La littérature serbe contemporaine

Enquête : poésie

 

Réponses de Zoran Djerić

 

Djeric portrait 

Zoran Djerić 

 

I. 1990 - 2000

1.

La dernière décennie du XXe siècle aura été l’une des périodes les plus tourmentées de l’histoire serbe et yougoslave contemporaine, une période marquée par des événements dramatiques aux conséquences tragiques : l’effondrement de la Yougoslavie, de longues années de guerre civile, le bombardement de la Serbie par les forces de l’OTAN… Dans quelle mesure et de quelle façon ces événements ont-ils pesé sur la littérature et sur son évolution au cours de cette décennie ?

Au cours de la même décennie, je me suis beaucoup penché sur cette question, surtout dans la revue Polja [Les Champs] que je dirigeais à l’époque. Je vais cette fois apporter une réponse brève, affirmative : les événements que vous rappelez ont exercé une influence décisive tous azimuts, et donc aussi sur les écrivains de ces espaces, en particulier serbes qui, soudain, se sont retrouvés sans appui, sans patrie commune. Les écrivains serbes de Croatie, de Bosnie-Herzégovine, ensuite du Monténégro, dans une moindre mesure de Slovénie, puis du Kosovo et de Metohija, sont devenus sans foyer. Expulsés du milieu dans lequel ils étaient nés et avaient jusque-là créé, ils cherchèrent refuge dans la mère-patrie, puis dans la littérature, mais celle-ci eut avec la majorité d’entre eux un comportement de marâtre. Ce sentiment d’être indésirable, rejeté, sans domicile, devint la caractéristique de base de leur poétique. J’ai traité de ces sujets dans mes recueils d’essais Dom i bezdomnost u poeziji XX veka [Patrie et apatridie dans la poésie du XXe siècle, 2007], Sa istoka na zapad [De l’est à l’ouest], Slovenska književna emigracija XX veka [L’Émigration slave au XXe siècle, 2007], Poetika bezdomnosti [La Poétique de l’apatridie, 2014], et j’ai composé un recueil I, tako, bez doma. Bezdomnost srpskih pesnika u XX veku [Et voilà, sans patrie. L’apatridie des poètes serbes au XXe siècle, 2017].

2.

Le contexte historique et social spécifique – dans lequel les rapports entre politique et esthétique se sont encore un peu plus tendus – a-t-il favorisé l’émergence de certaines formes de littérature dite « engagée ». Si oui, comment cet engagement littéraire s’est-il exprimé, et pour quels résultats sur le plan esthétique ?

Dans la prose serbe est beaucoup plus présente et visible (appelons-la ainsi) l’image des événements réels et des conflits plus marquants avec la politique actuelle. L’engagement des poètes est plus modeste et se résume, en gros, à des complaintes, à des odes qui se rapportent, d’abord, à l’effondrement de la devise « fraternité et unité » et de la communauté et qui ont une tonalité yougo-nostalgique, puis aux conséquences de l’isolement du reste du monde, des bombardements, et, par-là même, à notre opiniâtreté, ou à notre héroïsme, à vouloir tenir le cap dans l’adversité quelle qu’elle soit. D’authentiques poèmes, des recueils ont vu le jour sur ces thèmes, mais peu atteignent de grands sommets esthétiques.

3.

Avant 1990 la littérature serbe montrait un grand degré d’ouverture aux nouvelles tendances de la scène littéraire mondiale et, en particulier, européenne. Le contexte politique spécifique et la situation d’isolement dans laquelle la Serbie s’est trouvée à la fin du XXe siècle ont-ils influé sur une telle orientation (ouverture) de la littérature nationale ?

À la fin du XXe siècle la littérature serbe est revenue au romantisme ou, peu avant le début du XXIe, au symbolisme. Les thèmes, les strophes et le vers traditionnels, etc., étaient la dominante et les poètes qui sont restés de connivence avec le postmodernisme et avec quelques nouvelles tendances poétiques sont demeurés minoritaires et, en tous cas, ont été passés sous silence, oubliés des récompenses et même de la réception critique de leurs œuvres. Le courant dominant a donc continué à régir notre espace littéraire.

4.

