Sanja Bošković

La réception de l’autre dans le roman Oslobodioci i Izdajnici 
(Les Libérateurs et les Traîtres) de Milovan Danojlić

 
 
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Le roman Libérateurs et Traîtres (1) de Milovan Danojlić, aborde l’époque d’après guerre, l’époque qui, par une fracture à la fois historique, politique, sociale et culturelle, marque profondément non seulement la nouvelle histoire serbe mais oriente son destin au XX ème siècle. C’est l’époque où la minorité communiste, en arrivant au pouvoir en 1945, occupe la Serbie, province yougoslave, hostile aux vainqueurs et fidèle au roi. C’est un vrai drame qui frappe l’âme d’un peuple en le divisant en deux catégories : les traîtres et les libérateurs. Les vainqueurs, les libérateurs, ce sont les communistes ; ils ont combattu le fascisme et libéré le pays, ils ont aboli la monarchie, et prétendent supprimer la société des classes. Tous ceux qui n’ont pas participé à la révolution et qui restent fidèles aux anciennes valeurs – le roi, la tradition, la pratique religieuse – sont relégués dans le camp des traîtres. La Serbie entière, composée de paysans traditionalistes, est ainsi condamnée et jugée comme l’ennemie potentielle du progrès et de la liberté. 

Parallèlement, les vaincus, hostiles au nouveau régime et à son système de valeurs, considèrent, dans leur for intérieur, les représentants du pouvoir comme les vrais traîtres. Selon eux, les communistes ont abandonné tout ce qui est essentiel pour l’identité culturelle et spirituelle serbe. Ils ont trahi la tradition, la religion et la culture qui, aux yeux des paysans, représentent les garants de leur survie, et se sont mis au service d’une puissance étrangère, l’URSS. La rupture entre ces deux mondes est consommée, et on n’en parle plus. Ils cohabitent mais ne communiquent pas. Les paysans, isolés et rejetés, se réfugient dans leur monde et continuent à vivre selon leurs valeurs traditionnelles. A la différence des autres occupants qui, dans le passé, envahissaient leur pays, les nouveaux occupants sont leurs compatriotes. Les paysans les considèrent comme les leurs et c’est la raison pour laquelle ils se sentent doublement trahis – dans leurs droits, et dans leurs croyances. 

Cette cohabitation forcée de ces deux mondes opposés est le thème du roman de Milovan Danojlić. Sur le plan structural, il révèle également une composition binaire. Le narrateur est divisé en deux personnages. D’un côté, il y a le garçon de quinze ans qui raconte les souvenirs de son enfance passée dans un village serbe, et de l’autre, l’auteur, son double âgé, qui les interprète. Les images primaires du vécu, marquées par la perception vive et authentique d’un enfant se mêlent avec l’expérience et la sagesse de l’âge mûr de l’écrivain. Le double regard que l’auteur développe au cours de sa narration devient un point éthique et esthétique de son credo artistique. Il lui permet à la fois de suivre et de reproduire l’ambiance complexe de l’époque d’après guerre. 

L’épisode que nous avons choisi et qui nous paraît intéressant pour notre étude parle notamment de cette rupture qui divise l’âme du peuple serbe. Il s’agit du retour triomphal de Strahinja Sabljić, officier communiste, dans son village. Avant la guerre, nous informe le garçon-narrateur, Strahinja travaillait en tant que domestique dans la maison de ses parents. En fait, la famille du garçon avait décidé de garder l’orphelin Strahinja, persuadée que « c’était plutôt pour son bien » comme le disait le grand-père du narrateur « que pour le nôtre. C’est une créature du bon Dieu, on doit lui donner à manger... C’est lui-même (Strahinja) qui s’inventait des petits boulots pour justifier la nourriture qu’on lui donnait. » [Oslobodioci i izdajnici (2), p. 135.]  Mais, au début de la guerre Strahinja, 17 ans, quitte soudainement le village. Sans prévenir personne, au lieu de ramener le bétail à la maison, il le laisse la nuit dans le pré et s’enfuit dans la forêt rejoindre les partisans de Tito. Depuis, ni la famille du garçon ni les villageois n’ont eu ses nouvelles. Sauf, à la fin de la guerre, quand la rumeur court que leur orphelin avait fait une grande carrière militaire et qu’il était devenu commandant dans l’armée des vainqueurs. 

