La littérature serbe contemporaine

Enquête : prose / nouvelle et roman

 

Réponses de Mihailo Pantić

 

Pantic Mihailo 

Mihailo Pantić

 

I. 1990 - 2000

1.

La dernière décennie du XXe siècle aura été l’une des périodes les plus tourmentées de l’histoire serbe et yougoslave contemporaine, une période marquée par des événements dramatiques aux conséquences tragiques : l’effondrement de la Yougoslavie, de longues années de guerre civile, le bombardement de la Serbie par les forces de l’OTAN… Dans quelle mesure et de quelle façon ces événements ont-ils pesé sur la littérature et sur son évolution au cours de cette décennie ?

Aucune littérature ne naît sous une cloche de verre, et le chaos des temps de crise et de guerre, selon une règle non écrite mais confirmée une multitude de fois, modifie l’état et l’image de la société. Ce fut le cas de la Serbie en des temps récents. L’expérience traumatisante accumulée au cours de la dernière décennie du XXe siècle a, dans une large mesure, déterminé aussi la nature de l’imagination de nombre d’écrivains serbes contemporains. Quantité de livres écrits dans une quête de catharsis thématisent la désespérance et le bouleversement social vécu. Pourtant je ne suis pas certain que beaucoup aient subsisté pour leur qualité et en tant que témoignages artistiques, émouvants d’un point de vue littéraire.

2.

Le contexte historique et social spécifique – dans lequel les rapports entre politique et esthétique se sont encore un peu plus tendus – a-t-il favorisé l’émergence de certaines formes de littérature dite « engagée ». Si oui, comment cet engagement littéraire s’est-il exprimé, et pour quels résultats sur le plan esthétique ?

La question de l’engagement en littérature est durablement ouverte. Agir avec des mots, d’une manière qui soit à la fois idéologique et esthétique est, en substance, très difficile. À la critique d’autrefois de l’idéologie communiste ordonnée et prescrite s’est substituée entre-temps celle de nombreuses formes de la vie sociale, y compris de la politique des années 90 qui a dévasté la Serbie, mais, d’un point de vue général, la puissance de la parole artistique critique a baissé de même que l’importance sociale de la littérature elle-même a chuté aux échelons inférieurs. Il y a beaucoup de raisons à cela et pour un résultat qui relève de l’absurde pur et simple. Vous pouvez écrire n’importe quoi et comme bon vous semble, plus personne ne s’en soucie. Le niveau de l’engagement intellectuel est beaucoup plus élevé dans les réseaux sociaux que dans la littérature elle-même.

3.

Avant 1990 la littérature serbe montrait un grand degré d’ouverture aux nouvelles tendances de la scène littéraire mondiale et, en particulier, européenne. Le contexte politique spécifique et la situation d’isolement dans laquelle la Serbie s’est trouvée à la fin du XXe siècle ont-ils influé sur une telle orientation (ouverture) de la littérature nationale ?

On ne peut plus parler de l’acceptation d’influences ou du développement de modèles réceptifs ainsi qu’on le faisait en littérature comparée il y a un demi-siècle. Le monde existe dans une simultanéité et un synchronisme dynamiques, durablement ouverts, beaucoup d’auteurs serbes composent leur œuvre à l’étranger, beaucoup partent en résidence d’écrivains, et aujourd’hui, me semble-t-il, tout est entre les mains de l’individu animé par la curiosité et ayant une propension naturelle à une ouverture de telle ou telle sorte. En conséquence, il est difficile de tenir un discours pour défendre d’éventuelles écoles, styles ou mouvements pour la simple raison que l’écrivain contemporain est une sorte de nomade moderne, qu’il voyage sans répit ou qu’il échange avec le monde en restant paisiblement chez lui dans son bureau. En tant que lecteur de la production actuelle, et surtout de romans, la forme littéraire dominante en Serbie, je constate et je confirme l’irréductible hétérogénéité de l’écriture actuelle, tant fictionnelle que documentaire. Tous les concepts créatifs sont sur la table, leur pertinence ne dépend que du degré du pouvoir créateur individuel, du talent et du niveau de connaissances de qui écrit ou, plutôt, raconte.

4.

On entend fréquemment exprimer l’opinion que le postmodernisme – qui compta un grand nombre d’adeptes parmi les écrivains qui se révélèrent dans les années 80 – aura été l’une des grandes orientations poétiques de la prose serbe au cours des années 90. Partagez-vous ce point de vue ? Quelles similitudes et quelles différences caractérisent les œuvres postmodernes qui ont vu le jour avant et après 1990 ?

