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MILOŠ CRNJANSKI /TSERNIANSKI

EN MARGE DU POÈME À PRINCIP 

traduit par

Vladimir André Čejović
 et Anne Renoue

 

Gavrilo Princip D Pajovic 
Gavrilo Princip (1894-1918)
par Dragana Pajović

 
 
СПОМЕН ПРИНЦИПУ

О Балши, и Душану Силном, да умукне крик.
Властела, војводе, деспоти, беху срам.
Хајдучкој крви нек се ори цик.
Убици диште Видовдански храм!
 
Слави, и оклопницима, нек умукне пој.
Деспотица светих нек нестане драж.
Гладан и крвав је народ мој.
А сјајна прошлост је лаж.
 
А ко нас воли, нек воли камен голи.
Нек пољуби мржњу и мртве.
Ископане очи, вино што се точи,
у славу убиства и жртве.
 
О правди и победи светој нек умукне крик.
Оцеви и браћа и сестре беху срам.
Освети, мајци нашој, нек се ори цик.
Раји, рити, диште косовски храм.
 
А сунцу и манастирима угушите пој.
Кадифе и свиле нек нестане драж.
Јаук и гробље је народ мој.
А сјајна прошлост је лаж.
 
Мој народ није стег царски што се вије,
него мајка обешчашћена.
Зној и сиротиња и мржња што тиња
у стиду згаришта и стена.
                                   

A LA MEMOIRE DE GAVRILO PRINCIP

 

 

Que se taise le péan pour les Balši et le puissant Dušan.
Honte aux Nobles, aux Ducs et aux Despotes.
Pour le sang insoumis, que s'élève le vivat !
Au meurtrier, dressez le temple de Vidovdan !
 
Que se taise l'hymne aux chevaliers et à la Gloire.
Que disparaisse le charme de la souveraine des saints.
Mon peuple est sanglant, et a faim.
Mensonge est le passé brillant.
 
Qui nous aime, qu'il aime la pierre nue.
Qu'il embrasse la haine et les morts,
Les yeux arrachés, le vin répandu,
A la gloire des meurtres et des martyrs.
 
Que se taise le hourra pour la justice et la sainte victoire.
Honte aux pères, aux sœurs et aux frères.
Pour la vengeance, notre mère, que résonne le cri.
A la populace, aux gueux, dressez le temple du Kosovo.
 
Étouffez le chant au soleil et aux monastères.
Que ternisse le charme des velours et des soies.
Mon peuple est cimetières et gémissements.
Mensonge est le passé brillant.
 
Mon peuple n'est pas l'étendard du tsar dans le vent,
Mais la mère déshonorée.
La haine, la sueur et la misère,
qui couvent sous la honte des cendres et des pierres.
           
 
 
A mon départ pour Vienne, à l'automne de l'année 1913, j'avais laissé une œuvre dramatique à Belgrade, un recueil de poèmes à Sarajevo, et un roman à Sremski Karlovci.

Ce qu'il en est advenu, je ne m'en suis pas soucié.

La lune, elle,  est demeurée au-dessus de ma plaine, telle une faucille.

Temišvar, Rijeka, Ilanča, Belgrade, tout cela tournoyait en moi comme dans un kaléidoscope, et en même temps, tous ces livres lus, en allemand, en hongrois, en italien, en russe, et dans nos traductions.

Dans le train, j'avais sur mon oreiller Les Carnets d'un chasseur de Tourgueniev. L'Europe était en paix, depuis quarante ans déjà.


Au cours d'un voyage, je visitai une mine de sel, dans les Carpates, et cette visite me fit prendre conscience qu'il existait dans le monde des choses fantastiques dont je n'avais aucune idée.

Je ne pouvais pas imaginer ce qui m'attendait à Vienne.

J'avais déjà fait quelques séjours chez mon oncle Vasa Vujić, auparavant, pour des vacances scolaires, mais maintenant je baissais la tête et pensais que je devrais rester chez lui pour toujours. Cette pensée me poussait à m'enfuir de la maison pour aller m'asseoir et tourner sur cette roue qui joue à Vienne le même rôle que la Tour Eiffel à Paris. Maintenant, je la regarde, désuète, dans le film d'Orson Wells sur la Vienne occupée.