Pour un voyage d’office, Strahinja vient dans la région. Il est vu par l’un de ses anciens voisins dans la mairie d’une petite ville proche du village. Troublé, le paysan se précipite pour annoncer la grande nouvelle et préparer la famille du garçon à laquelle Strahinja, certainement, poussé par ses souvenirs, viendra rendre visite. Pour la maisonnée, cette éventualité apparaît comme un grand danger. La peur s’installe dans leur esprit, la peur de l’autre. Car, Strahinja n’est plus quelqu’un qu’ils connaissent, l’orphelin qu’ils ont accueilli autrefois ou leur domestique. Maintenant, c’est un étranger : premièrement, il est vainqueur et porteur de nouvelles valeurs ; deuxièmement, il est un représentant du régime communiste, hostile aux paysans royalistes et, ce qui est le plus gênant, Strahinja est l’un des leurs qui a trahi et abandonné le concept traditionnel de leur existence rurale, il est un traître. 

Déjà rejetés et réfugiés dans leurs montagnes éloignées des centres du nouveau pouvoir, les paysans ressentent la visite de Strahinja comme une attaque contre eux-mêmes, comme une sorte de provocation qui demande la plus grande prudence. La grand-mère du narrateur dit : « C’est gentil de sa part de se souvenir de nous mais, en fait, il ne fallait pas... » [P. 134.] Cette phrase illustre bien l’embarras provoqué par la visite. Cependant, ils n’ont pas de moyen de l’éviter. (3) La famille du garçon est obligée d’accueillir l’ennemi au sein de sa maison. Le seul refuge que les paysans peuvent avoir dans une situation aussi délicate, c’est le refuge que leur offre la tradition. Ils n’attendent pas Strahinja Sabljić, officier communiste. Ils attendent l’invité, un invité abstrait auquel ils préparent une réception traditionnelle, pour le forcer d’entrer dans un cadre réglementaire. 

Le vainqueur arrive, accompagné par un soldat et attendu dans la cour par la famille et les voisins rangés sur deux rangs. Strahinja salue brièvement, la mine sévère, chaque paysan en produisant l’effet de quelqu’un d’important. La grand-mère ne peut pas s’empêcher de constater que l’ancien domestique a beaucoup changé. Elle chuchote à l’oreille de son petit-fils :  « Regarde, regarde comme il a grandi, comme il est devenu costaud ... Officier, droit comme une cierge, regarde comment il marche, tout droit, tu vois ce que la guerre peut faire d’un homme ! » [P. 138.]

 Les parents, les grands-parents, les oncles du petit garçon gèrent difficilement leur malaise. Ils se comportent comme si un grand danger venait d’entrer dans leur cour et leur maison. Le représentant du pouvoir arrive non seulement dans leur village mais surtout pour la première fois en territoire ennemi. Le père du garçon se sent responsable de la vie de son invité. D’ailleurs, toute la famille a peur qu’il ne se passe quelque chose. (4) C’est la raison pour laquelle les paysans se précipitent pour organiser un accueil digne de leur invité. Car en se laissant emporter par les préparatifs rituels, ils surmontent l’angoisse provoquée par la présence d’un intrus. 

Dans la grande pièce de la maison, ils préparent la table comme pour la Slava. La Slava est la grande fête annuelle consacrée à la célébration du grand ancêtre de la famille. Elle est aussi liée au culte principal de la mythologie slave, le culte consacré aux morts. Le nom Slava signifie à la fois gloire, honneur et célébration. Cette fête, qui tire son origine de la vieille croyance slave, a également été acceptée par l’église chrétienne et baptisée en fête du saint chrétien qui protège la famille et la maison. A la différence des autres peuples slaves qui, au fil du temps, ont perdu cette coutume païenne, les Serbes, puisqu’ils étaient les premiers christianisés, l’ont imposée en tant que croyance importante de leur ancienne religion. C’est la raison pour laquelle les missionnaires chrétiens acceptent la fête de la Slava en lui donnant une forme et des connotations chrétiennes. Chaque famille a son saint dont la célébration se transmet de père en fils. Le jour de la Slava, le patron de la famille allume le cierge spécialement consacré pour cette occasion – slavska sveća – et prépare le gâteau aux céréales – slavski kolač – aussi caractéristique de ce genre de célébration. Cependant, derrière ce rite, devenu chrétien, on reconnaît toujours l’ancienne divinité, le patron divin de la famille, le premier ancêtre à qui on doit respect et honneur. 