Quels concepts poétiques caractérisent la poésie serbe à la fin du XXe siècle et en quoi se différencient-ils ?

Plusieurs modèles poétiques ont fait leur apparition à la fin des années 80 et, au nombre de ceux-ci, le plus expressif et aussi le plus fugace, que nous appellerons postmoderniste. Mais les poètes qui, alors, se manifestèrent (je me compte parmi eux) portèrent différentes étiquettes – poètes « de la cassure de la langue », par exemple – et renoncèrent très rapidement à leur poétique radicale (néo-, trans-, post-) et optèrent pour des modèles plus traditionnels, plus acceptables, plus proches et du public et des jurys. Une trahison supplémentaire à mettre au compte de l’avant-garde du XXe siècle – comme de coutume après les guerres qui n’ont pas manqué dans nos espaces.

5.

Au cours des années 90, au demeurant comme lors des décennies précédentes, plusieurs générations d’écrivains coexistaient sur la scène littéraire serbe. Quels poètes ont imprimé la trace la plus profonde dans la littérature de cette décennie ?

Je sortirai cinq noms qui, c’est mon sentiment, ont publié les recueils les plus significatifs de la dernière décennie du siècle qui vient de s’écouler. Milutin Petrović (1941), Vujica Rešin Tucić (1941), Stevan Tontić (1946), Jovan Zivlak (1947), et Dragan Jovanović Danilov (1960). Les quatre premiers sont proches sur le plan générationnel, mais leurs poétiques divergent. Milutin Petrović a épuré jusqu’au bout sa démarche poétique, Tucić a réuni une collection de ses œuvres radicales, Tontić a vécu le destin de l’émigré, et Zivlak a publié plusieurs livres exceptionnels de qualité. Danilov, qui a fait son apparition dans les années 90, s’est affirmé et a triomphé sur la scène poétique grâce à de somptueux manuscrits.

Tontic

Stevan Tontić

6.

Selon vous, quels recueils de poésie ont « survécu » aux années 90 ? En quoi se distinguent-ils des autres, et en quoi ont-ils gardé leur intérêt et leur actualité pour le lecteur d’aujourd’hui ?

De la réponse précédente découle cette liste de titres : au cours de la décennie mentionnée ci-dessus Milutin Petrović a fait paraître quatre recueils dont deux, O et Naopako [À rebours] en publications séparées puis en un seul volume. Ce sont des livres-projets encore inadéquatement interprétés. Struganje mašte [Le Raclage de l’imagination] de V. R. Tucić est une sorte d’« œuvres complètes » qui ne le sont pas, un résumé de sa poétique avant-gardiste. Zivlak a publié une sélection de ses poèmes, Obretenje [Surcharge], qui a connu plusieurs rééditions au cours des années 90, ce qui plaide pour sa stature et son actualité poétique. Dragan Jovanović Danilov, le benjamin de cette sélection, est au sens littéral le poète des années 90, ayant chaque année publié un nouveau recueil. Kuća Bahove muzike [La maison de la musique de Bach, 1993] a remporté la plus prestigieuse des récompenses et a affirmé son art, sa substantialité et son potentiel poétiques.


II. 2000 – 2016

7.

Le changement de régime politique en Serbie en 2000 coïncide avec le début d’un nouveau siècle. S’agissant de la littérature serbe, peut-on parler d’un nouveau début ? En d’autres termes, par rapport à la décennie précédente, des changements radicaux sont-ils survenus ?

Au vu des récompenses littéraires, en apparence rien n’a changé. Si on en juge par la critique littéraire et par les décisions des différents jurys, les auteurs récompensés au cours de la décennie précédente ont continué à l’être. Peu de nouveaux noms, mais des titres ont été remarqués. Avant toute chose, des changements poétiques sont apparus, et il me semble que le public des lecteurs a lui aussi changé, il se tourne de plus en plus vers les publications électroniques, les livres virtuels, et les portails poétiques. Ils sont leurs favoris.

8.

Selon vous, quelles sont les caractéristiques particulières de la poésie serbe au cours des années 2000-2016 sur les plans thématique, formel, et poétique ?