En cachette de mon oncle, j'allais également au cirque, que j'aimais beaucoup. J'ai encore en mémoire l'odeur de la sciure, et surtout l'image du gymnaste virevoltant sur son trapèze.

Lorsque la femme s'élançait dans le vide, la tête la première, et que l'homme la recevait avec les mains en haut de son trapèze en poussant un cri "Hop !", je ressentais un frisson de plaisir. Du fait que tout se terminât si bien.

Je suis devenu moderniste très tôt.


Cependant, quand vint le moment de s'inscrire à l'Académie de Commerce, selon le désir de mon oncle, je me rebellai encore une fois. J'allai m'inscrire en Médecine. J'avais l'espoir de devenir médecin, le seul métier qui fût digne d'un poète. Là-dessus, mon oncle me mit à la porte.

Pendant un certain temps, je menai à Vienne une vie difficile.

Mais ma mère finit par se révolter, elle aussi, contre son frère, et me promit qu'elle subviendrait à mes besoins tant que je serais à Vienne.

Je m'installai, alors, dans une pension qui donnait sur l'église de l'ordre des Piaristes et sur une école de jeunes filles (Frau von Thiess Piaristengasse n° 54). A quelques pas de là, se trouvaient un théâtre, à Josephstat, et un petit restaurant où venaient se nourrir les comédiens et les comédiennes quand ils n'avaient plus le sou – ainsi que les cochers, pendant leur attente devant le théâtre. Je dînais là, moi aussi. J'y fis d'intéressantes rencontres.

J'appris à bien connaître toute une partie de Vienne.


Dans cette même pension, logeait un de mes compatriotes, Miloš Birimac, qui, lui, étudiait vraiment à l'Académie de Commerce. Ce grand échalas, de Bašahid, avait un professeur de piano dans la même maison, une Viennoise, et ils jouaient ensemble la  "Mondscheinsonate". Moi, je m'en tenais à un professeur de français, à l'étage au-dessus, qui me lisait Baudelaire avec passion. Quand je regardais une autre femme, à Vienne, elle lançait: "La charogne !" Et moi, le mot que, dit-on, Cambronne a prononcé à Waterloo.


Elle était genevoise et s'appelait Mariette Lauriol. Birimac était un de ces Birimac qui avaient donné au prince Mihailo un de leurs étalons, qu'on peut maintenant admirer sur le monument en bronze dédié au Prince, à Belgrade.

Birimac n'apprit pas plus la "Mondscheinsonate" que moi la grammaire française. Mais, avec cette Française, je parvins à me débrouiller pas trop mal, non seulement pour Baudelaire, mais aussi pour des poètes français plus anciens. Quand arrive le printemps, il me vient encore aux lèvres : "Avril, la grâce..."

Vinaver[1] et plusieurs de mes critiques littéraires, ont écrit que j'avais subi à Vienne l'influence des poètes de cette ville, Hugo von Hofmannsthal, Mombert et les autres. Cela se peut. Moi, je n'en sais rien.

Je sais seulement que je vivais à Vienne, et rêvais de vivre à Paris.


Malheureusement, l'envie d'apprendre la médecine me passa vite, elle aussi. La raison en fut que les étudiants les plus âgés avaient alors pour coutume, à Vienne, d'emmener le "bizuth" dans les sous-sols de dissection, et de lui fourrer dans la main une jambe, un bras ou les entrailles du mort. Pour voir sa faculté de résistance au cadavre.

Vais-je devoir passer ma vie dans cette puanteur ? – me demandai-je.

Et je partis étudier la Révolution française, la Russie, et la philosophie pure. J'étudiais aussi l'histoire de l'art, et passais des journées dans les musées qui, à cette époque, étaient célèbres dans le monde entier.

J'étais un homme instable, typique de son siècle.

J'étais frivole, comme cela ne peut convenir qu'au poète et au sansonnet.

Je ne me souciais ni de la paye ni du pain quotidien.


Autrefois, Radičević
[2]avait, lui aussi, étudié dans les hôpitaux voisins, et l'hôpital où il gisait, malade, et où il mourut, n'était pas très éloigné non plus.

D'où, chez moi, les allusions à Branko.

J'avais également commencé à écrire Le Masque.

