Svetlana Velmar-Janković

 

Ou était Nebojša ?



Kula Nebojsa 1

[La seconde] tour Nebojša
Photo Profimedia

C’est la question que posait en titre l’historien Dragutin Kostić dans son précieux ouvrage publié en 1931 et sous-titré « Contribution à l’histoire de la forteresse et de la ville de Belgrade ». D. Kostić présentait sa quête d’une réponse à la question posée, et il apparut d’emblée que cette recherche ne pouvait être ni de courte durée ni simple : un grand nombre de sources historiques, et dans leur majorité, manquaient de netteté. Dans les traductions en serbe du latin, de l’allemand ou du hongrois se perdaient la nécessaire clarté et la précision éventuelle permettant de répondre à la question : Où se trouvait donc la tour Nebojša ?

À nos historiens enquêteurs du Moyen Âge et des années de l’entre-deux-guerres du XXe siècle se joignirent après la Seconde Guerre mondiale des chercheurs parmi lesquels Jovanka Kalić Mijušković dont le livre Belgrade au Moyen Âge se révéla d’un apport considérable. Grâce à tous ceux qui sondèrent les temps lointains, on est aujourd’hui quasi certain qu’en fait, il existait deux tours de ce nom. La première tour Nebojša, la plus ancienne, se dressait bien évidemment dans la Ville haute de Belgrade, et on pense que c’était la plus grande, une tour en vérité gigantesque – certaines sources lui attribuant même une hauteur de quarante mètres – construite par le despote Stefan Lazarević. D’autres tours s’élevaient à proximité, abritant le despote lui-même, sa sœur Olivera, et de nombreux seigneurs importants. La disparition précoce et subite du despote concourut sans nul doute à ce que le puissant État serbe créé par Stefan, fils du prince Lazar, après la défaite subie lors de la bataille de Kosovo, fût en quelque sorte repoussé à la marge de l’Histoire de l’Europe et, avec lui, la fable d’une Belgrade splendide, riche, glorieuse, sécurisée par ses tours inexpugnables, mais trop rapidement tombée dans l’oubli. La construction de la magnifique Belgrade du despote ne prit que vingt-quatre ans, mais qu’est donc un quart de siècle au vu de la durée historique ? Après la mort du despote Stefan, et aux termes d’un accord préalablement conclu avec le roi de Hongrie, l’éclatante Belgrade passa dans les mains de ce dernier et entra, il va de soi, dans l’histoire des guerres turco-magyares des XVe et XVIe siècles.

Ce fut là, en quelque sorte, une circonstance heureuse car les voyageurs et les auteurs de récits de voyage autrichiens, hongrois, italiens, laissèrent des portraits de cette Belgrade hongroise, moyenâgeuse, surtout à l’époque où elle subissait les nombreux et très redoutables sièges turcs. Selon ces témoignages se détachaient dans la Ville haute de grandes et robustes tours dont sont restées particulièrement célèbres celles dite Žitarica, la tour au blé, et une autre, solide, construite en pierres, au nom serbe de Ne boj se, la partie la plus fortifiée de la Ville haute. Après l’âpre siège que les Turcs mirent devant Belgrade en 1456 et qu’au prix d’une difficile résistance le « rempart de la chrétienté », comme on nommait la ville à la confluence de la Save et du Danube, eut été défendu avec succès, la puissante tour Nebojša restée dans les mémoires sous ce nom serbe né de l’injonction Ne boj se – N’aie pas peur – donnée aux défenseurs, était lourdement endommagée. Elle fut réparée et, protection ô combien sûre contre les envahisseurs ottomans au cours des décennies du XVe siècle, la tour Nebojša opposa une défense acharnée également au cours de la bataille décisive que le sultan turc Süleyman le Magnifique engagea en 1521. On ne le sait que trop bien, le sultan s’empara de Belgrade et assujettit cette tour longtemps insoumise et rempart défensif contre les intrusions des non-chrétiens dans l’Europe chrétienne.

« Les fouilles archéologiques entreprises dans la forteresse de Belgrade en 1948 et en 1963, nous dit Jovanka Kalić Mijušković, ont pu confirmer que lors de la bataille pour la prise de Belgrade en 1521, les défenseurs firent retraite de la Ville haute et se réfugièrent ‘dans la tour’, sa partie la plus fortifiée. De cette tour, la ‘brèche’ de Piri-pacha, dit-on, les chrétiens combattirent longtemps. »

On pense aujourd’hui qu’il s’agissait là de la tour Nebojša car, selon J. Kalić Mijušković, vient à l’appui de cette conviction « la récente découverte des vestiges d’une tour à une profondeur d’environ six mètres dans la Ville haute qui recoupent en tout point les résultats de l’analyse des sources écrites. Ces vestiges pourraient appartenir à la ceinture de fortifications entourant le palais du despote. »

Érigée comme tour de défense à l’époque de Stefan, cette tour-donjon détruite et reconstruite comme pilier de pierres infrangible lors des multiples sièges et affrontements guerriers qui opposèrent par intermittence Turcs et Autrichiens, la première tour Nebojša et toutes les autres fortifications préservées de la Ville haute partirent semble-t-il en fumée en 1690 lors de la reconquête turque de la Ville Blanche qui n’aura été chrétienne que peu de temps. Les assaillants parvinrent alors, secrètement, à bourrer d’explosifs les profonds lagumi de la Ville haute et les firent sauter tous simultanément. Les survivants décrivirent l’événement comme un déchaînement infernal, la terre se projetant vers le ciel, emportant avec elle murailles, rochers, pierres, canons, hommes et chevaux pour les détruire ensuite dans les profondeurs des deux rivières.