Oui, je partage ce point de vue. Le postmodernisme a dans une large mesure élargi l’horizon de la littérature serbe de la fin du siècle dernier, il l’a rendue plus frondeuse, plus spirituelle, et moins conventionnelle que celle que nous considérons aujourd’hui comme classique ou, d’un autre point de vue, comme moderniste. Le problème de la littérature serbe est son trop grand sérieux, au sens le moins favorable du terme. Ce que j’expliquerai de la manière suivante : au cours des deux siècles de son histoire récente, et sous l’influence de nombreux facteurs, la littérature en Serbie s’est vue charger d’une multitude de rôles extra-artistiques, elle aura été et l’Histoire et la politique, et la sociologie et la philosophie, et, par voie de conséquence, son rôle social s’est trouvé privilégié. Ce qui, en soi, n’aurait pas été un trop grand mal si, en favorisant ces différentes fonctions, en jouant divers rôles, la littérature n’avait pas trop souvent oublié ce qu’elle était ou, à tout le moins, se devait d’être – un art. Je me souviens de mes lectures de jeunesse, de ces livres dont on cherchait d’une manière ou d’une autre à me convaincre que c’étaient des œuvres importantes. Soit, peut-être était-ce le cas, qui sait ? Mais je me rappelle très bien que leur faisait défaut ce pour quoi nous lisons, ce qui fait que la littérature est la littérature – le plaisir.

Pour parler sans ambiguïté, le postmodernisme a produit une jolie, une joyeuse pagaille, le monde a été retourné comme un gant, le trop grand sérieux, la grande pureté du discours littéraire se sont relâchés. La métafiction historiographique a mis à nu les grandes narrations prétentieuses, apodictiques, et au terme d’une histoire maussade, il n’est plus resté à l’homme qu’à se moquer du néant, ce qui s’est transformé en une figure d’hédonisme railleur, postapocalyptique. Tout s’en était allé à vau-l’eau, mieux valait en rire qu’en pleurer, l’humour permettant quand même de supporter le monde plus aisément.

Le bonheur n’est toutefois pas un état durable, il s’en faut de beaucoup, on compte autant d’ascensions que de dégringolades. L’Histoire s’est alors, hélas, une nouvelle fois vengée. Au sortir de nos enfantillages, nous nous sommes réveillés un matin dans une réalité distordue, monstrueuse. Et de nouveau nous avons été confrontés au quotidien pénible, malpropre qui coulait visiblement dans les récits des écrivains serbes. Le postmodernisme est resté une possibilité parmi celles éprouvées, présentées, mais, naturellement, plus aussi attrayante, séduisante qu’aux premiers jours.

5.

Quels concepts poétiques caractérisent la nouvelle et le roman serbes à la fin du XXe siècle et en quoi se différencient-ils ?

Tenir les concepts pour de pures constructions poétiques m’est difficile. Il s’agit ici avant tout d’indications plutôt que de styles clairs et achevés. Je citerai d’abord le paradigme de l’outsider dont l’attractivité ne se dément pas, le monde regorgeant de marginaux impatients d’être décrits. Vient ensuite la littérature selfie, « rien n’est aussi passionnant que mon cas », la première personne du singulier qui, sans aucune distanciation ni stylisation, donne dans la confession plus ou moins brutale, plus ou moins sincère. Puis l’autofiction (« Je ne parle pas de moi, mais j’ai pour point de départ ma propre vision du monde »). Vient ensuite le récit tiré de l’Histoire immédiate ou lointaine, guerres incluses, les bombardements, l’inflation, le départ pour un autre pays, le séjour dans cet autre pays, le retour. Et, naturellement, le menu réalisme. Il perdure telle une forme chronique, jamais vraiment dépassée de l’élaboration littéraire, parfois à très juste raison, parfois davantage comme inertie + convention, cette inertie-convention qui favorise « l’imitation de la vie ». Il faut enfin ajouter une importante littérature de genre qui ne va aucunement au-delà des limites qu’elle s’impose…

6.

Au cours des années 90, au demeurant comme lors des décennies précédentes, plusieurs générations d’écrivains coexistaient sur la scène littéraire serbe. Quels nouvellistes et romanciers ont imprimé la trace la plus profonde dans la prose de cette décennie ?