J'espérais pouvoir vivre la vie modeste mais libre d'un écrivain. Dans cet espoir, je me leurrais. "Mon espoir, n'es-tu que de l'écume?" dit quelque part Branko. Et un fonctionnaire de police, à Belgrade, Nikoljče: "Le dénommé Branko, au poste, et plus vite que ça !".


Au début du XXe siècle, notre peuple s'attardait dans le XIXe. Les partis rabâchaient l'idéologie de Jovan
Ristić, de Svetozar Miletić, de Starčević, de Natko Nodilo. Le but de notre action politique, généralement, consistait en une sorte d'autonomie régionale. Ce sont les auteurs de l'attentat avec leurs bombes et leurs coups de feu qui nous ont réveillés de cette agréable somnolence autrichienne. Tous étaient originaires du prétendu bas peuple.

L'action politique de nos étudiants, à Vienne, était alors dirigée par l'association estudiantine L'Aube. Selon les directives non de Belgrade, ni de Zagreb, mais de Prague.

En général, d'après les idées de Masaryk[3].

A nous, on ne nous demandait que de participer aux manifestations, et de réclamer l'ouverture d'une faculté pour les Slovènes, à Trieste. Des bagarres éclataient, parfois, pendant ces manifestations. C'est pourquoi, le grand Birimac et moi sortions de temps en temps avec un bâton sous notre manteau, et la distinguée Frau von Thiess me cousait des coussinets sous mon chapeau, pour des motifs facilement compréhensibles.

Que quelqu'un préparât un attentat à Sarajevo, nous l'ignorions complètement.


Pour le jour du Vidovdan
[4], l'association avait préparé un grand rassemblement patriotique des Serbes, Croates et Slovènes dans les locaux du Statpark. Un bal devait être donné, le soir, auquel était également convié le député serbe. Le rassemblement eut lieu le matin, mais le bal, lui, ne pourra plus jamais avoir lieu.

On m'avait confié le grave devoir patriotique de faire tourner la femme du député serbe aux premiers sons de la tendre valse viennoise, voilà pourquoi, pendant qu'à Sarajevo le pauvre Princip tendait son bras qui ne trembla pas, moi j'étais occupé à repasser mon frac.

Dans les grands moments historiques, le destin distribue à chacun son rôle, et ne demande rien.


La nouvelle que le prince héritier autrichien avait été tué à Sarajevo nous parvint, à Vienne, par un jour ensoleillé – qui s'était levé sans aucun nuage –, après le déjeuner. Elle arriva dans notre café (Caffe Meinl), à proximité de la tour San Stefan, en pleine partie de billard.

Il est intéressant de noter qu'on nous avait d'abord communiqué la nouvelle selon laquelle c'était le prince héritier serbe qui avait été tué. A Sarajevo, les garçons du bar l'avaient reçue ainsi. C'est dans ces termes que notre archiprêtre la leur avait annoncée, par téléphone. Contrairement à ce que l'on croit aujourd'hui, la nouvelle ne provoqua aucune consternation, ni parmi nous, ni parmi les Viennois, et la musique continua à jouer jusqu'au soir. Plus tard, quelqu'un eut enfin l'idée de l'arrêter. L'époque des valses était finie.


La consternation ne se répandit parmi les Viennois qu'à la vue des cercueils du prince héritier et de sa femme, la comtesse Kotek (que Princip tua involontairement, en visant le gouverneur de la Bosnie, le général Potiorek).

Toute la gare était drapée de noir.

La locomotive arriva avec ses yeux rouges.

Le cercueil de l'archiduc était beaucoup plus imposant, et couvert de beaucoup plus de lauriers que celui de sa femme qui n'était que simple  comtesse. En Autriche, il n'y avait aucune égalité, ni dans les Palais, ni parmi les morts, et tout, y compris les cercueils, était mesuré à l'aune du protocole à l'espagnol des Habsbourgs. J'entends encore, parfois, dans mon sommeil, le bruit sourd des pas des généraux autrichiens, à ces funérailles. Ils avançaient d'un pas d'automates, se balançant au rythme de la Marche funèbre de Chopin, avec leurs bicornes sur la tête ornés du plumage vert des queues de coq. Un silence profond s'était établi. On  n'entendait que le piétinement des chevaux.

