Svetlana Velmar-Janković

Isidora Sekulić, notre contemporain

 


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Isidora Sekulić
Svetlana Velmar Janković

 

Est-ce possible ? Se peut-il vraiment que, plus de cinquante ans après sa disparition, Isidora Sekulić demeure pour nous un contemporain vivant ? De la même façon, quasiment, que dans la vision et l’interprétation de Jan Kott Shakespeare demeurait le contemporain des hommes des temps ultérieurs qui s’écoulèrent des siècles durant après qu’il se fut éclipsé de sa vie ?

Si nous cherchons à répondre à la question « Aujourd’hui, où trouver Isidora Sekulić ? » il nous faut absolument prêter l’oreille à sa voix qui, du passé, de son temps, parvient dans le nôtre et tâcher de comprendre ce qu’elle nous dit.

C’est à dessein que j’ai porté mon choix sur l’une de ses voix qui, par sa tonalité, nous rapproche d’un thème que plus personne aujourd’hui ne semble invoquer ni juger intéressant. Pourquoi alors l’avoir choisi s’il apparaît perdu, refoulé, voire tombé dans l’oubli, si, plus généralement, personne n’en garde même le souvenir ?

Ce thème, qu’est-il donc ?

Je veux parler de ces valeurs qui, à la fin de la première décennie du XXIe siècle, ne présentent ni attrait ni intérêt car elles n’appartiennent pas au monde des valeurs matérielles mais à celui des valeurs morales et spirituelles vers lesquelles Isidora Sekulić se tournait en premier lieu quel que fût l’objet de ses pensées ou de ses écrits.

Mais le dos tourné à la direction dans laquelle regardent la plupart de ceux qui traversent notre quotidien, comment peut-elle être tenue pour notre contemporain, et comment sa voix s’entend-elle dans notre présent ?

Ces lignes s’efforceront de parvenir à l’une des réponses possibles à cette interrogation qui, telle est ma conviction, revêt une importance égale pour Isidora Sekulić et pour nous tous.

Écoutons d’abord sa voix imprimée dans des mots enregistrés dans de courts textes que les rédacteurs de ses Œuvres complètes éditées par Matica srpska en 1966 ont réunis sous le titre « Sitni zapisi » [Miniatures]. Voici deux extraits des pages 429 et 430 ; le premier dit :

« Les plantes poussent et grandissent si paisiblement qu’elles paraissent ne rien faire. Elles tendent vers la perfection en matière de beauté non par leurs ressources et leurs actes mais sous la conduite exclusive de forces supérieures. D’où la présence en toute plante de quelque chose de sacré. »

et le second :

« Tant qu’il est accessible à la honte, l’homme ne peut souhaiter une liberté égoïste, sans bornes. La honte recèle de l’infaillibilité ; le trouble né de la honte est un vestige de paradis. Quand il baisse les yeux vers la terre et se met à chiffonner son mouchoir, c’est alors qu’il est le meilleur, c’est alors que tu devrais l’aider de toute ta force. »

Nous ignorons quand Isidora Sekulić a consigné ces deux réflexions, selon toute vraisemblance incidentes, et à des occasions à l’évidence fort différentes. Ce pourrait être à n’importe quel moment de sa longue période de création.

Ces notes remontent-elles aux années de l’avant-Première Guerre mondiale ou au temps de cette même guerre ? Il se peut tout autant qu’elles datent des deux décennies de l’entre-deux-guerres, de sa période la plus féconde en tant qu’essayiste. Ou ont-elles été écrites dans le silence où elle se tint cloîtrée pendant l’occupation allemande de la Serbie lors de la Seconde Guerre mondiale ? Ou plus tard encore quand elle portait en elle toutes les expériences douloureuses et tous les espoirs ravivés de l’après-guerre ? Ces notes qualifiées de brèves et d’incidentes ont vu le jour en dehors du temps, de tout temps, et me paraissent, pour cette raison, essentielles. En notant cette pensée sur les plantes, Isidora Sekulić révèle son incroyable capacité d’identification, et savoir à quelle période de sa vie cette pensée appartient n’a aucune espèce d’importance : à cet instant elle voit cette plante, certes comme un être vivant, mais aussi comme une possible composante de sa propre personnalité et de la personnalité de tout autre être vivant ; d’où sa meilleure compréhension de son existence à travers le sens de l’existence d’une plante qu’elle prend libérée de toutes les exigences immédiates de la durée, paisiblement tournée vers le haut, vers le ciel. C’est peut-être là qu’est l’élément déclencheur de l’éros créatif d’Isidora Sekulić, dans cette capacité à s’identifier à l’Autre qui peut être n’importe quelle autre créature sur terre, visible comme invisible, matérielle comme immatérielle : une plante ou un enfant, un poème ou une joie, un poète ou une source d’eau, une pensée ou un nuage. Tout est substance si elle se révèle, tout est essentiel s’il est vivant car puissant dans l’apparence de la durée et dans le tout-puissant cours du transitoire.