Son côté paradoxal. D’un côté, les médias digitaux sont toujours plus présents, et aussi les auteurs qui y recourent ; de l’autre côté, le nombre de maisons d’éditions et de magazines publiant (sur papier) de la poésie ne cesse de décroître. Et malgré tout, les poètes se montrent ingénieux, des recueils paraissent en permanence. En règle générale, ils sont impossibles à trouver en librairie, mais ils arrivent dans les bibliothèques grâce aux achats que font celles-ci. Reste la question : qui et combien de personnes les lisent ? Si nous négligeons la remarque précédente, nous observerons chez les exemples les plus représentatifs peu de changements réels au sens poétique ou formel. Rares sont les nouveaux thèmes, les nouvelles démarches, mais il y a d’excellents poètes qui s’en sont admirablement sortis en recourant aux modèles existants : sonnets, quatrains, thèmes éternels.

9.

Les quinze dernières années ont vu apparaître une vague de nouveaux poètes dans la littérature serbe. Qui citeriez-vous en particulier ? En quoi se différencient-ils des écrivains qui s’étaient affirmés au cours des années 90 ?

En tant que membre du jury du prix Brankova nagrada décerné par la Društvo književnika Vojvodine [La Société des écrivains de Voïvodine] au premier recueil d’un jeune poète, j’ai eu l’occasion de lire un grand nombre de livres de poésie et de récompenser les meilleurs. Parmi ces jeunes auteurs se trouvaient Branislav Živanović, Željko Janković, Radomir Mitrić, Maja Solar, et Stevan Bradić. Chacun a débuté à sa manière : le premier sous l’influence du rap, le deuxième sous l’influence beatnik, le troisième par une floraison de métaphores, le quatrième était directement influencé par l’avant-garde, et le cinquième présentait une profusion de réflexions et de citations. Le numéro double de la revue Zlatna greda [La Poutre d’or, 175-176, mai-juin 2016] a publié une sélection de « La Nouvelle Poésie serbe » qui confirme ces nouveaux noms et présente les meilleures réalisations poétiques de la génération née après 1980.

Zlatna greda 175 176

Zlatna greda

10.

Quels recueils de poésie publiés entre 2000 et 2016 recommanderiez-vous à l’attention des éditeurs et traducteurs français, et pourquoi ?

Ključne reči [Les Mots-clés, 2009] de Simon Grabovac, poète postmoderne, en tant que cris potentiels ou langue poétique particulière qui parle même quand elle est muette ou passe sous silence quand elle simule le bavardage… Ti, fuga života [Toi, la fugue de la vie, 2012], le nouveau livre de Ranko Risojević est une tentative de fuite du monologue lyrique, et les poèmes, quoique constituant des entités indépendantes, doivent être lus dans la continuité, comme une sorte de poème en tant que tel qui, sans forme véritable de dialogue, s’efforce de poser des questions et, à travers une forme d’enquête, à travers un dialogue avec soi, ou avec un autre Moi, touche aux problèmes et tire les conclusions substantielles sur le sens de notre existence, sur ce qui était, sur ce qui est, et sur ce qui est à venir. Dans Visoki fabrički dimnjaci [Les Hautes cheminées des fabriques], 2012] de Danica Vukičević, un subtil sujet lyrique communique avant toute chose l’expérience féminine ; c’est une poésie en quête de sa propre voix et aussi d’autres, intérieures, qui ouvre l’espace en soi et autour de soi, intime, protégée seulement chez elle, vulnérable à l’extérieur, sur la place de la ville, au milieu des autres. Crna Knjiga [Le Livre noir, 2014] de Radmila Lazić, l’une des poétesses serbes contemporaines de premier plan ; c’est un livre difficile, grave, car il traite de la mort, sans tenir le discours habituel et sans donner dans le pathétique, sans mots superflus, à premier vue avec froideur et ironie, mais de manière non moins bouleversante et, en substance, poétique. Kanonske pesme [Poèmes canoniques, 2016] de Boris Lazić ; ce ne sont ni des palimpsestes ni des apocryphes, mais d’authentiques poèmes composés par un poète de la diaspora.

LAZIC Kanonske pesme

B. Lazić
 : Kanonske pesme

11.