Je suis encline à voir en cette première tour Nebojša, Ne boj se, profondément enterrée au pied de la Ville haute du despote, le symbole de la persistance du sol éternel qui domine la confluence de la Save et du Danube et du ciel éternel au-dessus de ce sol : cette puissante tour n’est plus depuis trois siècles mais son héritage spirituel, la défense à tout prix, malgré toutes les guerres et les formes inconcevables de la malignité humaine, quoique invisible, demeure.

La seconde tour Nebojša est toujours là, avec et parmi nous : c’est celle que nous connaissons depuis toujours à Belgrade. D’une laideur à en être méconnaissable il y a encore un an ou deux, à moitié détruite, elle n’était qu’une épave, le triste souvenir d’une époque reculée. Construite en son temps dans la Ville basse, c’était une tour de défense de petite taille, de forme octogonale et solide, dans l’anse d’un mouillage militaire. Dans ma jeunesse, lorsque nous flânions près de ce curieux édifice dont il était interdit de s’approcher, les oiseaux se risquaient à y trouver refuge et les enfants rêvaient de se glisser dans le sombre mystère de ses entrailles moisies où régnaient toutes sortes d’horreurs, réelles ou imaginaires.

Marqués par la Seconde Guerre mondiale qui venait de prendre fin, par l’occupation allemande, par les bombardements nazis et alliés, les enfants de l’après-guerre me semblent avoir mieux compris les vers de l’épopée de Filip Višnjić Početak bune na dahije [Le Début de la révolte contre les janissaires] et toutes les significations possibles de la tour Nebojša qui s’y trouve mentionnée. Ils prêtaient une oreille attentive à ce qui se chuchotait sur le martyre et la mort des grands héros dressés contre la toute-puissance ottomane dans les Balkans, qu’ils aient pour cadre la tour elle-même ou la rive du Danube juste devant. Ces enfants prononçaient, nous prononcions tel un message secret, tel un mot de ralliement, les noms de ces héros qui avaient trouvé la mort dans cette tour noire qui nous faisait face. Nous évoquions le nom du héros grec Riga od Fere dont nous ne savions pratiquement rien hormis le lieu de son martyre, mais aussi le nom du chef de guerre serbe Petar Moler que son compagnon d’armes le prince Miloš Obrenović, avec le concours du Turc Marašli Ali-pacha, fit torturer à mort tandis que son frère Jevrem Obrenović, juste un an auparavant, en 1815, avait goûté des tortures infligées dans les ténèbres de la tour Nebojša jusqu’à ce que le grand Miloš parvienne à l’en arracher… avant qu’il ne soit trop tard.

Les décennies passant, de plus en plus la tour Nebojša menaça ruine, présenta un intérêt toujours moindre pour les nouvelles générations tournées vers d’autres contenus. Plongée dans l’oubli, nous redoutions de la voir un jour, subitement, s’effondrer sous nos yeux en un tas de pierres et de souvenirs engloutis.

Les secours arrivèrent de manière inopinée. Le gouvernement grec, en collaboration avec le gouvernement et le ministère de la Culture serbes entreprirent la rénovation de la tour Nebojša en souvenir du héros grec Riga od Fere et du temps où il mena combat pour la libération du peuple grec avec le même but, le même sens, le même espoir que nous, les Serbes.

Rénovée, la tour Nebojša au bord du Danube irradie de cet espoir renouvelé. Par leurs activités conjointes, de formidables artistes, architectes, designers, spécialistes de la technologie digitale ont procédé à la restauration de la tour, certes, des tortures et de la mort, mais aussi du souvenir éclairé. Cette seconde tour Nebojša, à l’instar de la première, peut aujourd’hui adresser à ses visiteurs, mais aussi à ses éventuels défenseurs, le message Ne boj se !

Et tandis que je suis là à la contempler devant moi avec, au cœur, un profond sentiment de satisfaction, j’émets le vœu qu’une autre tour, celle érigée avec les crânes des héros serbes, la Ćele-kula à Niš, voit arriver les secours indispensables. Avant qu’il ne soit trop tard.

Traduit du serbe par Alain Cappon

Publié dans le magazine NIN le 15 septembre 2011.

 

Date de publication : juillet 2014

 

> DOSSIER SPÉCIAL : la Grande Guerre
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Le poème titré "Salut à la Serbie", écrit en janvier 1916, fut lu par son auteur Jean Richepin (1849-1926) lors de la manifestation pro-serbe des alliés, organisée le 27 janvier 1916 (jour de la Fête nationale serbe de Saint-Sava), dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne. A cette manifestation assistèrent, â côté de 3000 personnes, Raymond Poincaré et des ambassadeurs et/ou représentants des pays alliés.

Grace à l’amabilité de Mme Sigolène Franchet d’Espèrey-Vujić, propriétaire de l’original manuscrit de ce poème faisant partie de sa collection personnelle, Serbica est en mesure de présenter à ses lecteurs également la photographie de la première page du manuscrit du "Salut à la Serbie".