La seconde citation nous offre une autre forme d’identification chez Isidora Sekulić, à partir d’un autre point de la durée existentielle. Dans la première, elle s’identifiait à une plante, cette fois à un être humain. Dans la première elle se rapprochait de l’objet de son observation, une plante, en maintenant une distance, pour elle-même par le biais de la réflexion philosophique. Dans la seconde elle se montre attachée à l’expérience psychologique d’union spirituelle avec l’Autre, et ce, quand ce dernier est dans une situation de totale faiblesse, à l’instant où il est saisi de honte, un sentiment, dirait-on, aujourd’hui totalement inconnu car en disparition. Il est peu probable que nos jeunes générations seraient en mesure de le reconnaître ou de le nommer si, par quelque hasard, il venait à se manifester. De nos jours la honte est une sorte de rebut moral, un sentiment rejeté dans les strates historiques d’un passé refoulé. Mais attention, que nous dit Isidora Sekulić ? Le trouble né de la honte est un vestige de paradis. À son époque, la première moitié du XXe siècle, on voyait déjà donc clairement que la honte, ce profond embarras ressenti après une faute que l’on a soi-même commise est une souffrance psychologique causée par un ratage d’ordre moral, une souffrance qui, du fait précisément de son exceptionnelle rareté est un vestige de paradis ! Nous saisissons d’emblée la somme de sous-entendus qui se dissimulent dans ce syntagme habilement forgé : vestige de paradis. Dans cet imaginaire et lointain paradis, et peut-être bien aussi dans le paradis de Laza Kostić[1], pouvait exister le sentiment de la faute personnelle dont la conscience chrétienne s’accable lourdement, mais ce n’est pas ce que sous-entend Isidora Sekulić : dans cette citation, et je pense ne pas faire erreur dans mon interprétation, de paradis est synonyme de bonheur suprême, céleste, tout comme dans le plus beau poème de Laza Kostić. Dans la mesure où, plus récemment, on croit peu au bonheur céleste et que la honte, si elle subsiste quelque part, demeure avant toute chose l’expression d’un embarras et d’une confusion, Isidora Sekulić entend son Autre pris de honte à l’instant où « il baisse les yeux vers la terre et se met à chiffonner son mouchoir ». Mais que se passe-t-il quand elle voit un être humain figé sous les assauts de sa propre honte, brisé, rompu au fond de lui-même ? Elle le regarde certaine de voir un être qui donne la meilleure expression de lui-même parce que dans un moment d’extrême faiblesse, de totale impuissance, de disposition au repentir. C’est alors que tu devrais l’aider de toute ta force, conseille-t-elle et à elle-même et à cet Autre qui, quoique invisible, se tient néanmoins en permanence à ses côtés en tant que double moral, y compris lorsque, comme ici, elle assume le rôle de conseiller.

