortis ni bonne, ni exacte, s’est efforcé d’être précis. Les écarts par rapport au texte d’origine (il connaît et utilise les versions de Fortis et de Vuk Karadžić) sont minimes, il ne sacrifie pas à une « couleur locale » facile, consistant à garder des mots au lieu de les traduire : ainsi svati (maintenu par Nodier et Mérimée, et que Nerval avait rendu fautivement par « esclaves ») est bien traduit par « noble cortège » et « nobles conviés », et svatov starišina par « chef du cortège ».

Le grand poète polonais Adam Mickiewicz fut chargé d’un cours sur les Slaves au Collège de France en 1840-1841, cours qui fut publié en 1849 et qui comporte sa traduction de Hasanaginica accompagnée de quelques commentaires. Ce qu’il met surtout en avant, c’est qu’il s’agit d’une chanson (sic) féminine et musulmane, insistant sur « la perfection de la forme » du poème, soulignant que « les Slaves qui professent l’islamisme chantent aussi en slave », avec « dans leurs poésies une tendance à l’exagération qui est dans la nature de l’esprit oriental. » Sa traduction est beaucoup moins fidèle et exacte que celles de Mérimée et de Fauriel. Elle renoue avec la tradition des ajouts, qui viennent enjoliver ou parfois cherchent à expliquer : « sa femme ne vint pas, la modestie l’ayant empêchée d’entreprendre un si long voyage » ; « femme, ne m’attends plus ! malheur à toi si je te trouve dans mon palais blanc » ; « suspendue au cou de son frère, elle pleure amèrement » ; « son frère l’écoute d’un air sombre »… Il faut dire que Mickiewicz ne connaissait pas le serbo-croate et s’était fait prêter une traduction en allemand de poésies populaires serbes pour son cours.

Auguste Dozon (1822-1891), diplomate, accomplit l’essentiel de sa carrière dans les Balkans et apprit le serbe, le bulgare et l’albanais. Il devint sur le tard professeur à l’École des langues orientales. Il traduisit de nombreux chants populaires serbes, surtout épiques, en partant des textes originaux publiés par Vuk Karadžić. Dans son recueil de Poésies populaires serbes (1859), il donne une nouvelle traduction de La Femme de Haçan-aga, à la fois fidèle et élégante, précisant qu’il traduit ce chant car il « fut comme l’introduction dans le monde littéraire des poésies serbes ». V. Yovanovitch reconnaît que Dozon est le traducteur le plus fidèle de la ballade en français et loue sa « connaissance approfondie du serbo-croate », mais lui reproche d’avoir, comme Talvj, « utilisé les mauvais textes de Karadjitch » et d’avoir de ce fait péché « pour avoir négligé de bien choisir […] l’original ». Si Dozon choisit, comme certains de ses prédécesseurs, de garder le mot svat, il propose de nouvelles solutions en français pour les termes liées à la civilisation locale : « la lettre de répudiation, afin qu’elle reprenne son douaire entier », « l’enfançon », « l’accordée » pour djevojka (dont il précise en note que ce mot « convient mieux à la mère de cinq enfants »), « le cortège arriva à bon port et sans encombre avec elle repartit » (les routes étaient peu sûres dans la région)…

Voyslav Yovanovitch, docteur de l’Université de Grenoble avec une étude remarquable publiée en 1911 ‘La Guzla’ de Prosper Mérimée, a lui-même traduit 49 vers de Hasanaginica dont il livre une analyse[17], avant d’en commenter brièvement les traductions allemandes, anglaises et françaises, et plus en détail celle de Mérimée. Remarquons que, bien qu’il ait critiqué Dozon pour avoir utilisé le texte de Vuk, il reprend largement sa traduction, notamment « couteaux dorés » et « habits d’orphelin » (propres à la version de Karadžić) à côté des trouvailles de Dozon, « douaire », « accordée »… Yovanovitch tente aussi une explication quelque peu curieuse de la colère d’Asan : « Il est plus probable que le poète dans ses sympathies pour la malheureuse femme a caché quelque motif plus sérieux, – oh, pas bien compromettant ! – qui, dans la réalité, a provoqué cette rupture. »[18] 

