Svetlana Velmar-Janković

Zoran Mišić

(1921 - 1976)

 

Misic portrait

Zoran Mišić


Quand je me remémore le début des années 1950, je répète deux mots : « été 1952 ». Et très vite commence à me répondre quelque chose que je reconnais être un nombre particulier, pour ne pas dire le bruit d’un temps constitué d’échos de voix et d’une profusion de mots, de visages déformés dans de pâles lumières, d’ombres épaisses d’arbres la nuit, de joyeux frémissements suscités par la musique de jazz captée sur radio Luxembourg à minuit passé sur d’antiques postes Philips. Des strates de ma mémoire remontent d’abord les nuits chaudes, presque brûlantes de cet été torride, de sècheresse, mais aussi riches d’odeurs : le souffle des tilleuls et des acacias arrivés depuis longtemps à maturité, des oliviers aux fleurs déjà flétries et de l’herbe grillée se mêlait à la respiration de rivières encore propres, la Save et le Danube, à la puanteur émanant de la vase danubienne et du goudron fondu et poussiéreux. En cet été 1952, il y avait aussi de magnifiques graines d’espoir qui, dans le même temps, mûrissaient en chacun de nous et autour de nous. L’espoir exhalait son propre parfum, nous le percevions lors de nos balades nocturnes au Kalemegdan et à Topčider, tout au long des rues Knez Mihailova, Njegoševa, Zmaj Jovina, sur le Boulevard – nous choisissions toujours des rues plantées d’arbres. Et cela nuit après nuit, l’esprit parfaitement léger mais la curiosité intellectuelle en alerte, en quête de notre propre identité. Cet été-là se composait le noyau de ce nous dans lequel nous nous retrouvions du fait de nos affinités : Bora Ćosić, qui en était le centre, s’émerveillait pareillement pour Maïakovski et Hemingway, Dos Pasos et Sartre. Il consacrait toute la sainte journée à traduire le poème « Nuage en pantalon » et, le soir, sortait invariablement en pantalon de toile blanc, parfait de propreté et repassé de frais. Il citait des phrases de l’édition zagreboise de La Nausée, des métaphores de Maïakovski, des extraits risibles d’articles polémiques sérieux parus dans les feuilles vertes du magazine alors pro-régime Književne novine [Le Journal littéraire). Son alter ego, Čedomir Cvetković, le futur créateur de mode Čedomir Čedomir, préférait de loin Essenine à Maïakovski et, par son attachement sentimental au sentimentaliste poète, s’évertuait à faire endêver le tout sauf sentimental Bora Ćosić. Avec vigilance, il suivait par ailleurs tout ce qui se passait dans ledit monde de la littérature qui nous paraissait alors hors d’atteinte. Il avait en permanence sous le bras le dernier numéro de Svedočanstva [Témoignages], magazine qui ne soutenait pas le régime et regroupait nombre d’écrivains en renom disposés à s’opposer à l’esprit du réalisme socialiste. Maigre, menu, infatigable, le sourire sarcastique, il répétait : « Mais voyez, ça vacille. L’obscurité recule. » Lidija Pavlović, alors encore excellente étudiante en économie mais qui devait devenir sculptrice, professeur à l’académie des Arts appliqués et la compagne de vie de Zoran Mišić, s’exprimait rarement et se contentait de nous regarder de ses yeux sombres sans profondeur. (« Ton amie tient de la reine Natalija » me disait ma mère.) Quand elle venait à prendre la parole, c’était pour parler des monastères de Macédoine et des incantations psalmodiées de la Raška. Le quatrième membre du noyau, c’était moi. Retirée dans ma chambre glaciale de notre maison 26 rue Jovana, à longueur de journée je m’essayais tout comme Bora Ćosić à la traduction. Il en décousait avec les vers de Maïakovski, moi avec ceux d’Éluard et de Char. Il était très satisfait de son travail, moi très insatisfaite du mien. Mais lors de nos promenades vespérales et nocturnes au cours desquelles nous étions sans cesse à discutailler et à vouloir avoir le dernier mot, tout se fondait en un ensemble unique qui témoignait de notre unité spirituelle : les citations de Maïakovski concordaient de manière extraordinaire avec celles d’Éluard, les vers d’Essenine semblaient parfaitement complétés par des citations du Capital de Marx, voire par les incantations populaires de la Raška.