Kostic Laza

Laza Kostić

Mais ces conseils ne sauraient être effectifs sans l’existence chez l’être humain de la honte, de ce vestige de paradis, sans l’existence aussi de cet Autre, de cette ombre humaine qui accompagne ou suit l’être accablé par la honte et qui est prête à secourir son compagnon d’infortune défait, de cet Autre capable et d’entendre et d’écouter et de porter secours. Je ne sais d’où me vient cette certitude que je ne saurais étayer : Isidora Sekulić a dû méditer et noter cette pensée sur la honte avant la Première Guerre mondiale, dans cette société qui existait avant la première des guerres du XXe siècle qui voit se briser et s’effondrer toutes les valeurs mentales et spirituelles, matérielles et morales, tous les espoirs, la foi en l’homme et en Dieu ; ce n’est qu’à cette époque, avant ce tourbillon d’enfers guerriers, qu’elle a pu étudier l’homme qui portait la honte comme un vestige de paradis, l’adopter par sa compréhension et, le plus important, la tenir comme l’une des composantes essentielles de la personnalité morale, une composante qui pousse à s’interroger sur les valeurs éthiques quand toute éthique se voit balayer par l’impensable cruauté et le plus impensable encore égoïsme de l’homme. Je pense que ce n’est pas sans raison qu’Isidora Sekulić s’est gardée d’écrire sur le premier et célébré recueil de Miloš Crnjanski La Lyrique d’Ithaque où, dans le cycle « Poèmes du Vidovdan », le poète jusqu’alors pris dans l’indicible étau du désespoir et du mal de l’amertume chante en vers l’expérience de la Première Guerre mondiale. Peut-être que les dires de Crnjanski dans « Hymne » ont-ils paru à Isidora Sekulić trop directs, voire comme une expérience de la guerre exprimée avec une brutalité excessive, tel un cri sauvage poussé dans les cauchemars d’un homme anéanti de l’après-guerre, mais, tout en ne l’acceptant pas, elle a dû percevoir dans l’horreur chantée du désert spirituel de la guerre la menace que laissait planer le futur qui s’annonçait. Il ne fait plus de doute aujourd’hui que ces vers ont pu devenir l’hymne des survivants des nombreuses guerres du siècle dernier, tant balkaniques qu’européennes et mondiales ; c’est pourquoi il arrive parfois, et de nos jours encore, qu’on en sente l’effroyable actualité :

Nous n’avons rien.
Ni Dieu ni maître.
Notre Dieu est le sang.

écrit Crnjanski en 1919, puis ceci qui résonne en écho dans notre présent :

Cimetières et montagnes s’épanouirent
Les vents dispersèrent les aurores sur les escarpements ;
Pour nous ni mère ni maison
Ni maisonnette ni enfants.
Pour nous seul reste le sang.

C’est ainsi que Miloš Crnjanski, dans « Poèmes du Vidovdan », décrit l’expérience de la Première Guerre mondiale, une guerre qui, des dizaines d’années encore après qu’elle eut pris fin, est restée pour Isidora Sekulić, « la destruction la plus fatale de l’esprit et de l’âme humaine, de la force spirituelle et de la foi ». Les guerres qui, ultérieurement, marqueront l’ensemble du XXe siècle ne feront que confirmer et approfondir ce qui avait été finalement mis au jour pendant la Grande Guerre : il n’existe pas de culture et de civilisation qui puissent maîtriser et dominer les lois séculaires qui gouvernent la nature humaine au premier rang desquelles la cruauté, l’égoïsme, l’appel à verser le sang et à donner la mort;

Crnjanski portrait 6

Miloš Crnjanski

Je ne me méprends sans doute pas en affirmant qu’après l’expérience de la Première Guerre mondiale, Isidora Sekulić ne pouvait plus voir en la confusion née de la honte un vestige de paradis. Ou bien… si ? Peut-être qu’alors, après cette infernale tempête et ces tempêtes d’enfers, ce don rare qu’est la honte, conservée par miracle en l’être humain, s’est avérée le véritable vestige du paradis lui-même, la preuve de la capacité de l’homme après tout à reconnaître et le péché et la faute et à affirmer sa foi dans le sens de l’existence. À maintes reprises la personnalité d’Isidora Sekulić m’est apparue tissée d’une multitude de fils d’esprit, d’intelligence, d’intuition, de perspicacité : pendant l’une de mes approches, j’ai pressenti que dans l’une de ses personnalités vivait de même une plante qui, comme toute plante, avait selon son expression, quelque chose de sacré. Chez Isidora Sekulić cette plante avait pareillement la force de pousser paisiblement, de paraître ne rien faire, d’être libérée de toute réflexion sur l’utilité de ses actes, de s’adonner au perfectionnement de sa pensée et de sa perception de la moralité. Est-ce en cela qu’elle constituait une exception tant à son époque qu’à la nôtre ? Qu’y avait-elle en elle d’aussi exceptionnel ?