Nous vivons à l'heure de l'Internet et de la « civilisation numérique ». Selon vous, l'apparition des réseaux sociaux a-t-elle accéléré la formation de nouveaux cadres formels pour la création littéraire ?

Peut-être qu’à l’avenir chaque poète aura sa page internet et, de ce fait, la possibilité de poursuivre son existence poétique dans l’espace virtuel même après son décès. Si je devais opter pour le grand avantage que présente Internet, ce serait alors cette existence virtuelle après la mort effective qui fait en sorte que l’œuvre sur le site d’un poète, après sa disparition, préserve sa pensée et son existence poétique.

12.

Ladite « culture mass médiatique » est en pleine expansion en Serbie : on tient de plus en plus les œuvres littéraires et, plus généralement, artistiques comme de simples marchandises dont la valeur s’estime selon les critères du marché et du profit. De quelle manière et dans quelle mesure les phénomènes cités influent-ils sur la littérature serbe contemporaine, sur son évolution, sur son statut dans le cadre de la culture nationale, et sur sa réception ?

Les données auxquelles on peut accéder sur la base de diverses enquêtes menées sur le marché du livre en Serbie laissent peu de place aux illusions, aux rêveries, même si les vides, les inconnues et les désaccords sont nombreux : entre, d’un côté, l’État, et de l’autre, tous ceux engagés dans le métier du livre, et on pense d’abord aux maisons d’éditions, puis aux libraires et aux bibliothécaires. Par ailleurs, on oublie bien souvent les auteurs de livres et les lecteurs. Alors qu’ils se trouvent au début et à la fin de cette chaîne. Les auteurs ne sauraient être réduits à des producteurs de livres, pas plus que ceux qui les lisent à de simples consommateurs. Naturellement, seuls les chiffres importent au marché, d’abord celui des exemplaires vendus, puis ceux qui touchent au profit réalisé sur leurs ventes.

Si on compare les tableaux qui montrent la dernière décennie du XXe siècle et le début de celui-ci encore plus ouvert au marché, on remarquera des changements significatifs, d’abord dans la politique de l’édition, puis dans la politique éditoriale, et ensuite à tous les autres niveaux, des présentoirs à livres sur les marchés et aux salons du livre, jusqu’aux rayons des bibliothèques publiques (nationale, universitaires, scolaires) mais aussi privées, sur lesquels se reflètent de manière pareillement drastique tous les impôts qui frappent le livre (marge, TVA, etc.) et tirent vers le bas le nombre de parutions, les tirages, les ventes, et, au bout du compte, la lecture.

Les conclusions sont déroutantes : on achète peu de livres, on lit peu de livres. Ce qui ne saurait satisfaire ni l’éditeur, ni le libraire, ni le bibliothécaire. Sans parler du poète. Sur le marché, il me semble qu’il n’y a plus de place pour l’illusion. Il a ses lois, ses règles, souvent inconnues ou insuffisamment respectées. On s’interroge : les auteurs, ou les rares lecteurs, sont-ils les seuls à se bercer de l’illusion que la littérature est quelque chose de différent, de plus supplétif, de plus essentiel que ce vers quoi on s’achemine toujours plus, la recherche du profit et le bruit impitoyable du tiroir-caisse ?

Traduit du serbe par Alain Cappon


Date de publication : mai 2017

Date de publication : juillet 2014

 

> DOSSIER SPÉCIAL : la Grande Guerre
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 > Enquête : La littérature serbe contemporaine

 

Le poème titré "Salut à la Serbie", écrit en janvier 1916, fut lu par son auteur Jean Richepin (1849-1926) lors de la manifestation pro-serbe des alliés, organisée le 27 janvier 1916 (jour de la Fête nationale serbe de Saint-Sava), dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne. A cette manifestation assistèrent, â côté de 3000 personnes, Raymond Poincaré et des ambassadeurs et/ou représentants des pays alliés.

Grace à l’amabilité de Mme Sigolène Franchet d’Espèrey-Vujić, propriétaire de l’original manuscrit de ce poème faisant partie de sa collection personnelle, Serbica est en mesure de présenter à ses lecteurs également la photographie de la première page du manuscrit du "Salut à la Serbie".