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Ljubomir Simović

 

 

 

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LE POÈME DU MOIS : décembre 2011

 

 

 

LJUBOMIR SIMOVIĆ                                                

(1935)

                                                                                              

LA BALLADE DES ENCORE VIVANTS

                                                                                                               

Il cogne le cogneur et avec quel allant !
Notre peau est en lambeaux, notre chair en miettes ;
il cogne une heure, deux heures, trois heures durant,
inépuisable de rage et de trique.
Il frappe dru, il frappe de tout son cœur.
Le souffle court, le visage grimaçant,
il peine sous l’effort, suffoque, transpire,
s’écroule, harassé,
                             et nous…toujours vivants.

Mains dans le dos, alignés contre le mur.
Ils tirent – les balles dans nos crânes explosent,
les tibias pètent, la poitrine, les os,
le plomb est si lourd dans nos corps roués.
A la tombée du jour, les fusilleurs sont las.
On nous délie, on nous vomit, on nous maudit.
Nous rentrons de la fusillade comme d’autres du boulot.
Dans les cuisines, tout en réchauffant le repas,
nos femmes reprisent nos vêtements troués.

Le dîner avalé, je fais le tour du logis :
faut rafistoler le toit, étayer la clôture,
et d’eau de pluie remplir cuves et bassines.
Arrive l’heure du coucher. Avant de m’endormir
je dis à ma femme : on me pend à cinq heures,
tâche de me réveiller avant les matines.

Au matin, la potence est là, flambant neuf, robuste,
les cordes sont solides, les bourreaux compétents,
- honnêtement, il n’y a rien à redire.
On nous pend vite, court et haut,
et pendus nous restons jusqu’au soir.
A l’heure de la soupe, on nous décroche – vivants ;
ils jurent et cognent, comme il se doit.

Le lendemain, dès l’aube, branches et billes ils charrient,
un bûcher ils dressent et, nus, nous ligotent dessus,
approchent une allumette, le feu prend,
et ça brûle, ça brûle ainsi une semaine entière,
les cendres retombent sur les villages gris.
Le feu se consume, nous émergeons de la fumée,
la reine s’évanouit tandis que le roi,
le roi se frotte les yeux et nous regarde stupéfait :
Cré nom de Dieu, vous êtes encore en vie !

On nous écartèle aux chevaux, on nous rompt sur la roue,
on nous coupe la tête, les bras, les jambes – c’est l’horreur !
Fusillés, on nous pend, égorgés, on nous étrangle,
Nous ignorons pourquoi mais que faire ?

Soudain, nos juges sont excédés !
Ils renvoient les tireurs, congédient les soldats,
exécutent les bourreaux – leur faute apparemment.
Après quoi – à la massue, au canon – ils remettent ça
et pendent, écharpent, égorgent à tour de bras !
Cependant, nous sommes toujours vivants.
Quelqu’un du péché préserve-t-il les juges ?
le peuple s’interroge : qu’est-ce à dire ?

Car, nous aussi, l’angoisse parfois nous étreint :
personne n’est immortel, cela ne peut durer ainsi,
notre fin viendra bien un jour,
incapables de nous retenir,
                                         nous mourrons
                                         de rire.

Traduit du serbe
par
Vesna Bernard-Radović

 

ЉУБОМИР СИМОВИЋ


БАЛАДА О СТОЈКОВИЋИМА


Бије батинаш, богме својски распалио,
пуца нам кожа, лете мрвице меса;
бије сат, бије два, бије три,
откуд му толико штапова и беса?
Удара богато, удара од свег срца,
већ му се лице од напора криви,
губи дах, застаје, предише, више не може,
и
пада мртав уморан,
                                  а ми живи.

Поређају нас везане уза зид,
пуцају у нас,
- прска нам лобања,
прска цеваница, подлактица, коска,
отежасмо од олова у телу.
Дође и вече. Уморили се стрелци.
Одвезују нас, псују нам Бога и мајку.
Са стрељања се враћамо кући
ко с посла,
и док се у кујни подгрева вечера
жене нам крпе рупе у оделу.

После вечере прегледам домазлук:
закрпим кров, подупрем ограду,
накупим кишницу у каце и араније.
Уто и спавању време. Пре но заспим
кажем жени: вешаће ме у пет,
гледај да ме пробудиш нешто раније.
 

