Svetlana Velmar-Janković

Miscellanées

 

Chilandar

 

Hilandar

Le monastère de Hilandar / Chilandar


Chilandar : le mot – secret. Nous l’entendons depuis l’enfance et nous le recevons comme un mot magique. Par la suite seulement nous faisons nôtre l’idée que Chilandar est la première source de la spiritualité serbe authentique, le havre de la manière orthodoxe d’exister dans la recherche du Seigneur. Chilandar est encore le refuge de tous ceux qui, à l’instar de saint Siméon et de saint Sava, ont pris conscience que leur existence est un voyage d’épreuves, d’initiation, du corporel au non-corporel, du matériel à l’immatériel, du visible à l’invisible. Le mystère de ce voyage vers le Seigneur, de la mise de soi à Son service, est l’un des mystères les plus essentiels de Chilandar. En prière ininterrompue, dans un silence qui sous-entend que l’homme, le moine, se détourne du monde extérieur pour celui intérieur, le religieux fervent reconnaît dans la présence divine la Lumière. À mesure qu’il s’approche de cette Lumière, tout consacré se convainc que la beauté de l’existence de l’homme sur terre réside dans la beauté que les éclairs de l’esprit et de l’âme humaine laissent derrière eux. Ces éclairs sont les reflets faibles mais éclatants de la Lumière Éternelle qui, au dire des initiés, s’élèvent au-dessus des magnifiques bâtiments du mont Athos, surtout les nuits des grandes fêtes orthodoxes. La Lumière qui illumine alors Chilandar, disent-ils, a l’intensité du Soleil de la Très-Grande Sagesse.

Inédit. Écrit le 22 mars 1998

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Le petit poisson d’or

 

Si je savais pêcher, vous savez ce que je ferais ? Je m’installerais au bord d’une petite rivière aux eaux pures comme le Gradac en Serbie et je me mettrais à pêcher. Jusqu’à quand ? Jusqu’à ce que j’attrape le petit poisson d’or qui me priera de le remettre à l’eau. Je serais disposée à le relâcher sur-le-champ si, comme le veut ce genre de contes, il m’exauce un vœu. Un seul, pas nécessairement trois. Le petit poisson d’or accepterait sûrement car il y gagnerait, et moi je souhaiterais retrouver pour un jour et une nuit le temps de l’enfance. Pourquoi ? Parce que c’est un monde où les enfants, et non les adultes, sont rois, même si d’ordinaire les enfants voient ce rapport d’un autre œil. Les adultes ont le droit de décider, d’ordonner quoi que ce soit aux enfants. C’est exact. Mais fort rares sont les adultes à oser, à pouvoir entrer dans le monde des enfants, à posséder la clef qui en ouvre les portes magiques. Ceux qui les ont sont le plus souvent des poètes tels Jovan Jovanović Zmaj, Duško Radović, ou Desanka Maksimović. Mais aussi des nouvellistes et des romanciers, des peintres, des musiciens, des acteurs, des dessinateurs de dessins animés, des metteurs en scène. Et tous ceux qui n’ont rien oublié de ce qu’ils ont ressenti, de tout ce qu’ils ont fait pendant leur enfance, et qui sont disposés à prêter l’oreille, à écouter ce que leur chuchote l’enfant préservé dans les profondeurs de leur mémoire. Et celui-ci leur murmure que les enfants se sentent le mieux quand ils sont entourés d’amour, de chaleur, de respect ; quand ils peuvent se laisser aller à jouer comme s’ils travaillaient et à travailler comme s’ils jouaient. Le jeu les introduit dans un monde d’aventures qui, à l’image du monde des contes, est riche de périls imprévus mais aussi de victoires pressenties pour qui fait montre de bravoure, d’honnêteté, de justice. Tout comme celui d’autrefois, le monde actuel dissimule des dangers contre lesquels il faut se prémunir. Jadis, dans notre conte populaire Baš-Čelik, le benjamin des fils du tsar était d’une telle vaillance qu’une nuit noire, il trancha d’un coup d’épée, d’un seul, les trois têtes du terrible dragon tricéphale. De nos jours, il faut à une petite fille et à un petit garçon cultiver longtemps sa bravoure pour vaincre les dangers polycéphales qui, dans leur fourberie, se travestissent en apparitions belles, amusantes, attrayantes. Percez-les à jour comme le petit ver de Pinocchio. Ne leur faites pas confiance. Ils sont plus redoutables qu’un dragon à cent têtes, que l’arme inconnue mais puissante qui équiperait des extra-terrestres. Dessinez, chantez, amusez-vous, écrivez au stylo ou sur ordinateur, échangez des e-mails, disputez des matchs de basket ou de football. Ou de tennis. Pratiquez la natation, la course. Chaque jour, même quand vous êtes tristes, saisissez cette lueur de joie qui vous attend dans le jeu : elle est l’étroit sentier qui conduit dans ces espaces de lumière et de joie qui n’existent qu’au cours de l’enfance.