6. Les autres traductions du XXe siècle : de L. d’Orfer à J. Matillon

L’engouement pour les chants populaires serbes se maintient au cours du XIXe siècle, comme en témoignent plusieurs recueils (ne comportant pas Hasanaginica) tels La Bataille de Kossovo d’Adolphe d’Avril (1868) et L’Épopée serbe d’Auguste Dozon (1888), qui présentent essentiellement des chants épiques (cycles de Kosovo, de Kraljević Marko, des haïdouks). L’intérêt pour la Serbie s’intensifie à l’époque de la Première Guerre mondiale et de la fraternité d’armes franco-serbes, d’où la parution en 1916 d’un nouveau recueil de Léo d’Orfer, intitulé Chants de guerre de la Serbie et dédié au prince héritier de Serbie, qui reprend dans une nouvelle traduction certains des chants publiés auparavant par Dozon, et notamment Hasanaginica, que l’on peut certes s’étonner de trouver sous un tel titre générique. Léo d’Orfer (1859-1924), homme de lettres rédacteur de plusieurs revues à l’époque symboliste, avait voyagé en Serbie, s’était intéressé à la culture serbe et collabora pendant la guerre aux périodiques La Patrie serbe et La Revue yougoslave. Il reprend pour l’essentiel le texte de Dozon, avec quelques menues différences (ainsi remplace-t-il « accordée » par « fiancée »).

La traduction la plus récente de Hasanaginica paraît en 1972 dans une anthologie intitulée La Poésie croate des origines à nos jours, réalisée par Slavko Mihalić et Ivan Kušan. Elle témoigne d’une revendication d’appartenance du texte à la littérature croate (qui peut se fonder sur certains traits de langue, ou sur le lieu où est censée se dérouler l’action, situé sur le territoire actuel de la Croatie) et par là-même de l’importance de la ballade pour l’ensemble des littératures serbes, croates et bosniaques. La traductrice, Janine Matillon-Lasić, qui fut professeur à l’Institut des Langues et Civilisations Orientales, donne un texte dans une langue un peu plus moderne, plus proche du lecteur de la fin du XXe siècle (« la pauvre y réfléchit longtemps », « ce n’est que notre oncle », « la fille te salue bien bas », « les seigneurs de la noce », « le chef de la noce »), mêlant hardiment passé simple, passé composé et présent historique de narration. J. Matillon s’est visiblement servie des textes de Fortis et de Vuk Karadžić : ainsi du premier vient « neiges » (au pluriel) et du second « couteau d’or ».

*

Les nombreuses traductions de Hasanaginica en français sont, contrairement à celles en d’autres langues, toutes en prose, à l’exception des fragments traduits par Nodier en pentamètres, et de la traduction rimée, fort peu connue, de Fulgence. Cela peut s’expliquer par l’inadéquation du décasyllabe asymétrique de l’original à la versification française ; les traducteurs français ont bien senti qu’ils risquaient d’affadir l’original s’ils tentaient de le mettre en vers (surtout rimés), et qu’il valait mieux, pour eux, s’en tenir au contenu bouleversant du texte même. Ces traductions reflètent parfois la personnalité des traducteurs et leur rapport au texte, mais aussi l’évolution de la conception de la traduction à travers les deux derniers siècles, ainsi que les horizons d’attente des publics de différentes époques, de l’exotisme oriental à l’étude ethnographique en passant par l’exégèse littéraire. Le succès durable de la ballade semble en fait dû à sa brièveté et à tous les non-dits du texte, qui permettent une multitude d’interprétations ; les adaptations théâtrales ou filmées réalisées dans les pays yougoslaves ont cherché à préciser les rapports personnels et familiaux entre les personnages, les éventuels antagonismes sociaux entre la famille de Hasan et celle de son épouse, brisant par là-même une partie de la magie du texte, qui continue à fasciner, plus de 235 ans après sa parution, tant dans l’original que dans ses meilleures traductions (pour le français, selon nous, celles de Mérimée et de Dozon).


Bibliographie

Traductions françaises de Hasanaginica (dans l’ordre chronologique)

[Anonyme], 1778, « Chanson sur la mort de l’illustre épouse d’Asan-Aga », in Fortis, Voyage en Dalmatie, Berne, Société typographique.

Nodier, Charles, 1813, « Complainte de la noble épouse d’Asan-Aga », in « Poésies illyriennes », Le télégraphe officiel.

Bruere Desrivaux, Marc, 1820, « Le divorce », in H. Pouqueville, Voyage de la Grèce, Paris, Firmin-Didot.

Nodier, Charles, 1821, « La femme d’Asan », in C. Nodier, Smarra ou les démons de la nuit, Paris, Ponthieu.