Le cercueil de François-Ferdinand était recouvert du drapeau des Habsbourg, jaune, avec l'aigle noir à deux têtes, vieux d'environ mille ans.

Le fils d'un pauvre, d'un prolétaire, d'un laboureur, d'un Herzégovien, pas même majeur, l'avait arraché à l'apogée de sa gloire avec un coup de revolver.

L'auteur de l'attentat avait un nom étrange.

Composé d'un nom de prince et d'archange.


L'Europe, encore aujourd'hui, célèbre dans ses manuels scolaires (ad usum delphini) les assassins du tyran athénien Pisistrate, Aristogiton et Harmodios. Elle célèbre aussi les sénateurs romains qui ont tué Jules César. Mais pour l'auteur de l'attentat de Sarajevo, elle n'eut pas une bonne parole, jamais. Le Royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes, lui-même, n'était pas fier de ses sujets, et, longtemps, refusa le  transfert des os des auteurs de l'attentat.

En outre, même chez nous, certains voulurent faire de Princip un Serbe provincial, fanatique et chauvin, qui n'avait été, disait-on, qu'un jouet entre les mains du chef de la Section des renseignements de l'Etat-major serbe, le colonel Dragutin Dimitrijević - Apis.

Et pourtant, l'auteur de l'attentat nous parlait, sans ambiguïté, au-delà même de la tombe.

Comme on le sait, le meurtrier fut détenu dans le cachot de Therezienstadt, où, pour une prétendue tuberculose des os, on l'amputa lentement du bras droit.

Dans ces moments horribles, on le questionnait sur les mobiles de son acte. On a, là-dessus, le rapport d'un médecin tchèque.

Princip avouait, d'une façon naturelle, qu'il désirait l'unification de la Bosnie et de la Serbie, mais reconnaissait aussi, ouvertement, que ce n'était qu'un pas vers son but ultime et celui de ses comparses.

Ce but était la révolution.

"Nous étions tous des partisans de Bakounine !" étaient ses mots.

Même après la guerre, Princip, chez nous, ne fut pas un sujet de conversation très apprécié.

Son acte n'était approuvé que par les plus démunis et par les jeunes. La bourgeoisie le condamnait. Vers la fin de la guerre, tout le monde ne parlait que de la nécessité d'ériger un temple grandiose au Kosovo, selon les esquisses de Meštrović.

Notre grand poète Dučić saluait alors la Serbie comme un empereur. Il lui lançait : "Ave, Serbia !" (morituri te salutant). Moi, j'ai écrit ce poème à la gloire de Princip et de son acte meurtrier.


L'attentat de Sarajevo engendra un grand bouleversement dans l'histoire de notre peuple, et de ses individus.

Les Bosniens passèrent de l'action massive des Prečani[5], généralement sous forme de littérature patriotique, à une action directe, terroriste, qui accéléra la mort de l'Autriche.

Princip, en outre, pour la première fois, avait  fait naître dans notre peuple des divisions de classes. L'assassinat du prince héritier autrichien n'était approuvé que par celles qu'on appelait les basses classes et par la jeunesse. Les prétendues hautes castes, la bourgeoisie et l'église, le désapprouvaient.

Néanmoins, par son acte, Princip nous a tous marqués au front du sceau d'assassins, et nous sommes tous devenus suspects aux policiers, non seulement en Autriche, mais dans toute l'Europe. En cela, Princip nous a davantage unis que ne l'avaient fait jusque-là l'église, les traditions et le sang. La langue par laquelle s'exprimait l'auteur de l'attentat était claire. La dernière heure du royaume autrichien avait sonné.


Cependant, après l'attentat, Vienne s'était dispersée dans les stations balnéaires, selon les mœurs du XIXe siècle. Le Tout-Vienne s'éparpillait dans des lieux de villégiature. Personne n'imaginait ce qui nous attendait.

Moi aussi, les premiers jours qui suivirent l'attentat, je m'éloignai dans la forêt de Vienne (à Hinterbruel), car la police s'était intéressée discrètement aux membres de l'association estudiantine L'Aube.

A cette époque, une telle insouciance régnait en Europe, malgré tous ces événements, que, ce même été, le commandant en chef des troupes serbes (le général Putnik) vint faire sa cure dans une station balnéaire autrichienne.