Inédit. Écrit en septembre 1999.

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Best-seller

 

Récemment on m’a raconté une anecdote ; elle se déroulait dans un pays de l’Ouest, je ne sais plus lequel, mais ce détail est ici sans importance. Un jeune homme avait écrit un roman, un éditeur s’était décidé à le publier, à une condition que l’auteur avait aussitôt acceptée : l’éditeur ne lui verserait pas immédiatement d’à-valoir, mais l’écrivain recevrait un pourcentage donné sur chaque exemplaire du livre qui serait vendu. Le roman que nous appellerons Les Ténèbres de la nuit fut imprimé et publié. Mais personne ne vint en acheter le moindre exemplaire. Le jeune homme s’arma de patience et d’espoir mais… rien. Un certain temps s’écoula puis parut dans les annonces matrimoniales de plusieurs grands quotidiens le texte qui suit : « Jeune homme, belle prestance, cultivé, trois millions de dollars en banque, épouserait jeune femme portant ressemblance physique et morale, mais totale, à l’héroïne du roman récemment publié Les Ténèbres de la nuit ». On devine aisément ce qui arriva : en l’espace de quelques jours le premier tirage du livre fut épuisé, l’éditeur en commanda une réédition, puis une autre, et Les Ténèbres de la nuit se classèrent en tête des meilleures ventes et seront adaptées au cinéma.

Cette anecdote, je l’admets, peut-être jugée cynique mais aussi, en même temps, assez caractéristique de la réaction du public à une certaine forme de réclame. Entre un écrivain et son public existent, on le sait, beaucoup de liens secrets. L’un des plus mystérieux et de grande influence est le suivant : le public, celui imaginaire, est à chaque instant présent dans le bureau de l’écrivain ; même quand ce dernier en disconvient, même quand il la renie, la présence du public imaginaire s’impose toujours plus à lui, il la sent, contre son gré, avec toujours plus de force jusqu’à ce qu’au final, vaincu et heureux d’être défait, il s’adresse à ce public qui n’appartient qu’à lui et, par avance, lui confère une grande richesse de pensée et de sensibilité. Par cette attitude l’écrivain concède des droits toujours plus étendus au public imaginaire qui, certes, conserve pour lui-même son rôle primordial de lecteur ordinaire, passif, mais bien souvent aussi se drape dans un rôle nouveau de critique, de critique acerbe qu’il faut écouter.