Panckoucke, Ernestine, 1825, « Complainte de la noble femme d’Azan Aga », in Poésies de Goethe, Paris, C. L. F. Panckoucke.

Merimée, Prosper, 1827, « Triste ballade de la noble épouse d’Asan-Aga », in La Guzla, Paris / Strasbourg, F.-G. Levrault.

De Nerval, Gérard, 1830, « Complainte de la noble femme d’Azan-Aga », in Poésies allemandes, Paris, C. Gossselin.

Fulgence, G., 1830, « Asan-Aga, chant illyrien », in Cent chants populaires des diverses nations du monde, Paris, chez Ph. Petit.

Fauriel, Claude, 1832, « L’Épouse de Hassan-Aga » [publié en 1927 par Miodrag Ibrovac, « Jedan nepoznat prevod Hasanaginice, Strani pregled, 3, pp. 267-269].

Voïart, Elise, 1834, « Lamentation de la femme d’Hassan-Aga », in Chants populaires des Serviens, Paris, Albert Mercklein.

[Anonyme], 1840, « Complainte de la noble femme d’Azan-Aga », Le Magasin pittoresque. E. Charton (dir.).

Blaze, Henri, 1843, « Complainte de la noble femme d’Hassan-Aga », in Poésies de Goethe, Paris, Charpentier.

Mickiewicz, Adam, 1849, « La mort de la femme de Hassan Aga », in Les Slaves. Cours professé au Collège de France, t. 1, Paris, Comptoir des imprimeurs réunis.

Marmier, Xavier, 1854, « Élégie de la femme de Hassan-Aga », in Lettres sur l’Adriatique et le Monténégro, Paris, Arthus Bertrand.

Dozon, Auguste, 1859, « La Femme de Haçan-Aga », in Poésies populaires serbes, Paris, E. Dentu.

Porchat, Jacques, 1861, « Complainte de la noble femme d’Asan Aga », in Œuvres de Goethe, t. 1, Poésies diverses. Pensées. Divan oriental, Paris, Hachette.

Colonna, Mathilde, 1898, « Triste ballade », in Contes de la Bosnie, Paris, P. Lamm.

Yovanovitch, Voyslav, 1911, « La ballade de l’épouse d’Asan-Aga », in « La Guzla » de Prosper Mérimée, Paris, Hachette.

D’Orfer, Léo, 1916, « La Femme de Haçan-Aga », in Chants de guerre de la Serbie, Paris, Payot.

Matillon, Janine, 1972, « La Femme de l’aga Hasan », in Slavko Mihalić et Ivan Kušan (éd.), La poésie croate des origines à nos jours, Paris, Seghers.

Autres

Fonyi, Antonia, 1994, « La poésie illyrique de Prosper Mérimée », in Mérimée, La Guzla, Paris, Kimé.

Isaković, Alija (ed.), 1975, Hasanaginica 1774-1974 – Prepjevi, varijante, studije, bibliografija, Sarajevo, Svjetlost.

Requena, Clarisse, 2006, « ‘La mariée était en noir.’ L’amour et le mariage dans l’œuvre de Prosper Mérimée », in  F. Bercegol et D. Philippot, La pensée du paradoxe – Approches du romantisme – Hommage à Michel Crouzet, Paris, PUPS.

Yovanovitch, Voyslav, 1911, « La Guzla » de Prosper Mérimée – Étude d’histoire romantique, Paris, Hachette.

 

Резиме
             француски преводи « хасанагинице »

Народна песма « Хасанагиница », објављена 1774. у Фортисовој књизи Viaggio in Dalmazia (текст у оригиналу са преводом на италијански), први је на француски језик преведени текст српске, хрватске и босанске књижевности. Већ 1778. године га је превео анонимни преводилац књиге Voyage en Dalmatie, потом је око 20 пута до наших дана превођен на француски, а три преводиоца су били велики писци (Нодје, Мериме, Нервал), што је јединствени случај у историји превођења јужнословенских књижевности. Француски преводиоци су користили или Фортисову верзију песме (некад њене преводе на италијански или немачки), или Караџићеву верзију, или обе верзије. Коментари и фусноте преводилаца показују зашто су се интересовали за « Хасанагиницу » и хоризонт очекивања читалаца различитих епоха. После превода намењених образованим читаоцима, љубитељима романтичарског егзотизма, јављају се научни преводи (Форијел, Дозон, Јовановић), упућени захтевној универзитетској публици. За разлику од превода на више других језика, скоро сви француски преводи су у прози.