Egalement, en honneur de leur invité, les paysans dressent la table dans la grande pièce où ils fêtent leur Slava. (5)  Ils installent Strahinja en tête de table, au-dessous de l’icône de St Georges, le saint-protecteur de la famille. (6) La maîtresse de maison apporte toutes sortes de plats. Des mets rares, que les paysans ne mangent pas souvent. Car, il ne faut pas oublier que c’est l’époque d’après guerre où la vie, et surtout la vie à la campagne, est très dure. Or, les hôtes ont fait des efforts pour trouver et rassembler du vin, de l’eau de vie, du jambon, du fromage ; pour cette occasion exceptionnelle, la mère du garçon a même fait rôtir un coq. (7) La table est pleine mais personne ne mange. Dans la pièce règne une ambiance lourde. Les paysans, assis autour de leur invité, se taisent. Ils n’osent pas parler car Strahinja représente pour eux l’ennemi, le pouvoir auquel ils ne font pas confiance, avec lequel ils ne savent pas parler. 

Strahinja, de son côté, est également silencieux. Il refuse le café et prend seulement un peu de fromage et de jambon. Déçu, il regarde les paysans avec tristesse : voilà, c’est ça, ce peuple pour lequel il a combattu. Pendant la guerre, Strahinja était persuadé qu’il faisait des sacrifices, qu’il risquait sa vie pour libérer son pays et son peuple non seulement des occupants allemands mais également de l’injustice sociale et économique engendrée par le capitalisme et le règne monarchique. Il pensait – il se forçait à penser – que son peuple, ses villageois, reconnaissants, allaient l’accueillir en libérateur, en vainqueur. Maintenant, tête-à-tête avec les paysans, Strahinja devine, il s’en doute, qu’ils n’avaient besoin ni de sa victoire ni de sa libération. Ils n’ont rien à partager. Il est clair qu’ils ont passé les années de guerre de l’autre côté, fidèles au roi, et qu’ils considèrent Strahinja comme l’un des leurs qui leur a tourné le dos en partant avec les communistes. (8) Embarrassé par ce pressentiment, Strahinja commence à regarder autour de lui, à droite, à gauche, comme s’il cherchait quelque chose. Il appelle le soldat qui l’accompagnait pour lui dire qu’il aimerait sortir de la pièce parce que l’air y est très lourd. Les paysans se précipitent pour suivre Strahinja et ouvrir les fenêtres. Ils se sentent coupables d’avoir beaucoup fumé, d’avoir gêné leur invité. En fait, ils déplacent leur sentiment de culpabilité. Au fond, les paysans se sentent coupables parce que le pouvoir officiel les voit comme ceux qui sont de l’autre côté de la barricade. C’est la raison pour laquelle, le fait d’avoir causé de la gêne au représentant du pouvoir suscite chez eux la peur et un sentiment de responsabilité. C’est la peur des vaincus, un malaise qui côtoie le sentiment de culpabilité. 

Dans la pièce reste la majorité des paysans muets et troublés. Les membres de la famille suivent leur invité dans la cour. Tout le monde se tait. L’ambiance est très tendue. Strahinja allume une cigarette. Les autres le regardent. Tout d’un coup, Strahinja devient très pâle ; il fait un petit signe au soldat qui tout de suite range son fusil auprès du mûrier et écarte les mains. Strahinja, tremblant, tombe par terre, commence à ramper et à crier : « A l’attaaque ! La file gauche en avant ! » [P. 140.] Le soldat lui prend les bras et les pieds. L’oncle du garçon racontait après qu’on voyait que le soldat faisait des gestes avec beaucoup d’adresse comme s’il était habitué à ce genre de malaise chez son commandant. La bouche de Strahinja se couvre d’écume. Il devient clair qu’il vient de faire une crise d’épilepsie, une maladie répandue chez les maquisards après la guerre. La grand-mère apporte un seau d’eau fraîche et le soldat lui lave le visage. Peu de temps après, le malade se remet doucement de sa souffrance. Il s’assoit par terre, le dos appuyé sur le mûrier et regardant les villageois étonnés et inquiets. Le calme revient dans la cour. Un sentiment de soulagement traverse l’esprit des paysans. De leur côté, tout s’est bien passé. Ils n’ont fait aucune faute. Ils n’ont même pas dit un mot de plus. C’est chez lui, chez Strahinja, que tout a éclaté. Il n’était pas assez fort pour accepter la vérité. (9) 