Cosic Bora portrait

Bora Ćosić

Tous les quatre, nous nous retrouvions chaque soir à 19 h 30, soit chez moi, soit chez Bora Ćosić, 32 rue Zmaj Jovina, deuxième étage. Puis nous partions en promenade, d’ordinaire jusqu’à minuit. Il était rare que l’un de nous ait le moindre sou, nous étions tous incroyablement pauvres. Mais nous semblions ne pas le remarquer, notre pauvreté ne nous dérangeait pas. Si nous avions eu de l’argent, à quoi l’aurions-nous dépensé ? Il n’y avait toujours rien à acheter hormis dans les diplomatski magacini, les magasins dits « pour diplomates ». Or nous n’y avions pas accès. Et nous ne le souhaitions d’ailleurs pas. Cet été-là notre attention sur les cafés fut attirée par le cinquième membre de notre petit groupe qui, à l’occasion, se joignait à nous : Miodrag Protić. Alors déjà journaliste à radio Belgrade et secrétaire de Svedočanstva, il était notre lien avec le monde des événements réels survenant dans le monde de la culture. Doté de connaissances et d’une mémoire exceptionnelle, il introduisait parmi nous les Grands Prédécesseurs : Miloš Crnjanski et Rastko Petrović, Dragiša Vasić et Sibe Miličić, Vladimir Vujić et Slobodan Jovanović. À cette époque, personne ne citait ces noms ni ne se risquait à le faire. Certes, il y eut une exception : à la fin du printemps 1952 se tinrent dans la célèbre salle 45 de l’actuelle faculté des Lettres des conversations littéraires sur Crnjanski, Rastko Petrović, et le surréalisme belgradois après la Première Guerre mondiale. Le premier intervenant fut Miodrag Protić qui se heurta violemment à Miloš I. Bandić. Selon Bandić, un autre érudit mais qui utilisait la terminologie de la critique jdanovienne, tout modernisme représentait une forme de maladie sociale à extirper. L’exactitude de tout cela, dit-il en répétant les conceptions de ses aînés et congénères en pensée, se voyait à ce que les modernistes les plus éminents de l’entre-deux-guerres, Miloš Crnjanski, disons, et Rastko Petrović étaient devenus des traîtres à la solde de l’étranger tandis que Dragiša Vasić et Sibe Miličić avaient fort justement payé de leur tête leur engagement aux côtés des ennemis du peuple. En s’opposant à lui, Protić avait présenté d’une manière différente les arguments soutenant ses vues – des arguments que les étudiants rassemblés dans la salle 45 durent entendre pour la première fois de leur vie. Il parla du caractère essentiellement subversif de la pensée moderniste et avant-gardiste, le rôle majeur joué par l’expressionnisme et le surréalisme des années 1920 dans l’art européen en général, les grandes réussites littéraires du modernisme belgradois après la Première Guerre mondiale. Ces joutes verbales se prolongèrent plusieurs jours : Protić reçut le soutien de Petar Džadžić, Bandić celui de Dragan M. Jeremić. La majeure partie de la salle sembla prendre fait et cause pour le premier, l’autre pour le second dans ce combat à coups de mots et de conceptions. Quoi qu’il en soit, l’intérêt suscité fut énorme car c’était là un affrontement auquel se livraient deux jeunes érudits présomptueux. Aucun ne parut avoir remporté la victoire, ni Protić ni Bandić. Pour notre groupe, Protić était sorti indubitablement vainqueur, le véritable héros du combat, et notre satisfaction fut à son comble quand il accepta, de temps à autre, de passer la soirée avec nous.

Parfois, quand nous étions assis à côté du lion de pierre qui domine le grand escalier de la promenade du Kalemegdan et que nous sentions au-dessus de nous les inconcevables espaces des nuits étoilées de juillet, Protić nous récitait des vers des Vidovdanske pesme [Les Poèmes du Vidovdan] et de Stražilovo de Miloš Crnjanski et de Otkrovenje [La Révélation] de Rastko Petrović qu’il connaissait par cœur et en entier. Admiratifs, nous l’écoutions sans pouvoir faire la part de ce qui était réellement de Crnjanski et de Rastko Petrović – jamais encore nous n’avions entendu leur poésie – et de qui était le fruit de l’imagination poétique de Protić. Suspicieux, Bora me confia à moi, bosseuse connue, la tâche de vérifier, ce qui n’était pas une mince affaire. Et pour la mener à bien, Mimi Protić en personne m’apporta son aide. Une après-midi de forte chaleur, il m’emmena dans deux librairies d’occasion rue Vasina. La première était située dans un vieux bâtiment à un étage, mitoyen du célèbre café Janaćko, à l’angle de la rue Vasina et de Studenski trg ; c’est de nos jours une succursale de la Beobanka.