Ујутру вешала, нова новцата, чврста,
ужад јака, џелати обучени,
- руку на срце, ничему замерке нема.
Вешају нас брзо, вешто и лако.
Висимо тако обешени до мрака,
време је вечери, скидају нас, - ми живи,
сви нас туку и псују; али ако.
 

Сутрадан зором довуку грања и дрва,
наслажу ломачу, за њу нас голе вежу,
принесу шибицу, потпале,
и гори тако, гори недељу дана,
цела варош од пепела посиви.
Када све догори, ми изађемо из дима,
краљица пада у несвест, а краљ
трља очи и гледа нас запрепашћен:
Сунце вам ваше, па ви опет живи!
 

Растржу нас коњима на репове, распињу нас на точку,
секу нам главе, руке и ноге - страшно!
Стрељане нес вешају, поклане нас гуше,
не знамо зашто, а није ни важно.

Судијама је већ свега доста!
Смењују стрелце, отпуштају војнике,
џелате вешају - они им као криви.
Па опет на нас: те топузином, те топом,
те вешај, те сеци, те кољи!
                                    
А ми живи.

Није ту нешто у реду, шапће народ,
то неко штити судије од греха!

А и нас хвата зебња пред сан:
нисмо бесмртни, неће то дуго овако,
доћи ће једном и нама крај,
нећемо издржати,
                                    и умрећемо
                                    од смеха.


In Уочи трећих петлова, 1972.


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Ljubomir SIMOVIC

 

 

 

LA BALLADE DES ENCORE VIVANTS

 

 

Il cogne le cogneur et avec quel allant !

Notre peau est en lambeaux, notre chair en miettes ;

il cogne une heure, deux heures, trois heures durant,

inépuisable de rage et de trique.

Il frappe dru, il frappe de tout son cœur.

Le souffle court, le visage grimaçant,

il peine sous l’effort, suffoque, transpire,

s’écroule, harassé,

                             et nous…toujours vivants.

 

Mains dans le dos, alignés contre le mur.

Ils tirent – les balles dans nos crânes explosent,

les tibias pètent, la poitrine, les os,

le plomb est si lourd dans nos corps roués.

A la tombée du jour, les fusilleurs sont las.

On nous délie, on nous vomit, on nous maudit.

Nous rentrons de la fusillade comme d’autres du boulot.

Dans les cuisines, tout en réchauffant le repas,

nos femmes reprisent nos vêtements troués.

 

Le dîner avalé, je fais le tour du logis :

faut rafistoler le toit, étayer la clôture,

et d’eau de pluie remplir cuves et bassines.

Arrive l’heure du coucher. Avant de m’endormir

je dis à ma femme : on me pend à cinq heures,

tâche de me réveiller avant les matines.

 

Au matin, la potence est là, flambant neuf, robuste,

les cordes sont solides, les bourreaux compétents,

- honnêtement, il n’y a rien à redire.

On nous pend vite, court et haut,

et pendus nous restons jusqu’au soir.

A l’heure de la soupe, on nous décroche – vivants ;

ils jurent et cognent, comme il se doit.

 

Le lendemain, dès l’aube, branches et billes ils charrient,

un bûcher ils dressent et, nus, nous ligotent dessus,

approchent une allumette, le feu prend,

et ça brûle, ça brûle ainsi une semaine entière,

les cendres retombent sur les villages gris.

Le feu se consume, nous émergeons de la fumée,

la reine s’évanouit tandis que le roi,

le roi se frotte les yeux et nous regarde stupéfait :

Cré nom de Dieu, vous êtes encore en vie !

 

On nous écartèle aux chevaux, on nous rompt sur la roue,

on nous coupe la tête, les bras, les jambes – c’est l’horreur !

Fusillés, on nous pend, égorgés, on nous étrangle,

Nous ignorons pourquoi mais que faire ?

 

Soudan, nos juges sont excédés !

Ils renvoient les tireurs, congédient les soldats,

exécutent les bourreaux – leur faute apparemment.

Après quoi – à la massue, au canon – ils remettent ça

et pendent, écharpent, égorgent à tour de bras !

Cependant, nous sommes toujours vivants.

Quelqu’un du péché préserve-t-il les juges ?

le peuple s’interroge : qu’est-ce à dire ?

 

Car, nous aussi, l’angoisse parfois nous étreint :

personne n’est immortel, cela ne peut durer ainsi,

notre fin viendra bien un jour,

incapables de nous retenir,

                                         nous mourrons

                                         de rire.

 

 

Traduction de Vesna Bernard-Radovic