Pour la première fois, depuis son arrivée au village, les paysans reconnaissent en Strahinja une créature humaine. Un sentiment de pitié envahit leurs esprits. La crise d’épilepsie confirme, à leurs yeux, le prix que le jeune officier a dû payer pour obtenir son grade militaire et son succès politique. Ils ont compris qu’ils ne sont pas les seuls perdants par leur choix et que le vainqueur, lui aussi, a fait des sacrifices pour le sien. C’est le seul moment où se produit un échange entre ces frères-ennemis, effectué non pas par les mots mais par les pensées. Le mur de silence qui les sépare reste pour toujours. 

La scène que nous venons d’analyser illustre la fonction et l’importance de la tradition dans la vie des paysans. A une époque où le monde extérieur est contre eux, le seul appui qui leur reste est celui de leur fidélité aux coutumes de la civilisation rurale. Ils ont réussi à sortir d’une situation délicate et dangereuse pour eux sans perdre leur dignité. Beaucoup de paysans, à cette époque-là, ont été fusillés à cause de leurs idées politiques et la peur que les villageois expriment au moment de la visite d’un officier communiste est bien réelle, fondée. L’oncle du narrateur raconte : « Lorsqu’il (Strahinja) a crié En avaant !, j’ai pensé : voilà !, il va tous nous zigouiller, comme des mouches ! » [P. 142.] Car, au moment de son arrivée, Strahinja semble être plus fort que quarante paysans. (10) Vaincus et sans aucun droit devant le nouveau régime, les paysans montrent pourtant une certaine résistance : ils accueillent le vainqueur mais pas en tant qu’un peuple soumis. Ce qui les sauve et leur rend leur dignité, c’est leur comportement rituel. En acceptant Strahinja comme simple acteur dans leur rite d’hospitalité, ils sortent de leur situation réelle et entrent dans le contexte des relations éternelles, bien établies. Puisqu'il s'agit de leur comportement naturel inspiré par la tradition rurale, les paysans deviennent plus forts que leur ennemi, alors obligé de suivre leurs règles. 

Les compatriotes de Strahinja lui offrent un accueil entièrement traditionnel. Ils le reçoivent en tant que leur invité rituel. Ils maîtrisent la peur réelle que l’officier leur inspire en la transférant sous forme de peur pour l’invité. Il faut tout faire pour que l’invité inattendu soit reçu comme le prévoit la tradition. Rappelons-nous la peur que le père du garçon avait pour Strahinja. Il ne craignait pas seulement pour la vie de l’officier parce que cela pouvait leur engendrer des ennuis. Le père avait les mêmes soucis que le chef de famille, évoqué auparavant, qui imposait à la loi de la vendetta celle de l’hospitalité, offrant à son ennemi accueil et protection. Etre à la hauteur du devoir rituel, c’est le plus grand souci du père du garçon. Offrir des garanties et la protection dans sa maison à celui qui est considéré comme ennemi, c’est sa plus grande préoccupation. 

De la même façon, la cérémonie de bienvenue avec laquelle les villageois accueillent Strahinja en l’attendant dans la cour fait partie de la réception rituelle qui dans l’invité voit la visite d’une divinité transformée en voyageur inattendu. Le respect que les paysans témoignent au représentant du pouvoir n’a rien à voir avec la soumission que le vainqueur attendait. Ils ont tout préparé pour accueillir un des avatars, une des multiples apparitions de leur invité rituel. Car ils respectent le code imposé par leur croyance et leur religion, qui demandent une certaine morale dans leur comportement. Les efforts que la famille du garçon fait pour apporter et servir ses dernières réserves de nourriture à leur invité, illustrent à quel point l’héritage païen slave résiste au temps. De la même façon que les tribus slaves, mentionnées par les missionnaires médiévaux, les Serbes, au milieu du XX e siècle, offrent à leur invité un accueil digne ces modèles originaires (11). La table est toujours le lieu central où s’exprime le respect devant l’invité, qui symbolise dans l’esprit slave la visite du messager divin, la visite des ancêtres. C’est la raison pour laquelle la maîtresse de maison prépare pour Strahinja les meilleurs plats.