Était-ce le choix qu’elle faisait de la perte sans envisager aucunement un compte où aurait pu figurer la perspective d’un possible gain ? Ou cette forteresse d’épaisse solitude dans laquelle elle s’était depuis longtemps recluse ? Ou les amples provisions qu’elle avait faites lors de son abondante cueillette de fruits secs, lumineux, perlés, aux branches du savoir dont elle se nourrissait assidument ? Beaucoup de ces ingrédients spirituels se comptent chez Isidora Sekulić mais ils ne suffisent pas pour comprendre ce qui la rend exceptionnelle. Je crains néanmoins qu’elle se serait franchement fâchée en nous entendant utiliser le mot exceptionnelle pour décrire cette particularité qui était la sienne et qu’elle reconnaissait de si mauvais gré. Nous ne devrions surtout pas perdre son point de vue sur ce thème que nous venons d’effleurer, et je citerai donc ces phrases extraites du « Problème de la personnalité exceptionnelle », essai qu’elle écrivit en 1932 :

« Parmi nous, les hommes d’aujourd’hui, la tendance visant à aimer et à construire l’exception s’est imposée. Le nombre de personnes chez qui l’aspiration à l’exception agit de manière agressive s’est multiplié et se multiplie encore. S’élever coûte que coûte au-dessus de ses contemporains, au-dessus, naturellement et surtout, des gens d’une même ville et d’une même rue. S’élever de la manière la plus insolite et, si possible, la plus dangereuse, en quelque sorte comme la tour penchée de Pise. C’est là pour le monde une source de malheurs. Ce besoin agressif d’atteindre l’exception est bien présent mais ne peut se satisfaire pleinement. Non pas parce que l’aspiration est insuffisamment forte, mais parce que par essence, ce n’est pas une aspiration. Mais elle perdure et va son chemin. Les avancées de la recherche en matière de technique ont pénétré toutes les fonctions vitales. Ce qui n’existe pas encore sera inventé. Ce qui porte une ressemblance à quelque chose deviendra à la longue ce quelque chose. Partout il y a un aiguillon, et un aiguillon qui l’emporte sur cet aiguillon. Si on regarde au fond de ces gens, tous, comme ces barques étranges dans les canaux, restent sur place et balancent leurs très hauts mâts. Une seule et unique tendance plutôt qu’une pleine activité, un style de vie exceptionnel plutôt que la vie.

Plutôt qu’une aspiration agressive la présomption agressive ; la présomption inhumaine d’un temps inhumain et pusillanime ; la présomption et les forces de substitution les plus diverses. Les hommes vivent pour le succédané et s’entretuent pour lui. […] Telle est l’époque que nous vivons. Non que l’on ne travaille pas, mais les forces s’exercent sans direction aucune ; quant aux hommes, ce ne sont pas des personnalités. Quantité d’agressions et peu d’expansion. L’homme ne comprend pas l’homme, et le monde veut émerveiller. »

Isidora Sekulić ne nous donne-t-elle pas l’impression d’avoir écrit ces lignes le regard tourné vers notre époque, vers l’année 2010?

Non, nous ne l’offenserons pas en évoquant son exception car celle-ci est d’une tout autre trempe de celle dont elle parlait il y a presque quatre-vingts ans, et même si ces phrases semblent avoir été écrites maintenant. Maintenant, exactement. De nos jours. Elle nous suit dans notre époque avant tout parce qu’elle a su observer ce qui rattache substantiellement son temps et celui qui s’annonçait. La fracture toujours plus profonde entre les hommes ne lui échappe pas, ni l’indifférence toujours plus perfide face au malheur des Autres, ni l’égoïsme toujours plus affiné et souvent affublé du masque de la préoccupation et de la promptitude au sacrifice. Nous devons admirer la capacité d’Isidora Sekulić, elle qui avait vraiment fui la tentation, le piège tendu par toute sensualité, à pénétrer si profondément l’idée de sensualité afin d’accéder à son sens même. Dans le monde des sens, en particulier ceux qu’elle ne cherchait nullement à découvrir, rien ne semble lui être demeuré inconnu car la réflexion était son outil essentiel de la connaissance : elle lui donne la force de s’identifier avec l’Autre, notamment s’il est au nombre des perdants dans la lutte pour la gloire.