C'était un bel été, chaud, avec des nuits remplies d'étoiles ; les villes fourmillaient de grands chapeaux de paille blancs et d'ombrelles rouges.

On circulait beaucoup à bicyclette.

La moisson, dans les campagnes, était à peine terminée.

J'étais alors fiancé à une jeune fille serbe, de Šabac. Nous avions décidé de passer l'été au bord de la mer, près de Trieste (à Miramar).

Auparavant, je voulais séjourner quelques jours à Novi Sad, chez mon frère.

Insouciant comme je l'étais à l'époque, j'arrivai à Novi Sad et y restai pour les beaux yeux d'une jeune femme, la sœur d'un célèbre musicien d'alors, qui était venue passer l'été chez son frère. C'était la femme d'un célèbre officier serbe. Pour la suivre, je plongeais, tête la première, dans les eaux troubles du Danube.

Novi Sad commençait tout juste à se baigner. Nous ne nous baignions pas librement dans les eaux du fleuve, mais dans des sortes de caissons, qu'on appelait baignoires, et qui ressemblaient à des cages à poules flottantes. Pour cette occasion, les femmes étaient accoutrées à la manière des comédiennes des Folies-Bergères. Pendant la dernière guerre, les Hongrois massacraient les Serbes et les Juifs dans ces baignoires comme à l'abattoir.

J'avais quitté Vienne en jaquette vert olive, dans des chaussures blanches en peau de renne, avec un chapeau noir de danseur de tango. J'étais l'image même de mon époque.

Je fis mon entrée ainsi, non seulement dans la Matica srpska[6] de Novi Sad, mais aussi en prison, après que la police m'eut arrêté à Segedine.

Novi Sad n'avait jamais été aussi gaie qu'à l'aube de la Première Guerre  mondiale. La Salajka[7] résonnait de chansons gaillardes, et au restaurant La barque blanche on entonnait des chants de komitadji[8] et des chansons des guerres serbes[9]. Les Prečani, comme c'est souvent le cas pour les peuples frontaliers, s'exaltaient des victoires serbes dans la guerre contre les Bulgares (qui était un grand malheur), et étaient prêts à tout. Une chanson qu'on chantait sur le compte d'un grand général bulgare, bouffi d'orgueil et de vanité, Ratko Dimitrijev, me bourdonne encore dans les oreilles, mais est impubliable. Le refrain en était:

"Hé, Ratko, Ratko,
enc... par ton frérot!"

Cependant, l'Autriche préparait en secret l'ultimatum à la Serbie et la guerre, comme on prépare un crime. Lorsque, soudain, elle décréta la mobilisation générale, la panique envahit toute l'Europe. Les pères et les enfants, les maris et les femmes, se mirent à se rechercher, désespérément, par télégraphe.

Les arrestations, aussi, commencèrent.

Pendant que je lisais Zmaj, Miletić, Kostić, et m'émerveillais devant le poème que Kostić avait écrit sur Shakespeare "A notre Willie", la police de Novi Sad avait arrêté les comédiens serbes du Théâtre, et les avait entassés dans un wagon pour les déporter et les interner. Parmi eux se trouvait aussi le célèbre comique Buca.

La jeune femme, dont j'ai parlé, avait alors essayé de retourner chez les siens, avec ses jeunes enfants, mais la frontière, près de Zemun, était déjà fermée. La police l'autorisa à partir pour la Serbie, mais par Bucarest. Puis à Segedine, dans la nuit, elle fut arrêtée comme "espionne".

Et moi aussi, je fus arrêté avec elle.

Ce que je faisais là ? Ce serait une longue histoire qui ne regarde personne. Il y a longtemps que le célèbre musicien est mort, à Novi Sad, ainsi que le fameux officier, et elle aussi est morte.

J'entends seulement battre mon cœur, encore.

Cor meum vigilat.


Ma "faute", dans ce grand charivari, ne pesait pas lourd.