 La conscience rituelle des paysans, qui les force à appliquer strictement le modèle traditionnel de la réception, leur apporte, dans la scène analysée, protection et dignité. Etant dans l’incapacité  de se soustraire à leur tradition et étant simplement eux-mêmes, les villageois entraînent inconsciemment Strahinja dans leur rite. Ils lui donnent le rôle de l’invité, leur invité, un rôle qui remonte à l’époque des ancêtres. C’est ainsi qu’ils deviennent intouchables pour le représentant du pouvoir. Parallèlement, c’est la raison pour laquelle Strahinja perd sa plus importante bataille. Il a gagné la guerre, il est pour tous le vainqueur et le libérateur, dans le monde entier, mais il ne l’est pas ici, dans son village et dans son pays. (12) Forcé de jouer selon les règles imposées par les paysans, il craque. Plus fragile, son esprit s’effondre devant le mur de la tradition. 

Afin de survivre, les paysans ont joué leur rite de l’hospitalité. Ils se sont cachés derrière leur rôle d’acteurs éternels qui, pour se maintenir, doivent connaître et reproduire leurs modèles culturels. Le mode de fonctionnement des représentations collectives est porteur de la spécificité de chaque tradition. Celui qui montre les racines de la vieille croyance slave dans la conception de l’hospitalité chez les Serbes souligne non seulement leur propre particularité mais également la ténacité de certaines expériences qui marquent profondément l’esprit d’un peuple. 

Le concept slave qui voit dans l'invité le symbole de son ancêtre, dieu païen qui rend visite à l'improviste et à qui on doit offrir un accueil chaleureux, représente aussi une structure mentale à travers laquelle on développe l'idée de l'autre. Celui qui est différent de nous et qui vient d’ailleurs dont la dissemblance peut engendrer peur et méfiance, celui dont l’existence est inévitable et aussi justifiée que la nôtre peut surgir inopinément dans notre maison et notre vie. C’est l’autre qui dans la conscience mythique vient de l’autre monde, du monde des morts et des ancêtres. Pour atténuer le malaise que l’existence de celui qui est différent provoque, les sociétés archaïques ont construit certaines formules de comportement, guidées par des réflexions profondément religieuses. L’une de ces formes est également le rite de l’hospitalité chez les Serbes. A travers l’image de leur ancienne divinité, les Serbes reçoivent tout ce que l’histoire leur apporte. Cette fois-ci, ce sont les communistes, la nouveauté inattendue qui débarque dans leur vie. Ils préparent l’accueil traditionnel à l’autre que Strahinja symbolise. Un double langage est engagé : en apparence, les paysans acceptent les libérateurs mais, au fond, ils les rejettent comme traîtres. L’apparence qu’ils offrent est celle du comportement rituel grâce auquel ils échangent les rôles : vainqueurs-vaincus contre invité-hôte. Ce jeu malin leur permet de rester libres et fidèles à leurs propres convictions. Que la victoire communiste ne puisse pénétrer leur âme, le malaise de Strahinja le prouve symboliquement. Enfermés dans leur système de croyances, les paysans résistent au temps et aux changements, tout en restant fidèles à eux-mêmes et à leur vécu originel exprimé à travers les formes traditionnelles.

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NOTES

(1) Ce roman a eu le prestigieux  prix NIN  en 1997. 

(2) M. Danojlić, Oslobodioci i Izdajnici, (Libérateurs et Traîtres), Belgrade, Filip Višnjić, 1997.
 

(3) Ibidem, p. 135 : « L’oncle songe : ‘ Voilà, c’est ça la révolution : Hier berger et aujourd’hui commandant de bataillon.’ «

 (4) Ibidem, p. 141 : "Dès que nous apprîmes que Strahinja arriverait au village, personne ne douta que le but de sa visite ne fût notre maison ; tout le monde se mit à craindre qu’il n’arrivât quelque chose de grave." 