Dans l’acte d’identification avec le créateur sur lequel elle se penche, mais plus fréquemment encore ses réalisations et, surtout, l’élaboration de l’œuvre artistique, Isidora Sekulić observe parallèlement le monde qui l’entoure et, si solide dans sa droiture morale, parvient avec un réalisme parfait à la signification des scènes en tous genres qui se présentent à elle. Dans l’une des pages de ses textes dits brefs et pourtant si fondamentaux, dans l’une de ces notes qui sont tels des commentaires lucides sur la réalité, elle dit :

« Quelle est la source d’énergie la plus intarissable du monde civilisé ? La soif ininterrompue, active jour et nuit, d’argent. »

Cette affirmation d’une réelle fermeté, calme, est exprimée sans regret, sans recherche des causes, sans pathétique. Sur cette même page 433 d’Instants analytiques, nous trouvons le regard que cette voyageuse visionnaire des années 1930 porte sur l’image assombrie dudit globe terrestre alors que s’entrevoit déjà le nuage noir de la Seconde Guerre mondiale.

« Se multiplient uniformément les villes qui sont grandes par leurs besoins sans cesse croissants d’espaces immenses où danser et s’adonner aux jeux d’argent ; de stades immenses où la jeunesse fera montre de l’adresse toujours plus nouvelle de ses pieds et de ses mains désœuvrés. Alors que chaque jour au petit matin la poste mondiale fait connaître la lassitude du monde. Des armées entières du monde du travail, des peuples et de continents entiers sont dans l’errance. Chaque jour au petit matin se trouvent devant notre porte des naufragés qui ne savent que faire ni où aller, et qui quémandent de l’aide comme des mendiants. Notre civilisation basée sur la réclame et la séduction dispose d’artifices considérables pour dissimuler sa banqueroute. »

Que sent-on dans ces lignes : l’expérience fraîche encore de la grande crise économique mondiale de 1929 ou perçoit-on déjà la grande crise économique mondiale actuelle qui voient certains peuples relever légèrement la tête et d’autres toujours pas, cette crise de 2008-2009 qui nous lamine tous encore en 2010 ?

Éclairée par une étrange intuition, notre visionnaire Isidora Sekulić pouvait-elle entrevoir tout cela dans différents temps ? Effectivement, semble-t-il. Sa réflexion avait le pouvoir de pénétrer le temps, mais d’une manière différente de celle du grand homme de science qu’était Milutin Milanković. De deux ans son cadet, avec un esprit rompu aux mathématiques, il pénétrait dans l’univers d’événements pour nous incompréhensibles ; avec son esprit poétique, taillé aussi finement que du cristal, elle pénétrait les ombres toujours plus épaisses du gros temps qui approchait, redoutant toujours plus en secret le châtiment du Seigneur qui est un grand guerrier comme le dira, citant la Sainte Bible, à la fin du XXe siècle, mais bien après le départ d’Isidora Sekulić, un autre poète également visionnaire, Ivan V. Lalić. Plus profondément que quiconque, plus substantiellement aussi, Lalić montre dans son dernier recueil, Četiri kanona [Quatre Canons], une grande foi en Dieu qu’il partageait avec Isidora Sekulić et une terreur plus grande encore du doute en Sa justice. Depuis maintenant dix ans qu’Ivan B. Lalić a disparu dans l’éternité, j’éprouve un grand regret : qu’il n’est pas été donné à Isidora Sekulić de découvrir Quatre Canons. Rencontrer l’un de ses véritables parents spirituels, ce que furent Laza Kostić ou Momčilo Nastasijević, l’aurait, j’en suis certaine, illuminée. Ou elle aurait senti une intimité plus grande encore qu’avec le jeune Rastko [Petrović] en son temps car Lalić appartenait à la génération littéraire encore en voie de constitution quand elle se préparait déjà pour le départ final : si elle en avait eu l’occasion, elle aurait reconnu dans le recueil le plus mature d’Ivan B. Lalić une prière moderne pour le sens de la foi.

