Svetlana Velmar-Janković

À  la louange de Belgrade



Kalemegdan pobednik

Kalemegdan, Belgrade
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Nous ne nous rappelons pas suffisamment notre ville, j’en ai bien peur. Nous ne la comprenons pas suffisamment, je le crains. Nous ne l’écoutons pas suffisamment. Nous ne la remarquons pas suffisamment.

Mais Belgrade, encore et toujours, demeure dans notre présent : assombrie, affligée, privée d’espoir, elle existe toujours. Dans l’enchaînement divers et varié des jours et des années, dans l’écoulement des vies humaines, le rempart du Kalemegdan dressé au-dessus des deux rivières, pointé vers les cieux, immuable, veille sur l’existence cruelle des Balkans à la proue desquels il navigue à travers les siècles.

Accoutumés à ce spectacle de survie dans la durée, généralement indifférents à sa beauté et à sa signification, mais aussi au contenu des multiples strates des passés conservés dans ses murailles, dans ses lagumi [ses tunnels souterrains], dans sa roche elle-même, nous, les Belgradois, ne remarquons même plus l’image qu’offre le Kalemegdan. Écrasés et détruits comme nous le sommes par une existence toujours plus lourde ces dernières années, mois, semaines, et jours, comment conserver cette faculté de comprendre les images du passé ? De lire leur sens dans notre présent ?

La pauvreté matérielle nous reflue, semble-t-il, dans la pauvreté spirituelle et la misère morale. Il ne faudrait pas, il ne faut pas qu’il en soit ainsi : si nous avions su apprendre, si nous avions appris à nous rappeler notre passé, peut-être saurions-nous plus aisément modifier ce présent qui est aujourd’hui le nôtre. Peut-être qu’un tel présent ne serait pas survenu.

Il ne faut pas accepter la surdité de l’indifférence, la cécité de l’égoïsme, les ravages engendrés par la cruauté. Souvenons-nous : le sens de la vie humaine réside dans le don, non dans la prise, dans ce qu’on offre, non dans ce qu’on arrache.

Ces cinquante dernières années, nous avons oublié aussi cette antique vérité car nous avons oublié de nous rafraîchir la mémoire : nous ne nous souvenons plus de nos ancêtres, mais pas plus de nos contemporains, ni de nous-mêmes. Et nous avons atteint le point où nous sommes aujourd’hui. Nos racines se dessèchent de notre incapacité à nous rappeler : une brise légère peut nous emporter telles des brindilles mortes.

J’ai la conviction que qui s’emploie à se rappeler Belgrade supporte plus aisément ces jours assombris par l’inquiétude, alourdis par les incertitudes. Si nous nous rappelons Belgrade s’ouvrent à nous des espaces temporels où le passé de cette ville existe et où peuvent se reconnaître les mystérieux mots de ralliement auxquels ces espaces répondent. Écoutons le despote Stefan Lazarević :

Arrivé
Je trouvai le plus bel endroit
Que fut un jour
la magnifique
ville de Belgrade
Elle était en l’occurrence
ravagée et désertée
Je l’ai construite
Et consacrée
À la Très-Sainte Mère de Dieu.

 
Stefan Lazarevic

Stefan Lazarević
fresque, Manasija, 1418

Tous ceux qui, dans leurs écrits, témoignent de la construction de la Belgrade du despote témoignent aussi de sa miraculeuse beauté qui ne dura que vingt ans, le temps que dura la ville du despote elle-même, mais dont le souvenir s’est perpétué à travers les siècles. Pourquoi est-il essentiel que nous conservions dans notre mémoire la connaissance de la lointaine Belgrade du despote Stefan Lazarević ? Parce que cette Belgrade-là, invisible dans le temps, a survécu dans la tradition orale telle une ville enchanteresse de richesse spirituelle et matérielle malgré sa construction aux pleins vents des fractures de l’Histoire et bâtie au-dessus de l’abîme du futur. Il faut se souvenir d’elle parce qu’elle naquit après la bataille de Kosovo en 1389 grâce à la sagesse et à l’amour de son souverain, parce qu’elle est l’image et l’apparence de la Belgrade qu’elle aurait pu être, parce qu’elle constitue la réalisation d’un rêve sur Belgrade. Toutes ses images dans les siècles suivants représentent la ville telle qu’elle devait être : exposée aux intempéries de toutes natures à la proue des Balkans, à la ligne de partage des eaux et des vents, des peuples et des religions, à la croisée des chemins terrestres et célestes. Cette Belgrade doit demeurer et survivre dans notre mémoire, une ville qui protège et n’attaque pas, qui prend et donne mais n’arrache pas, une ville puissante tant pour se défendre que pour compatir. La compassion est sa défense. L’histoire de Belgrade qu’il faut inscrire au plus profond de notre mémoire est celle d’une incommensurable souffrance humaine mais aussi d’une noble résistance au mal. Quelque part là-bas, dans les lointains du passé, resplendit la Ville Blanche du despote Stefan ; ici, dans le présent qui nous échappe, Belgrade vivote dans ce temps dépourvu d’héroïsme. Mais la forteresse de Kalemegdan, refermée sur ses secrets, dressée au-dessus d’eaux empoisonnées mais se reflétant dans les cieux, nous invite à approfondir notre connaissance de nous-mêmes et à résister à la désespérance. À nous plonger vers la Substance et le Sens de l’existence. Cette ville s’assombrit, se délabre du fait de l’esprit d’égoïsme et d’autosatisfaction. Défendons-la. De concert avec l’esprit de résistance au mal, seul l’esprit de noblesse sciemment rejeté et méprisé ces dernières décennies peut lui restituer son éclat.

Il nous revient de rendre à notre ville la blancheur dans la durée, le sens de la résistance, la lumière dans l’existence. Et l’espoir sur lequel la poussière ne doit pas se déposer.


Traduit du serbe par Alain Cappon

Texte inédit. Discours prononcé le 23 septembre 1999 dans la salle d’honneur de la mairie de Belgrade lors de la remise du prix décerné par la ville de Belgrade.

 

Date de publication : juillet 2014

 

> DOSSIER SPÉCIAL : la Grande Guerre
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Le poème titré "Salut à la Serbie", écrit en janvier 1916, fut lu par son auteur Jean Richepin (1849-1926) lors de la manifestation pro-serbe des alliés, organisée le 27 janvier 1916 (jour de la Fête nationale serbe de Saint-Sava), dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne. A cette manifestation assistèrent, â côté de 3000 personnes, Raymond Poincaré et des ambassadeurs et/ou représentants des pays alliés.

Grace à l’amabilité de Mme Sigolène Franchet d’Espèrey-Vujić, propriétaire de l’original manuscrit de ce poème faisant partie de sa collection personnelle, Serbica est en mesure de présenter à ses lecteurs également la photographie de la première page du manuscrit du "Salut à la Serbie".