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VISION HISTORIQUE ET POLITIQUE

DANS l'ŒUVRE POÉTIQUE DE P. P. NJEGOŠ

par

MICHEL AUBIN


Njegos Pajovic 2

Petar II Petrović Njegoš
par Dragana Pajović

 

Njegoš meurt angoissé par le danger que l'action d'Omer pacha Latas en Bosnie-Herzégovine fait courir à l'Etat monténégrin et aux espoirs d'affranchissement des Serbes. Toute sa vie, il a mis au service de ces causes son activité d'homme d'Etat et son œuvre poétique.  

Le bilan de son règne, si l'on ne considère que la question territoriale, apparaît négatif. Le Monténégro, tel que le lui avait légué le vladika Petar l, a perdu au profit de l'Autriche ses possessions du versant adriatique. L'Albanie lui a enlevé les îlots de Vranjina et de Lesendro sur le lac de Scutari. II n'est pas parvenu, du côté de l'Herzégovine, à affermir sa souveraineté sur Grahovo. Rejetant les conditions offertes par la Porte, Njegoš n'a obtenu ni Podgorica ni la Zeta, ni Scutari ainsi perdu à jamais pour les Slaves du Sud.  

Njegoš, pourtant, a su resserrer les liens qui unissaient déjà Cetinje aux tribus d'Herzégovine, en tisser de nouveaux, qui permettront, à terme, leur intégration au Monténégro. Son irréalisme apparent, son refus de compromis avec les Turcs, achèvent de forger le mythe au nom duquel le pays se battra avec acharnement pendant plus d'un demi-siècle.  

D’abord presque rien que l'arbitre de ses compatriotes et leur porte-parole auprès de l'étranger, souverain d'une idée – la conviction que le Monténégro constituait la dernière parcelle inaliénable de terres serbes demeurées libres – Njegoš a su s'imposer aux Monténégrins, en devenir le monarque absolu. Et il devient ainsi, en dépit de son idéologie panserbe, le fondateur de son pays : son œuvre poétique, reflet de la sensibilité populaire monténégrine, crée un culte dans lequel communient tous les Monténégrins et qui, paradoxalement, pourra devenir pour maints d'entre eux l'élément d'un sentiment national propre.  

Il a su déjouer les intrigues autrichiennes, turques et russes qui lui suscitaient des rivaux et s'imposer à l'Europe comme le souverain de son pays. Il a su faire reconnaître, au moins officieusement, l'indépendance du Monténégro à l'Autriche et aux pachas voisins, la faire sentir à la Russie.  

Encore vladika, il règne déjà en prince. Danilo, son successeur, n’aura pas de mal à se faire accepter de son avènement, par ses compatriotes comme par les Puissances, pour souverain laïque du Monténégro.  

Dès son enfance, alors qu'il n'est pas même encore désigné pour succéder à son oncle, les premiers poèmes de Njegoš sont inspirés par le souci de maintenir l'union et la combativité des Monténégrins. Ils n'ont pour but, limité, que de les informer et de les influencer. Njegoš n'est encore que l'auxiliaire de Petar I, dont il poursuit l'œuvre de propagande orale.  

Son premier poème de longue haleine, Glas Kamenštaka, s'adresse à l’étranger, aux Russes surtout, dont il attend le salut. Il le compose pour des raisons analogues à celles qui avaient fait écrire à son prédécesseur Vasilije l'Istorija o Černoj Gori.  

Son œuvre poétique s'élèvera ensuite bien au-dessus des ambitions, modestes sur le plan littéraire, des évêques Vasilije ou Petar I. Mais il en est le continuateur et leurs préoccupations ne lui seront jamais étrangères. Il adopte le schéma de l'histoire monténégrine qu'ils ont tracé, met en valeur le rôle de sa dynastie auquel, à ses yeux, le Monténégro doit son indépendance et le regroupement autour de lui des tribus limitrophes. Mais il exprime aussi sa propre conception du destin monténégrin, qu'il détache de la Russie et replace dans une perspective serbe. Le Monténégro, pour lui, est le refuge des Serbes qui n'ont pas accepté l'asservissement après la défaite de Kosovo : il est le « nid », « l'étincelle », « l'embryon de la Serbie », « l'exemple vivant » du combat à mener contre les Turcs. Gorski Vijenac donne à ces images toute leur gloire héroïque, le dessein libérateur du vladika Danilo anticipant de plus d'un siècle l'insurrection de Karageorges. La lutte du Monténégro, placée sous l'invocation de Miloš Obilić, annonce la bonne nouvelle de l'affranchissent de toute la nation. Car Njegoš ne se contente pas, comme ses prédécesseurs, de plaider la cause de son pays, il en exprime et cherche à en définir le sentiment national.  