Lalic V Ivan portrait

Ivan V. Lalić

Voici ce que disent les deux dernières strophes du troisième poème du Premier Canon :

Le Seigneur décompose, de nouveau recompose les choses
Expressives et sensuelles : il brise, rompt et joint,
Soude, colle, forge, fond sans couture
Quand l’envie le prend : les vagues marines, par exemple,
Et fait que les épuisés recouvrent leurs forces.
 
Étoile de mer, toi qui es un jardin clos,
Vois-tu cette rupture dans le cœur des choses aimées,
Entends-tu le bruit malsain dont bat le cœur du monde ?
Et le millénaire fond comme tant de cierges
Devant une tombe vide, à Jérusalem.

De même que sa plante qui n’exige rien, qui ne fait que pousser vers le haut, vers le ciel, et conserve par-là même le souffle de sa sainteté, Isidora Sekulić se consacrait à la prière comme une forme d’ascension sur l’échelle de l’humilité et de l’expiation, vers Dieu, mais à l’abri de tout œil humain : elle supportait difficilement que les autres doutent de la foi en la foi. Né à une époque où la remise en cause de toute les valeurs régnait souverainement dans les esprits européens les plus forts de la seconde moitié du XXe siècle, Ivan V. Lalić est resté un grand sceptique mais est devenu aussi quelqu’un qui priait avec une ferveur immense, qui avait espoir et foi dans le don de la clémence du Seigneur. Les cinquante et quelques années qui séparaient Isidora Sekulić et Ivan V. Lalić dans leur existence terrestre aujourd’hui ne comptent plus car les chercheurs littéraires actuels auront tôt fait d’établir la parenté de leur substance spirituelle. J’ai la quasi-certitude qu’elle aurait reconnu sa réflexion très angoissée dans le vers d’Ivan V. Lalić précédemment cité : Entends-tu le bruit malsain dont bat le cœur du monde ?

Elle l’entendait et se défendait par une grande activité et la prière ; aussi ouverte à la réception des missives du bien qu’aux messages du mal, elle ne fermait pas les yeux devant quoi que ce soit. Dans l’un de ses courts essais que je distinguerai tout particulièrement pour l’harmonie parfaite à laquelle elle est parvenue dans sa présentation du récit de voyage de Miloš Crnjanski L’Amour en Toscane, surtout dans sa présentation de l’exceptionnelle qualité littéraire de son évocation des éclatantes beautés de la Toscane, mais aussi de sa glissade miraculeuse sur le sentier savonneux du goût et de la morale : Isidora Sekulić plaide en faveur de Crnjanski et contre elle-même, trouvant que tous deux étaient unis par la même tâche d’appartenance à l’art, et, ce, sans qu’il y eût une quelconque compensation ou récompense à la clé.

« L’artiste, dit-elle, celui véritable, crée à partir, non pas d’une propriété, d’une image ou de la satiété, mais à partir de rien. D’une pensée, d’un son. Et quand il crée ainsi, il sort du besoin et de l’équilibre de l’homme ; il travaille, totalement seul et les mains propres. »

Je suis convaincue que dans cette dernière phrase Isidora Sekulić se décrit avec une très grande exactitude en tant que créatrice. Droite dans sa solitude, les mains propres et se consacrant pleinement à sa réflexion portée à l’interrogation et à sa parole créatrice, elle qui se présente à nous comme notre contemporain et que nous recevons comme tel, évoque peut-être la photographie qui illustre la première de couverture de Služba [Services], le tome 12 de ses Œuvres complètes éditées par Matica srpska en 1966.