Dans le bâtiment situé en plein centre de Segedine, la police me questionnait impitoyablement, mais, mis à part la bousculade avec les gendarmes, lors de notre arrestation, elle ne pouvait rien me reprocher. La seule charge retenue contre moi fut que j'avais dans ma poche un mouchoir de soie aux couleurs nationales de la Serbie, portant l'image de Skoplje. Ces mouchoirs de poche faisaient fureur, alors, à Novi Sad. (Outre cela, de l'appartement de mon frère – mobilisé et déjà parti – j'avais aussi emporté son revolver.)

Ce qui m'aida le plus fut le fait que je parlais la langue du juge d'instruction.

La police, après l'interrogatoire, m'expédia tout simplement à Bečkerek, dans le régiment dont je relevais étant originaire d'Ilanča. En même temps que moi, ils envoyèrent au régiment, mon dossier judiciaire, qui me suivit jusqu'à la fin de la guerre.

La dite jeune femme qui, cela va de soi, n'était pas une espionne, ne fut pas libérée mais incarcérée en Autriche.

C'est à la prison de Segedine que j'entendis, pour la première fois, parler de la potence.


En Autriche, les étudiants des universités avaient le droit de choisir leur corps d'armée et, en temps de paix, n'accomplissaient qu'un an de service, en tout et pour tout.

Cette année-là, au printemps 1914, moi aussi j'avais été recruté, à Vienne, et affecté à l'artillerie de la ville, à la forteresse de Przemysl. N'eût été mon arrestation d'opérette, j'aurais assurément passé la guerre comme en manœuvres, et j'aurais été fait prisonnier par les Russes, à la reddition de la ville. Qui sait ce qu'il serait advenu de moi par la suite et où cela m'aurait mené !

Qui sait !

Dans ces circonstances, je débarquai, aux premiers jours d'août, dans la caserne du KuK, régiment n° 29, à Bečkerek, devant l'adjudant du régiment (le major Tas). Il frappait du poing sur mon dossier en m'assurant qu'il me mènerait à la potence.

Ce fut à nouveau la prison, à nouveau l'interrogatoire.

Il m'exclut aussi de l'École des Officiers de Réserve et m'envoya immédiatement au front. Bečkerek retentissait des chants ivres du bataillon de l'armée stationnaire qui était en partance.

C'étaient des hommes, des paysans, choisis pour leur belle stature – la fleur du Banat – qui faisaient trembler le pont sous leurs pas quand ils défilaient.

Dès les premiers jours de l'automne, tous ces beaux corps d'hommes n'étaient plus que des cadavres.


L'adjudant du régiment m'avait incorporé dans un bataillon qui devait participer à l'offensive contre la Serbie, mais qui s'enfonça dans la boue et la neige de Srem, dans le village de Kukujevci. Puis il s'enlisa dans les marais, près de Rača, avant que ne se déclarât une épidémie. Le choléra.

On m'avait laissé, avec beaucoup d'autres, dans un train qui empestait les vomissures et la diarrhée, en gare de Šid. Et je dois la vie à la mère d'un habitant de Šid (un couturier, je crois), qui me recueillit chez elle alors que je gisais devant sa porte.

Cette vieille femme ne s'exposait pas seulement au risque d'infection, mais aussi aux représailles pour avoir caché un simulateur.

De là, je fus transporté à l'hôpital de Vukovar.

L'adjudant de régiment en question, le major Tas, après la guerre, devint, à Novi Sad, administrateur de l'usine de fabrication de wagons Ganc Danubius, de Budapest. Il avait épousé la veuve d'un général serbe.


[1] Stanislas Vinaver (1891-1955), poète, essayiste et traducteur serbe. [Les notes sont du traducteur.]

[2] Branko Radičević, poète serbe (1824-1853).

[3] Sociologue tchécoslovaque qui prit part au mouvement "réaliste".

[4] Jour anniversaire de la bataille du Kosovo (1389).

[5] Prečani : terme désignant les Serbes vivant hors des frontières de la mère patrie la Serbie, c'est-à-dire dans les empires austro-hongrois et ottoman.

[6] Société littéraire serbe.

[7] Quartier de Novi Sad.

[8] Komitadji: insurgés serbes en rébellion contre l'empire ottoman.

[9] Il s'agit des guerres balkaniques.


In :Miloš Crnjanski, Ithaque / Poèmes et commentairestraduit du serbe par  Vladimir André Čejović et Anne Renoue, Lausanne, L’Age d’Homme, 1999, p. 43-53.

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