Radoslav Petković, David Albahari, Svetislav Basara, Dragan Velikić, Goran Petrović, Vladimir Pištalo, Vladan Matijević, Vladimir Tasić. Ce sont là des auteurs confirmés et récompensés à de multiples reprises dont l’œuvre est traduite à l’étranger.

Petrovic Goran portrait

Goran Petrović

7.

Selon vous, quels ouvrages de prose ont « survécu » aux années 90 ? En quoi se distinguent-ils des autres, et en quoi ont-ils gardé leur intérêt et leur actualité pour le lecteur d’aujourd’hui ?

Il existe heureusement en Serbie deux prix littéraires qui font autorité et qui, malgré les récriminations de toutes sortes, ont su préserver leur prestige et leur réputation. Ils sont d’extraordinaires points de repère dans l’évaluation de la qualité de la production littéraire. Je suggère que vous les consultiez sans faute. Ce sont le prix NIN attribué au livre de l’année, et le prix Ivo Andrić décerné à la meilleure nouvelle ou recueil de nouvelles. Il est bien rare que ces prix récompensent des livres de second ordre et, le cas échéant, on peut alors parler d’une perte de critères plutôt que d’une année moyenne dans l’édition.

Radoslav Petković, Sudbina i komentari [Destin et commentaires] ; David Albahari, Mamac [L’Appât] et Snežni čovek [L’Homme de neige] ; Svetislav Basara, Fama o biciklistima [Rumeur sur les cyclistes] ; Dragan Velikić, Islednik [L’Enquêteur] ; Goran Petrović, Opsada crkve Sv. Spasa [Le siège de l’église du Saint-Sauveur] ; Vladimir Pištalo, Tesla, portret među maskama [Tesla, portrait au milieu des masques] ; Vladan Matijević, Pisac izdaleka [L’écrivain vu de loin] ; Vladimir Tasić, Kiša i hartija [La pluie et le papier].

II.  2000 – 2016

8.

Le changement de régime politique en Serbie en 2000 coïncide avec le début d’un nouveau siècle. S’agissant de la littérature serbe, peut-on parler d’un nouveau début ? En d’autres termes, par rapport à la décennie précédente, des changements radicaux sont-ils survenus ?

Cela dépend du point de vue. La littérature sous-entend toujours la continuité, l’établissement d’un rapport entre ce qui est maintenant et ce qui était. D’un autre côté, la littérature se trouve toujours aussi à un début supposé, tout livre nouveau, de valeur, ouvre et apporte quelque chose non dit encore et différent. Dans le contexte plus large de la société, il semble que le changement survenu dans la littérature serbe au cours des dernières décennies se remarque d’abord dans la perte de son importance globale (et non individuelle) et moins dans sa seule écriture.

9.

Selon vous, quelles sont les caractéristiques particulières de la prose serbe – nouvelle et roman – au cours des années 2000-2016 sur les plans thématique, formel, et poétique ?

Son irréductibilité poétique. La domination du roman, pas uniquement par rapport à la nouvelle qui est notre genre national, mais dans l’ensemble de la littérature. La chute du coefficient de connaissances, on relate généralement les petits faits limités de la vie de cette même perspective. Le manque d’inventivité formelle par rapport aux années 90, l’absence d’expérimentation authentique. La diversité thématique qui privilégie clairement le quotidien et les trivialités en tous genres. Un trop plein de contenus pénibles, tragiques, un trop peu d’humour, de sérénité, de parodie…

10.

Les quinze dernières années ont vu apparaître une vague de nouveaux romanciers dans la littérature serbe. Qui citeriez-vous en particulier ? En quoi se différencient-ils des écrivains qui s’étaient affirmés au cours des années 90 ?

Igor Marojević, Slobodan Vladušić, Vule Žurić, Dana Todorović, Vladimir Tabašević, Darko Tuševljaković. Ce sont là des auteurs qui ont une œuvre déjà construite et une écriture reconnaissable.

Zuric Vule

Vule Žurić

11.

Quels livres – recueils de nouvelles et romans – publiés entre 2000 et 2016 recommanderiez-vous à l’attention des éditeurs et traducteurs français, et pourquoi ?

Igor Marojević, Beograđanske [Les Belgradoises] ; Slobodan Vladušić, Forward ; Vule Žurić, Tajna crvenog zamka [Le Secret du château rouge] ; Dana Todorović, Park Lozovskoj [Le Parc Lozovskoï] ; Vladimir Tabašević, Tiho teče Misisipi [Le Mississipi paisible] ; Darko Tuševljaković, Jaz [Le Gouffre].

12.