Sekulić Služba

La première de couverture de Služba

Sur cette photo sombre, en noir et blanc, on voit, de dos, une vieille femme aux cheveux probablement blancs ramassés en chignon. Ce serait là une photo fort ordinaire de dame âgée si Isidora Sekulić n’avait pas la main gauche courbée vers sa colonne vertébrale, avec des doigts fins, longs, tendus, singulièrement jeunes et prêts à défendre son corps contre une possible douleur spirituelle intérieure et peut-être aussi physique. Et si cette douleur, ils la sentaient ? En marchant ainsi vers une solitude presque matérialisée ─ sur la photographie se devinent en arrière-plan des marches isolées qui mènent à une porte distante près de laquelle se profile un empilement de bois de chauffage ─ elle semble tourner délibérément le dos au cours invisible que suit, en grande partie, notre monde contemporain, un cours inarrêtable orienté vers le profit matériel, le succès, la fortune et la jouissance d’un pouvoir toujours plus grand. Isidora Sekulić demeure une figure sculptée dans l’effort spirituel et dans la résistance à tout ce qu’elle tenait pour une menace pesant sur le monde entier. Dans le dernier texte qu’elle écrivit pendant l’hiver 1958, quelques semaines à peine avant son décès, sollicitée par la rédaction d’un journal qui lui demandait de s’exprimer sur le thème « Regard sur le monde », elle termina sa courte réponse par ces phrases :

« L’homme d’aujourd’hui se précipite tête baissée comme jamais personne avant lui ! Ses victoires sont grandioses, surhumaines. Il crée un déluge pour que l’eau s’enflamme de lumière et de l’énergie du feu. Il embrase un volcan où bon lui semble, dans un infime atome ou au-dessus de tout un continent et de tout un peuple… Est-il frappé lui aussi de limites, doit-il revenir à la terre et au pain ? Si jamais il devait en être ainsi, deux questions lourdes d’inquiétude se posent à nous. Qu’en sera-t-il de lui ? Qui, alors, sera-t-il donc ? »

Il semblerait que ces deux questions soulevées par Isidora Sekulić il y a plus d’un demi-siècle n’ont jamais été plus actuelles qu’aujourd’hui. Jamais plus importantes, jamais plus clairvoyantes. Visionnaire mais aussi notre contemporain et notre contemporaine, elle a posé ces questions au moment idoine, avec une grande inquiétude pour le futur de l’homme. Partageons-la avec elle car la nôtre aujourd’hui s’est accrue, et les réponses aux questions qu’elle nous a laissées ne nous parviennent pas encore des ténèbres qui voilent le temps futur. Il ne reste que l’espoir en la force de la réflexion si celle-ci se montre un jour disposée aux limites, à marquer un arrêt devant les abîmes du mal qu’Isidora Sekulić a, peut-être la première d’entre nous, devinés au siècle passé. Et il reste sa terrible interrogation : Qu’en sera-t-il de l’homme ? Qui sera-t-il, cet être humain dans le futur ?

Traduit du serbe par Alain Cappon

Discours de réception à la SANU [2], 23 mai 2010.

In Glas / SANU, vol. 415. Odeljenje jezika i književnosti, vol 26, 2010, p.11-19.



[1] Svetlana Velmar-Janković fait ici allusion au poème "Santa Maria della Salute". Note du traducteur.

[2] Srpska akademija nauka i umetnosti [Académie serbe des sciences et des arts]. Note du traducteur.

 

Date de publication : octobre 2017

> DOSSIER SPÉCIAL : ISIDORA SEKULIĆ

 

Date de publication : juillet 2014

 

> DOSSIER SPÉCIAL : la Grande Guerre
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Le poème titré "Salut à la Serbie", écrit en janvier 1916, fut lu par son auteur Jean Richepin (1849-1926) lors de la manifestation pro-serbe des alliés, organisée le 27 janvier 1916 (jour de la Fête nationale serbe de Saint-Sava), dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne. A cette manifestation assistèrent, â côté de 3000 personnes, Raymond Poincaré et des ambassadeurs et/ou représentants des pays alliés.

Grace à l’amabilité de Mme Sigolène Franchet d’Espèrey-Vujić, propriétaire de l’original manuscrit de ce poème faisant partie de sa collection personnelle, Serbica est en mesure de présenter à ses lecteurs également la photographie de la première page du manuscrit du "Salut à la Serbie".