(5) Ibidem, p.143 : «  Autour de la table, personne qui, dans la résistance, n’ait été dans le rang des tchetniks. Le malheureux Strahinja trône à la place d’honneur, juste sous l’icône de St Georges, la lance vient cogner contre son crâne. A gauche, la Vierge, à droite, la veilleuse. Comment n’y aurait-il pas court-circuit ? Aux aguets, j’attends de voir où et comment il se produira... »

(6) Francis Conte, L’héritage païen de la Russie, Paris, Albin Michel, 1997, p. 266 : «  Le vocabulaire et les expressions du langage populaire traduisent bien le rôle fonctionnel du positionnement à l’intérieur de l’izba tel que nous venons de le voir : sidet’ pod obrazami ‘être assis sous les icônes’ signifie alternativement byt’ xozjainom ‘être le maître de maison’, ‘être l’invité de l’honneur’, mais il concerne aussi le fiancé lors de la cérémonie nuptiale. »

(7) Oslobodioci i Izdajnici, p. 138 : « La table fut dressée aussitôt, dans la grande pièce, comme on le faisait pour la Slava. On y apporta le café et les rafraîchissements, des assiettes de fromage et de kaïmak, du jambon cru et des poivrons marinés. Une bouteille de vin émergea même de quelque part et la flasque d’eau de vie passa de main en main. On met le pauvre coq à rôtir. »

(8) Ibidem, p. 144 : « Les voilà rassemblés, les péquenots, autour de la table de fête pour honorer leur vainqueur, petit paysan comme eux naguère, parti le nez au vent, ayant trouvé sa fortune à la guerre mais ne pouvant maintenant la partager avec personne ici ! »

(9) Ibidem, p. 141 et 145 : « Ils avaient peur d’eux-mêmes et peur pour eux-mêmes, personne n’imaginait que le scandale pût venir de leur hôte. (...) Quand je l’ai vu gisant près du portail, l’écume à la bouche, je me suis senti soulagé : le mal était fait, la cruche cassée, il n’y avait plus rien à craindre. Qu’aurait-on fait s’il lui était arrivé quelque chose : on nous aurait soupçonnés de l’avoir empoisonné. ?«

(10) Ibidem, p. 143 : «  D’un côté, nous, de l’autre, lui, tout seul. Il est le plus fort mais ne peut néanmoins rien contre nous – les siens ont gagné, c’est vrai, mais à quoi bon. Notre âme n’est pas atteinte... »

(11) F. Conte, Les Slaves, op. cit., p. 277 : « Cette formule que l’on peut encore entendre chez les Slaves du Sud (en particulier en Monténégro), nous la voyons appliquée huit siècles plus tôt, à l’autre extrémité de l’espace slave. Comme en témoigne le moine allemand Herbord, lui aussi très hostile aux Slaves en raison de leur résistance au christianisme : ‘Voici une chose admirable : leur table n’est jamais desservie, jamais sans couvert mis. Tout père de famille a toujours une table propre et convenable qui ne sert qu’aux repas. Ici la table avec tous les mets et tous les breuvages n’est jamais vide ; mais on remplace tous les plats consommés. A quelque heure que l’on veuille se restaurer hôtes ou gens de la maison trouvent tout préparé s’ils veulent se mettre à table.’ (L. Leger, Les Anciennes civilisations slaves, Paris, Payot, 1921, p. 35.) »

(12) Oslobodioci i Izdajnici, p. 144 : « Car sa guerre n’est pas notre guerre, nous étions tous de l’autre côté. Si au moins nous nous étions battus, qu’on sache où et comment il l’a emporté mais non, nous n’avons même pas été vaincus et pourtant nous refusons et son combat et sa victoire : le monde entier reconnaît sa victoire mais nous, nous disons non ! Il a réussi, aidé tant par Churchill que Staline, tant mieux pour lui ! mais sa réussite n’est pas la nôtre. Nous acquiesçons mais nous n’en pensons pas moins et il le sait! »

Date de publication :  août 2011

Lettres d'un village serbe