Кључне речи 

Хасанагиница, народна песма, балада, романтизам, Вук Караџић, Мериме, српскохрватски, српски, хрватски, босански, превод, препев, адаптација.

Summary
             тhe french translations of hasanaginica

The folk song Hasanaginica, published in 1774 in Fortis’s Viaggio in Dalmazia (the original text with an Italian translation), is the first text from Serbian, Croatian and Bosnian literatures ever translated into French, in 1778, by the anonymous translator of Voyage en Dalmatie. Afterwards Hasanaginica was translated into French about 20 times, and some translators were famous writers (Nodier, Mérimée, Nerval), which is an isolated case in the history of translation from South Slavonic literatures. The French translators used either Fortis’s text, or Vuk Karadžić’s version, or both. Their commentaries and footnotes show which interest they took in Hasanaginica, as well as the expectations of the readers in different periods. Whereas the first translations were intended for educated readers fond of exotic romanticism, some later, scientific translations (Fauriel, Dozon, Yovanovitch), were aimed at an academic, more demanding audience. Unlike translations into other languages, almost all French translations are in prose.

 

Key words

Hasanaginica, folk song, ballad, romanticism, Vuk Karadžić, Mérimée, Serbocroatian, Serbian, Croatian, Bosnian, translation, variant, adaptation.



NOTES

[1] C'était là le terme quelque peu méprisant dont les Vénitiens désignaient les Slaves, surtout orthodoxes, des campagnes dalmates, par opposition aux habitants des villes, fortement italianisés à la fin du XVIIIe.

 [2] Nous ne parlons pas ici des variantes différentes du chant notées bien plus tardivement.

 [3] Vuk Karadžić a en fait donné deux textes différents, l’un dans son premier recueil de chants populaires en 1814, où il corrige considérablement le texte de Fortis, l’autre dans la troisième édition de chants populaires de 1846, où il se montre plus scrupuleux et revient largement au texte de Fortis ; c’est ce second texte que les traducteurs français utiliseront après 1846. Yovanovitch, 1911, se montre sévère à l’égard des textes de Vuk Karadžić, qu’il juge « défectueux » (p. 371) et « mauvais » (p. 382).

[4] Cette interprétation erronée sera reprise par de nombreux traducteurs dans différentes langues, dont Goethe et Walter Scott.

[5] Yovanovitch, 1911, p. 31.

[6] Elle avait paru dès 1820 dans les Annales de la littérature et des arts et sera republiée en 1823 dans les Tablettes romantiques ; v. Isaković, 1975, p. 171 (ce remarquable recueil donne entre autres plusieurs exemples de traductions de Hasanaginica dans différentes langues : italien, allemand, français, latin, anglais, hongrois, tchèque, polonais, russe, suédois, slovène, albanais, malais, macédonien, turc, danois, persan, arabe et espéranto !).

[7] Ce nom (qui désigne les convives formant le cortège de la noce) reste souvent non traduit, ce qui permet aux traducteurs une couleur locale ou un exotisme à bon compte.

[8] Remarquer que Gazul est l’anagramme de guzla.

[9] Thèmes à la mode en France à l’époque, mais qui ne se rencontrent pas dans la poésie populaire serbe.

[10] Yovanovitch, 1911, p. 390.

[11] Fonyi, 1994, p. 13.

[12] Réquéna, 2006, p. 673.

[13] Yovanovitch, 1911, pp. 378 et 437-444.

[14] Goethe est parti d’une traduction de son compatriote Clemens Werthes, qui avait lui-même traduit de l’italien, mais aussi publié en regard le texte original, dont Goethe s’est efforcé de rendre la versification en allemand. Les traductions françaises de Goethe sont donc des traductions d’une adaptation d’une traduction d’une traduction !

[15] Yovanovitch, 1911, p. 376.

[16] Yovanovitch, 1911, p. 176.

[17] Cette analyse, qui vient en partie s’intercaler entre les vers traduits, et qui raconte tout en commentant le reste de l’histoire, comporte en fait la traduction de quelques autres vers du poème.

[18] Yovanovitch, 1911, pp. 366-367.

 


Publié sur Serbica.fr le 27 juillet 2012

Pour citer cet article :

Thomas, Paul-Louis, « Les traductions françaises de Hasanaginica », in Srebro, M. (dir.), La Littérature serbe dans le contexte européen : texte, contexte et intertextualité, Pessac, MSHA, 2013, p. 65-79.

Document mis en ligne le 27 juillet 2012 sur le site http://www.serbica.fr

 

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