Ce lien ne pourrait toutefois pas perdurer sans la conviction permanente de l’écrivain que son public imaginaire n’est qu’une forme du public réel qui l’attend à l’extérieur de son monde. Fort de cette conviction, face au public réel qui n’est pas son public, il s’emploie à maintenir ce lien, à préserver l’intimité qu’il sentait avec le public imaginaire, qui est le sien. Malgré cela, que se passe-t-il ? Les liens se rompent, toute présence semble avoir disparu, et ne répondent souvent à l’écrivain que des voix indifférentes. Et il ne reste plus à ce dernier qu’à choisir entre l’une ou l’autre des solutions qui s’offrent à lui : comprendre que sa relation au public réel est la conclusion naturelle du jeu subtil qui se déroulait précédemment entre lui et son public imaginaire ; revenir vers ce public, le retrouver, et ne plus le quitter. Son espoir, dans ce cas, sera de croire qu’il pourra un jour entendre la voix du public réel qui deviendra son public, une voix qui aura la force de franchir l’espace et le temps et, ainsi, d’affirmer l’existence de l’écrivain dans l’espace et le temps. Et cela suffira. Mais cela ne vaut, je crois, que pour les grands parmi les plus grands, pour ceux dont l’attachement aux choses de l’esprit est tel qu’ils ont à tout jamais accepté, comme quelqu’un l’a dit, de préférer la vie dans l’art à la vie. Il n’y a qu’à eux, dis-je, qu’il est donné de résister jusqu’au bout à cette tentation à laquelle l’esprit humain les expose.

Ceux qui ne sont pas de cette trempe opteront pour la seconde solution : tenter d’oublier, fût-ce quelque temps, leur public imaginaire afin d’établir le contact avec le public réel et, par-là même, obtenir le droit de s’affirmer. Ceux-ci, les seconds, dans l’accomplissement de la difficile tâche qu’ils se sont fixée, se heurteront au grand obstacle qu’infailliblement ils rencontreront : le rêve et la réalité du best-seller. Le rêve : dans des centaines de librairies des milliers de mains saisissent son livre, un livre qui, en vitrine, s’orne d’un bandeau sans prétention qui le dit couronné par plusieurs grands prix littéraires, un livre dont le titre trône en tête du classement des meilleurs ventes : des milliers de personnes connaissent la pensée de l’auteur, sentent proche d’eux son rêve sur le monde. Le rêve du best-seller, du livre le plus lu et le plus demandé, est un rêve sur la compréhension que l’homme témoigne à l’homme, que l’homme se témoigne à lui-même. Mais ce rêve du best-seller, sans nul doute séduisant, magique, dissimule un piège, l’un des plus dangereux que le monde ait tendu à l’écrivain et que ce dernier se tend à lui-même : ce rêve du best-seller va assurément, lentement, supplanter chez lui le rêve du monde. De cela on parle peu ; on parle et on connaît assez bien la réalité du best-seller ; l’anecdote racontée au début nous le dit malgré, nous le répétons, son côté quelque peu cynique et vulgaire.

Cela signifie-t-il que nous joignons notre voix à celles, nombreuses, opposées au best-seller ? Non. Enfin, pas totalement. Nous savons que le best-seller est une réalité de notre temps, l’un de ses plus grands charmes aussi, mais pour l’écrivain, cette réalité constitue également un réel danger : dès l’instant où il substitue à la communication avec son public imaginaire, qui est une rêverie féconde, le rêve enchanteur d’un best-seller qui est un rêve de communication avec le public réel, mais qui n’est qu’un rêve, l’écrivain s’est certainement engagé sur une voie qui l’amènera à se trahir lui-même.

Inédit

Traduit du serbe par Alain Cappon

 


Date de publication : juillet 2014

 

> DOSSIER SPÉCIAL : la Grande Guerre
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Le poème titré "Salut à la Serbie", écrit en janvier 1916, fut lu par son auteur Jean Richepin (1849-1926) lors de la manifestation pro-serbe des alliés, organisée le 27 janvier 1916 (jour de la Fête nationale serbe de Saint-Sava), dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne. A cette manifestation assistèrent, â côté de 3000 personnes, Raymond Poincaré et des ambassadeurs et/ou représentants des pays alliés.

Grace à l’amabilité de Mme Sigolène Franchet d’Espèrey-Vujić, propriétaire de l’original manuscrit de ce poème faisant partie de sa collection personnelle, Serbica est en mesure de présenter à ses lecteurs également la photographie de la première page du manuscrit du "Salut à la Serbie".