Svetlana Velmar-Janković

De la poésie

 

Velmar Jankovic S portrait 1

Svetlana Velmar-Janković

 

Igor Stravinski a un jour affirmé que les hommes aiment, non pas connaître la musique, mais reconnaître dans la musique. Sur le sujet de la poésie, il est possible, en paraphrasant Stravinski, de déclarer pareillement : les hommes aiment, non pas connaître la poésie, mais reconnaître dans la poésie. Reconnaître, en l’occurrence, signifie entendre de nouveau, en soi, les échos non pas d’un simple souvenir, mais de ce qui est plus étoffé qu’un souvenir. Plus on lit, plus on répète un vers, un poème, plus on le perçoit intimement. À chaque nouvelle récitation, ce vers, ce poème paraît révéler une nouvelle signification, un nouveau contenu, une nouvelle lumière. C’est peut-être dans cette découverte progressive que réside l’une des plus grandes énigmes magiques de la poésie.

La poésie participe à la vie du lecteur, de même que le lecteur participe à la vie de la poésie. Elle exige un lecteur attentif, mais aussi appliqué. Il montre quant à lui plus d’exigence à son égard que vis-à-vis d’une nouvelle ou d’un roman, d’un essai ou d’une pièce dramatique. D’où les fréquents malentendus qui entourent la poésie.

La poésie moderne, de notre temps, est justement celle qui donne lieu au plus grand nombre de malentendus ; celle aussi, à en croire les statistiques, qui se lit le moins. D’où ce paradoxe, apparent : la poésie se lit peu mais s’écrit beaucoup.

La poésie moderne a dû attendre son lecteur. Nous l’avons dit, ce que le lecteur aime dans la poésie, c’est reconnaître. Accoutumé à un tout autre genre de poésie, le lecteur de jadis, le premier à découvrir celle moderne, avait beau faire, il n’y reconnaissait rien. D’où son rejet. D’où sa sensation que les vers de Maïakovski n’étaient que des slogans politiques mal tournés, et la poésie de Crnjanski un impudent dialogue avec le sacré. À l’époque de leur parution, les poèmes de Rastko Petrović furent jugés hermétiques, inaccessibles. Aujourd’hui, même qui n’est plus dans sa première jeunesse mais demeure un lecteur de poésie avisé, pareille interprétation de la poésie moderne de la première période paraîtra à tout le moins insolite, pour ne pas dire ridicule. Habitué déjà à vivre en présence de cette poésie, habitué à en sentir la proximité, ce lecteur a appris à reconnaître en elle. Les compositions des poètes de la première génération ont, selon l’expression de Dušan Matić « éclos en lui ». Suffisamment de temps s’est écoulé pour permettre cette éclosion. D’où l’incapacité désormais de notre lecteur à comprendre que cette poésie ait pu être qualifiée d’incompréhensible.

Petrovic Rastko portrait

Rastko Petrović

Avec le début des années 50 semble s’achever dans la poésie moderne la période que nous avons désignée, conditionnellement, comme celle de l’analyse des possibilités poétiques, et qualifiée, de manière tout aussi conditionnelle, de première période de la poésie moderne. S’il est possible de s’exprimer ainsi, s’est constitué un fonds d’expériences et de découvertes des potentialités de la poésie moderne. En nombre sans cesse croissant sont les poètes qui, chacun à sa manière, tiennent ces expériences et découvertes pour fondamentales : elles restent leur point de départ, mais ils ne s’en satisfont plus et orientent de plus en plus leurs efforts vers une forme de synthèse de la connaissance de l’homme moderne et de la poésie moderne. D’où la tonalité différente de leurs voix comparée à celles de leurs immédiats prédécesseurs. Mais pouvait-il en être autrement ? Distincte de celle que nous sommes à même de reconnaître, cette poésie nous paraît insuffisamment proche : elle suscite des malentendus. Faut-il qu’il en soit ainsi ? Qui goûte la poésie de Maïakovski ne peut-il faire sienne celle de Voznesenski ? Qui murmurait autrefois les vers de Crnjanski ne pourra-t-il pas chuchoter aussi ceux de Stevan Raičković ? Qui a découvert le surréalisme français ne sera-t-il pas en mesure de reconnaître la poésie de Michaux ? Évidement que si : les continuités existent dans la poésie moderne et, au prix d’un léger effort, elles ne sont pas difficiles ni à sentir ni à établir. Quand on lit, aujourd’hui, que la poésie s’écrit beaucoup et se lit peu, ce n’est là qu’une vérité partielle. Il y avait autrefois, du moins chez nous, en Serbie, peu de poètes et, semble-t-il, davantage de lecteurs ; de nos jours, les poètes sont en plus grand nombre et il semble qu’il y ait moins de lecteurs. Le lecteur de poésie actuel, de notre époque, a plus que jamais le choix en matière de poésie ; il opte pour celle qu’il reconnaît et dans laquelle il reconnaît – pour la poésie qu’il aime. Mais qu’elle soit l’œuvre d’une poignée de poètes ou celle d’un seul, cela suffit. Le poète moderne exige beaucoup de son lecteur ; que tous les lecteurs lisent tous les poètes est donc impossible. En conséquence, chaque poète a ses lecteurs, et chaque lecteur a ses poètes. La relation qui existe entre la poésie moderne et le lecteur moderne est, selon nous, insuffisamment connue ; il reste que le phénomène de la poésie moderne ne saurait se découvrir pleinement sans découvrir aussi ce rapport dont dépend le destin de la poésie moderne. Car s’il est indubitable qu’un authentique poète donne beaucoup à son lecteur, un lecteur donne tout autant à son poète.

(1964)

Traduit du serbe par Alain Cappon 

Date de publication : octobre 2017

 

DOSSIER SPÉCIAL : SVETLANA VELMAR-JANKOVIĆ

 

Date de publication : juillet 2014

 

> DOSSIER SPÉCIAL : la Grande Guerre
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Le poème titré "Salut à la Serbie", écrit en janvier 1916, fut lu par son auteur Jean Richepin (1849-1926) lors de la manifestation pro-serbe des alliés, organisée le 27 janvier 1916 (jour de la Fête nationale serbe de Saint-Sava), dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne. A cette manifestation assistèrent, â côté de 3000 personnes, Raymond Poincaré et des ambassadeurs et/ou représentants des pays alliés.

Grace à l’amabilité de Mme Sigolène Franchet d’Espèrey-Vujić, propriétaire de l’original manuscrit de ce poème faisant partie de sa collection personnelle, Serbica est en mesure de présenter à ses lecteurs également la photographie de la première page du manuscrit du "Salut à la Serbie".