Nous vivons à l'heure de l'Internet et de la « civilisation numérique ». Selon vous, l'apparition des réseaux sociaux a-t-elle accéléré la formation de nouveaux cadres formels pour la création littéraire ?

C’est inévitable. Il y a trente ans encore les auteurs écrivaient à la main puis tapaient à la machine. C’était un processus long et, physiquement, plutôt exigeant. Depuis, le travail sur le texte s’est trouvé facilité, a gagné en rapidité, la conséquence étant que nous avons désormais de très gros livres. La littérature change au point que la « non-littérature » ne cesse de coloniser la production, d’absorber de nouvelles expériences, d’inventer de nouvelles formes ; et c’est le cas à notre époque qui s’écoule sous le signe de la culture de l’écran et de l’échange d’informations à la vitesse de l’éclair. La rapidité de la communication influe absolument aussi sur la modification de la syntaxe, sur les formes de perception de la réalité, et il va presque de soi que partout dans le monde, et donc aussi en Serbie, existent des romans e-mail et des nouvelles twitter, ce qui n’est en rien inhabituel ni inattendu.

13.

Ladite « culture mass médiatique » est en pleine expansion en Serbie : on tient de plus en plus les œuvres littéraires et, plus généralement, artistiques comme de simples marchandises dont la valeur s’estime selon les critères du marché et du profit. De quelle manière et dans quelle mesure les phénomènes cités influent-ils sur la littérature serbe contemporaine, sur son évolution, sur son statut dans le cadre de la culture nationale, et sur sa réception ?

Les changements de la littérature sont indirectement liés aux changements qui affectent la civilisation. La littérature suit, exprime et, dans une certaine mesure, modèle la nature de ces changements globaux. L’Histoire s’accélère, les changements dans le monde, sous toutes leurs formes, des politiques aux artistiques en passant par ceux technologiques, entre le début de la Première Guerre mondiale et, disons, la chute du Mur de Berlin ont l’ampleur et la dynamique de tout le millénaire précédent et non d’un siècle amputé d’une petite trentaine d’années. En quatre-vingts ans, le visage du monde a totalement changé. Pendant cette période la littérature a connu une transformation complète, dans l’expression mais aussi dans la manière d’utiliser les mots. Les esthétiques et poétiques nouvelles, selon une règle non écrite, avant d’être acceptées et ancrées dans l’Histoire, traversent une phase d’incompréhension et de contestation. Les preuves sont partout autour de nous, il est facile de les déceler également dans l’Histoire. Ce qui, au début du siècle était considéré comme un excès ou un incident est aujourd’hui un modèle classique.

Le rôle de la littérature dans la formation et l’éducation de l’individu est indiscutable et permanent. Je dirais même nécessaire et indispensable car on ne peut imaginer une personnalité émancipée sans qu’elle y ait apporté sa contribution. Son rôle social, national, est toutefois relativisé à notre époque, abandonné aux caprices et à la logique malveillante du marché qui favorise la large diffusion, la reproduction massive, les stéréotypes globaux. Et quoique la littérature ne renonce pas à ses fonctions traditionnelles qui, sous une certaine forme et jusqu’à un certain point existent aujourd’hui encore, l’esprit du temps la chasse tout simplement dans le domaine du pur divertissement. Il en va de même du cinéma, de la musique, et de tous les autres arts. Le cas est identique en Serbie. Les arts sont dans une certaine mesure représentatifs de la vie de la communauté nationale serbe mais sont, en substance, soumis à l’indifférence de l’époque dominante où la divinité suprême s’appelle le capital, et le moteur principal et le correcteur de toute chose existante se nomment le profit.

Traduit du serbe par Alain Cappon


Date de publication : mai 2017

Date de publication : juillet 2014

 

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Le poème titré "Salut à la Serbie", écrit en janvier 1916, fut lu par son auteur Jean Richepin (1849-1926) lors de la manifestation pro-serbe des alliés, organisée le 27 janvier 1916 (jour de la Fête nationale serbe de Saint-Sava), dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne. A cette manifestation assistèrent, â côté de 3000 personnes, Raymond Poincaré et des ambassadeurs et/ou représentants des pays alliés.

Grace à l’amabilité de Mme Sigolène Franchet d’Espèrey-Vujić, propriétaire de l’original manuscrit de ce poème faisant partie de sa collection personnelle, Serbica est en mesure de présenter à ses lecteurs également la photographie de la première page du manuscrit du "Salut à la Serbie".