Les Serbes installés en Hongrie avaient pu se créer une élite intellectuelle qui avait élaboré leur conception de la nationalité. Exposés, dans l'empire des Habsbourg, aux pressions de la propagande catholique, ils s'appuyaient sur l'église orthodoxe pour maintenir leur identité nationale. Les métropolites de Sremski Karlovci, leurs chefs spirituels, se considéraient comme les successeurs des patriarches serbes et gardaient jalousement les traditions de l'ancien royaume du Moyen-Age. Pour les Serbes de Hongrie, l'idée de nationalité restait donc intimement liée à la confession orthodoxe comme au passé des dynasties d'autrefois. Tel était l'enseignement qui ressortait de l'œuvre de leurs écrivains, d'historiens come Julinac ou Rajić, de poètes comme Mušicki.  

Lorsqu'il restitue, pour la première fois dans l'un de ses poèmes, le passé monténégrin à l'histoire serbe, Njegoš adopte d’abord des idées de ces écrivains. Dans Zarobljen Crnogorac od vile, il fut du Monténégro, comme Rajić, une parcelle de la Serbie. Comme Orfelin, comme Obradović, il personnifie la Serbie. Et il en fait une déesse inaccessible au commun. A l'instar de Julinac, il date la chute de l'Etat médiéval non de Kosovo, comme faisait la tradition populaire mais de la mort du jeune tsar Uroš.  

Ces influences ne seront pourtant qu'éphémères. Une nouvelle conception de la nationalité se fait jour basée sur la philologie et l'ethnologie, qu'exprime Vuk Karadžić. Karadžić par l’intermédiaire de son maître Kopitar, avait assimilé les idées de Herder, pour lequel le « populaire » – opposé au « littéraire » – est l‘expression la plus authentique de l’esprit national. Dès ses premières publications, il souligne l’importance de la langue et de la coutume populaires comme liens nationaux.  

Njegoš, à Vienne, fait connaissance de Karadžić. Aussitôt dans Srbin Srbima na časti zahvaljuje, il répond à un vers de Mušicki qui donnait la confession pour un facteur de la nationalité, par un vers où il récuse cette fonction de la religion et lui substitue les coutumes. Condamnant le rôle historique de la noblesse serbe et exaltant le courage populaire, un peu plus tard, dans Svobodijada, Njegoš projette dans le passé le jugement de Karadžić qui célèbre les vertus du peuple serbe aux dépens de la « classe supérieure ». Les deux hommes partagent d'ailleurs les mêmes idées sur l'histoire récente de la nation, comme en témoigne la similitude de conception d’Ogledalo srbsko et du quatrième livre des Srpske narodne pjesme.  

Njegoš, jusque dans ses dernières œuvres, restera fidèle à l’idée que c'est au sein du peuple que vit l'âme de la nation. Il ne renie ni l'ethnologie ni la philologie. Il s’attardera longuement, dans Gorski Vijenac, à la description des usages populaires. Il célébrera, dans Pozdrav rodu na novo ljeto, la communauté linguistique, fondement de la communauté nationale. Mais à l'âme du peuple, il prête les traits de l'âme humaine telle que l’influence des idées mystiques de Milutinović et la longue réflexion taciturne qu'il s'impose la lui font concevoir. Il assimile le lointain et glorieux passé de la nation à la pré-existence de l'âme, d'essence divine, à laquelle il croît. Les « Grands », condamnés encore une fois dans Gorski Vijenac, apparaissent dès lors comme des Anges du Mal, responsables de la chute de l’empire serbe du Moyen-Age. Les souverains Nemanjić, eux-mêmes, n’y sont pas épargnés, dont Lažni car Šćepan Mali tourne le culte en dérision. Le sacrifice du « tsar » Lazar à Kosovo, qui accepte la défaite avant la bataille, est passé sous silence. C'est Miloš Obilić, le combattant du désespoir, qui figure comme le demi dieu rédempteur de cette mystique nationale. Car, tout comme l'homme ne diffère de la bête, pour Njegoš, que par le souvenir de son essence divine et par son combat contre le Mal, le peuple n'est nation que par son âme, c'est-à-dire par le sentiment qu'il garde de ses origines, par sa lutte contre l'oppresseur.  

Associant les données des sciences qui créent les certitudes de Karadžić, ou celles du mouvement illyrien, à sa réflexion mystique qu'il étend à l'histoire, Njegoš crée un sentiment national moderne. Il devient le plus puissant poète national de son peuple.

Extrait de l'ouvrage :
Aubin, Michel, Visions historiques et politiques dans l’œuvre poétique de P. P. Njegoš, Paris, Publications de la Sorbonne, 1974, p. 339-342.

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