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V

LE DESTIN D’UNE « PETITE » LITTÉRATURE

Cet essai de réception où nous avons essayé de donner un aperçu de la présence de la littérature serbe en France pendant plus d’un demi-siècle, montre un parcours qui ressemble sans doute à bien des égards à celui fait par beaucoup d’autres littératures étrangères considérées comme « petites » ou « mineures ». C’est un parcours en dents de scie, où alternent de longues périodes de « sécheresse » et d’indifférence avec des périodes, beaucoup plus courtes, de fécondité où l’on découvre avec enthousiasme un livre « étonnant » ou un écrivain « hors du commun » appartenant à cette littérature, pour les oublier complètement jusqu’à une nouvelle « découverte ». Et s’il faut faire aujourd’hui le bilan de ces six dernières décennies, il serait plutôt mitigé. 

Certes, si l’on se réfère aux données statistiques, ce constat risque, à première vue, d’apparaître sévère, voir même trop sévère. Les chiffres paraissent d’ailleurs assez convaincants : depuis 1945, plus de 250 livres d’écrivains serbes ont été publié en France ! Mais, comme on le sait, il faut se méfier de la statistique et s’en servir avec précaution. Plus de 250 livres, c’est beaucoup, il est vrai, mais en même temps c’est peu : beaucoup – par rapport, d’une part, à l’image stéréotypée d’une « petite littérature » et, d’autre part, au contexte plutôt défavorable dans lequel a été placée la réception de la littérature serbe en France. Mais, c’est tout de même peu lorsqu’on sait que « cette ‘petite’ littérature cache, en réalité, une véritable mine des écrivains de talent », pour citer Siméon de Serponagneaud, et qu’elle a déjà produit une dizaine d’auteurs de renom international.

Pour illustrer davantage notre constat, rappelons brièvement quelques faits importants. Et d’abord celui qui paraît en contradiction directe avec ce qui vient d’être dit, à savoir que depuis les années 50 et les premières traductions d’Ivo Andrić, l’intérêt pour la littérature serbe en France ne cesse de s’accroître. Restée longtemps – jusqu’au milieu des années 70 – le privilège de spécialistes auxquels s’ajoutaient de rares hommes de lettres à l’esprit curieux, elle franchira de plus en plus souvent, durant les années 80, le mur de silence qui l’entourait, avant d’être propulsée au-devant de la scène littéraire française au début de la dernière décennie du XXe siècle. Bien sûr, le fait que les traductions des auteurs serbes commencent à se multiplier de façon considérable à partir de 1991 représente un élément nouveau, un élément encourageant qui réchauffe l’espoir d’un meilleur avenir. Mais soyons prudent: « la révolution copernicienne » n’a pas eu lieu ! 

D’ailleurs, il suffit à ce propos d’observer le comportement volatile de la critique française à l’égard de la littérature serbe. S’il est vrai qu’elle commence, après une longue période d’indifférence générale, à lui accorder de plus en plus d’attention, surtout après 1975, il est tout aussi évident que cette attention ne prendra jamais – même durant les années 90 – la forme d’un intérêt permanent et systématique. Evidemment, la littérature serbe n’est plus pour les critiques français, comme jadis, une rareté exotique, mais ayant une préférence pour les « grandes littératures » européennes et surtout pour celles d’outre-Atlantique, ils la traitent de façon accessoire, en adoptant à son égard l’attitude d’observateurs curieux qui réagissent seulement occasionnellement. C’est le destin d’une « petite littérature » en France comme partout ailleurs dans « le grand monde » : malgré des œuvres authentiques et passionnantes qu’elle produit et qui, aux yeux des critiques étrangers, constituent à chaque fois une surprise, elle reste pour ces derniers toujours « mineure ». Et l’intérêt qu’on lui réserve, malgré de fortes manifestations d’enthousiasme ponctuel, reste plus ou moins aléatoire.

Milivoj Srebro