L’autre librairie était à la place, aujourd’hui, du magasin Savremena administracija. Dans la première j’ai acheté Lirika Itake [La Lyrique d’Ithaque] et Priče o muškom [Recits au masculin] de Crnjanski dans l’édition de Cvijanović. Dans la seconde, j’ai trouvé Priče koje su izgubile ravnotežu [Histoires qui ont perdu l’équilibre] de Vinaver et La Chute de la maison Usher, un choix de nouvelles d’Allan Edgar Poe traduites par Svetislav Stefanović. Ces livres attendaient en toute innocence, sur des rayonnages à l’écart, couverts de poussière, où personne apparemment ne jetait un coup d’œil. Je les ai achetés avec l’argent que mon oncle m’avait donné pour Pâques. Cet oncle, pour fait de prétendue collaboration avec l’occupant, s’était vu priver du droit d’exercer sa profession de pédiatre et était devenu cordonnier ; il gagnait très bien sa vie à réparer de vieilles chaussures dans une bicoque de la rue Jevrejska à Dorćol. L’été, par moments, il fabriquait des espadrilles avec de la toile et de la corde. Il était le seul membre de notre famille à avoir le courage de nous rendre visite dans ces années de l’après-guerre, des années où il nous apparut qu’auparavant nous n’avions jamais eu une grande famille ni un grand nombre de vrais amis. Des amis, pourtant, nous en avions.

Je lus les livres d’un trait. Protić m’apporta encore Otkrovenje et le premier livre des Migrations. Un échange de savoirs s’établit entre nous : il m’initia au modernisme serbe de l’entre-deux-guerres, moi au surréalisme français et à la poésie française d’après la Seconde Guerre mondiale. Nous découvrîmes rapidement la grande parenté de ces mondes et les continuités qui se laissaient aisément établir entre les modernismes français et serbe. « Non, Mimi n’invente rien, il nous livre là une petite partie de ses connaissances, qui sont immenses. » conclut mon rapport secret, ce qui arracha à Bora un rictus énigmatique. Puis un soir Mimi Protić nous annonça l’air de rien, que le lendemain il viendrait chez,nous, à ma maison, accompagné de Zoran Mišić et de Vasko Popa.

S’il nous avait dit venir avec Sartre, Camus, ou Breton en chair et en os, notre sidération n’aurait pas été moindre ! Zoran Mišić était pour nous un chevalier sans peur et sans reproche, le combattant le plus acharné et le plus solide dans la lutte engagée pour la liberté de pensée sur l’art et dans l’art, et Vasko Popa était l’auteur de vers merveilleux que nous murmurions du matin au soir. De l’autre côté de la barricade, « ils » tombaient à bras raccourcis sur ces vers qu’ils disaient incompréhensibles, dépourvus de sens, « étrangers à notre esprit » – en d’autres termes politiquement suspects. Des jours durant nous nous étions amusés à lire et à relire un article de Milan Bogdanović sur la poésie de Vasko Popa et, surtout, sur son poème Konj [Le Cheval] dont il ne comprenait pas les premiers vers :

D’ordinaire
C’est huit jambes qu’il a

Qu’est-ce donc que ce cheval qui, d’ordinaire, a huit jambes et non quatre ? s’interrogeait Bogdanović. Nous nous tordions de rire.

À 19 h 30 précises, dans la chaleur et la pénombre de cette soirée d’août, Zoran Mišić et Vasko Popa arrivèrent, précédés de Mimi Protić. Nous nous étions réunis de plus bonne heure et, dans l’attente, scrutions à travers la persienne baissée de ma chambre. À l’angle des rues Višnjićeva et Gospodar Jovanova, Mimi avait pris les devants, en éclaireur, Zoran et Vasko sur ses talons. « Mouais…, marmonna Bora Ćosić, Vasko, c’est clairement Don Quichotte. Mais Zoran… Sancho Pansa ? Non, sûrement pas. Le chevalier Lagardère ? » Ces derniers mots nous firent bondir, Lidija et moi. Sauf que je fus plus prompte : « Non, non, et non ! Pas Lagardère. Un chevalier, un vrai ! »

Popa portrait

Vasko Popa

Ce soir qui marqua le début de nos longues années de fréquentation, ce chevalier me fit cadeau d’un petit livre de prose de Valéry Larbaud, et Vasko du dernier numéro de La Nouvelle Revue française. Des cadeaux royaux. Hôtesse, je leur servis à tous du ajer konjak[1] que faisait remarquablement la mère de Bora Ćosić et qui l’avait préparé spécialement pour cette occasion exceptionnelle, et des kajzerice au kajmak qui, en cet été, et pour la première fois depuis la guerre, étaient en vente libre. Faits de farine blanche, doux et odorants, c’étaient des vrais, pareils à ceux que dévore Brutus dans le dessin animé Popeye.

Nos glorieux invités engagèrent la conversation avec nous, anonymes débutants en littérature, comme avec de parfaits égaux. Au début tous, Bora y compris, bredouillâmes, puis nous nous mîmes à parler sans retenue, à nous couper mutuellement la parole. Zoran demanda à voir mes traductions d’Éluard et, au premier coup d’œil remarqua un vers qui n’était pas bien rendu. « Attention, ce vers ne sonne pas tout à fait éluardien, fit-il avec mansuétude. Mais, enchaîna-t-il en m’encourageant, tu as bien senti Éluard. Vraiment. »

Nous passâmes quelques heures tous ensemble. Ils nous enchantèrent, et notre compagnie, visiblement, leur plut. À leur départ, Zoran nous dit, chemin faisant : « Peut-être ferez-vous quelque chose, jeunes gens. Mais quels que soient vos succès, n’oubliez jamais ce que vous dit un vieux, un très vieux monsieur : Ne faites jamais de compromis avec votre conscience. À aucun prix. »

Ce vieux, ce très vieux monsieur avait alors trente ans. Je n’ai jamais oublié son conseil. Et je me le suis toujours rappelé aux moments où je ne parvenais pas à le mettre en pratique.

Zoran Mišić est resté mon Maître, Maître avec M majuscule, même quand il est devenu mon ami. Les années qui suivirent cet été 1952 nous devînmes collaborateurs, membres d’une même rédaction, et presque parents dans la vie privée. L’année suivante j’épousai Mimi Protić, et Lidija fut mon témoin de mariage ; quand un ou deux ans plus tard, elle épousa Zoran Mišić, c’est moi qui fut le sien. Mais parallèlement à tous ces liens multiples et divers qui nous unissaient, mon attachement à Zoran Mišić né de notre première rencontre a perduré : il était et demeurait pour moi un noble chevalier, magnifique d’intuition et de perspicacité, inaccessible de sagesse. Il se montrait chevaleresque quand nous étions du même avis, ce qui était fréquent, mais aussi les rares fois où nous ne l’étions pas. Il était omniscient, prévoyait tout comme un vieux druide, et, dans le même temps, restait maître de sa propre pensée, de sa noble parole, et de sa noble manière d’être. C’est pourquoi les dernières années de sa vie, il eut toujours plus de difficulté à supporter la réalité qui l’entourait. Il souhaitait, je crois, un monde exempt de cette laideur qui afflige le nôtre, et il est mort, j’en suis quasiment convaincue, à cause de la laideur de ce monde. Il s’en est préservé en se réfugiant dans la maladie, et de la maladie il s’est retiré dans la mort. Zoran Mišić est le dernier chevalier que notre littérature ait compté. Peut-être bien aussi le premier.

Jamais avant ni après lui je n’ai rencontré quelqu’un d’une noblesse égale à la sienne. Une noblesse chevaleresque.



[1] Liqueur de cognac additionnée d’œuf et de sucre.

 

Traduit du serbe par Alain Cappon

Publié dans Književne novine, 15 février -1er mars 1997.

 

Date de publication : juillet 2014

 

> DOSSIER SPÉCIAL : la Grande Guerre
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Le poème titré "Salut à la Serbie", écrit en janvier 1916, fut lu par son auteur Jean Richepin (1849-1926) lors de la manifestation pro-serbe des alliés, organisée le 27 janvier 1916 (jour de la Fête nationale serbe de Saint-Sava), dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne. A cette manifestation assistèrent, â côté de 3000 personnes, Raymond Poincaré et des ambassadeurs et/ou représentants des pays alliés.

Grace à l’amabilité de Mme Sigolène Franchet d’Espèrey-Vujić, propriétaire de l’original manuscrit de ce poème faisant partie de sa collection personnelle, Serbica est en mesure de présenter à ses lecteurs également la photographie de la première page du manuscrit du "Salut à la Serbie".