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[LES SERBES] DANS LA PREMIERE GUERRE MONDIALE (I)

Première partie :1914-1915

par

DUŠAN T. BATAKOVIĆ

 
 

1 Officiers dartillerie-1

 

Officiers d’artillerie serbe partant pour la guerre
Carte bilingue ayant circulé en 1914
Carte postale : collection de Sigolène Franchet d'Espèrey -Vujić
©

Deuxième partie
> [Les Serbes] dans la Première Guerre mondiale : 1916-1918 <

 
 
L'ATTENTAT DE SARAJEVO

Le chef du service de contre-espionnage militaire de Serbie, le lieutenant-colonel Dragutin Dimitrijević Apis, s'était assuré que deux jeunes gens, membres de la Jeune Bosnie qui avaient déclaré à Belgrade qu'ils préparaient un attentat contre l'héritier du trône austro-hongrois et s'étaient vus remettre deux pistolets et six bombes, pussent revenir discrètement en Bosnie au début de juin 1914. Ces faits, quoique confirmés, ne démontrent pas qu'il y ait eu activité coordonnée dans la réalisation de l'attentat. Devant le tribunal, les auteurs de l'attentat ont déclaré qu'ils étaient entrés en contact avec les gens de la Main noire, faute d'argent pour acheter eux-mêmes des armes. Lors de la fourniture des armes aux futurs auteurs de l'attentat, les agents d'Apis agissaient de façon autonome, à l'insu de l'Etat-major serbe. Le transfert en secret des jeunes gens en Bosnie fut également accompli à l'insu des dirigeants de la Défense nationale dont Apis était membre.
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Arrestation de Gavrlo Princip après l'attentat

 

 

 Apis

Dragutin Dimitrijević Apis

Le rôle de la Main noire

Selon divers témoignages, Apis avait, à l'insu du gouvernement de Pašić (avec lequel il était d'ailleurs en conflit), mis l'attaché militaire de Russie à Belgrade, Artamanov, au courant du plan des jeunes gens de Bosnie. Artamanov lui aurait répondu qu'au cas où un conflit éclatait entre l'Autriche-Hongrie et la Serbie à la suite d'un attentat réussi, la Serbie ne resterait pas seule. Selon d'autres témoignages, là encore peu fiables, Apis avait essayé, à la veille même de l'attentat, d'empêcher, par l'intermédiaire de Danilo llić (le plus âgé des membres de Jeune Bosnie), son exécution, mais les futurs auteurs de l'attentat refusèrent de lui obéir. Des documents spécifiques montrent que, lorsque la préparation de l'attentat fut connue, la direction de la Défense nationale exigea d'Apis de recommander aux futurs auteurs de l'attentat de renoncer à leur projet. Au-delà du soutien de cercles militaires secrets à Belgrade, cet attentat fut l'œuvre de jeunes Serbes de Bosnie, alors que le rôle d'officiers serbes agissant à l'insu du gouvernement, peut-être même contre ses intérêts, fut secondaire. Ni Apis ni aucun des hommes de la Main noire qui les fournissaient en armes et les entraînaient à leur maniement (Voja Tankosić, Milan Ciganović) ne pouvaient assumer un rôle de chef ou de responsable idéologique des membres de la Jeune Bosnie. Ceux-ci se contentaient tout simplement de se servir de la Main noire pour réaliser leur projet d'attentat.

 

 
Politique de Vienne

Les auteurs de l'attentat considéraient le prince héritier François-Ferdinand comme le chef d’une aile favorable à la guerre dans les sphères les plus élevées de l'Etat. Le prince héritier avait décidé que les manœuvres militaires auraient lieu en Bosnie et en Herzégovine à la veille de la plus grande fête nationale des Serbes, Vidovdan, car il avait été prévu que sa première célébration sur le territoire du Kosovo libéré aurait lieu en 1914. Par cette démonstration militaire, le prince héritier voulait prouver que les aspirations serbes ne représentaient aucun obstacle pour lui. Les manœuvres en Bosnie de l'été 1914 correspondaient en fait à une étape dans la préparation de la guerre avec la Serbie. On estimait, aussi bien dans les milieux militaires que politiques de la Double Monarchie, que renoncer à une guerre avec la Serbie aurait des conséquences fatales : 1) la perte définitive du rang de grande puissance ; 2) la preuve de l'impuissance de la Monarchie comme alliée ; 3) une menace permanente pour les territoires yougoslaves de la Monarchie de la part des pays balkaniques devenus plus puissants.

 

 
L'attentat de Sarajevo

L'attentat eut lieu le 28 juin, le jour de la fête de Vidovdan, à Sarajevo. Après l'échec de l'attentat à la bombe de Nedeljko Čabrinović sur la personne du prince héritier d'Autriche-Hongrie, un second conspirateur, Gavrilo Princip, parvint à le tuer (en tirant à une très faible distance, car il était myope) de quelques coups de revolver ; l'attentat fit une seconde victime (accidentelle), Sophie, épouse de l'archiduc. En Serbie comme dans toute l'Europe, une grande émotion se fit jour. Les auteurs de l'attentat, à l’exception de Muhamed Mehmedbašić, qui réussit à s'enfuir au Monténégro, furent rapidement arrêtés et, quelques mois plus tard, traduits en justice. Le groupe fut condamné en octobre 1914 à Sarajevo. Leurs déclarations devant le tribunal montraient non seulement leur désir de voir la Bosnie-Herzégovine réunie à la Serbie mais aussi leur intention de construire un Etat yougoslave sur les ruines de l'Autriche-Hongrie. De nombreux membres du groupe s'étaient déclarés, du point de vue de leur nationalité, comme serbo-croates, démontrant ainsi leur adhésion aux idéaux les plus élevés de toute cette génération.

 

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Gavrilo Princip, prisonnier

Gavrilo Princip (1894-1918)
Originaire de Bosansko Grahovo, membre de la Jeune Bosnie, il quitta la Bosnie, encore lycéen, pour participer comme volontaire à la Première guerre balkanique, mais sa candidature fut refusée en raison de sa faible constitution. Il revint en 1914 en Serbie, où il se mit de son propre chef en rapport avec la Main noire, qui fit son instruction, avec Nedeljko Čabrinović et Trifko Grabež, en vue de l'attentat contre François-Ferdinand. Le jour de Vidovdan 1914, il tua à Sarajevo le prince héritier d'Autriche-Hongrie. Condamné, du fait qu'il n'était encore majeur, à vingt ans de travaux forcés, il mourut, après avoir été torturé et privé de nourriture, dans la prison militaire de Theresienstadt (aujourd'hui Terezin en République tchèque).

Princip - portrait

Gavrilo Princip, lycéen

 

La population de Bosnie et d'Herzégovine affichait une attitude contrastée envers l'ultimatum austro-hongrois et la guerre avec la Serbie et le Monténégro. Le général Potiorek, qui administrait la Bosnie-Herzégovine, informa Vienne que chez les Croates, l'ultimatum adressé à la Serbie était considéré comme un geste fort qui avait soulevé l'enthousiasme ; chez les musulmans une position assez pessimiste l'emportait, alors que les Serbes de Bosnie étaient ardemment convaincus que la Double Monarchie ne réussirait pas dans son entreprise.
 

LA CRISE DE JUILLET ET L’ATTITUDE DE LA SERBIE
Au lendemain de l'attentat de Sarajevo, la position de la Serbie et du Monténégro n'était pas enviable. La Serbie ne faisait partie d’aucune grande alliance. Elle ne disposait que d'une alliance défensive avec la Grèce, qui n'était valable qu'en cas d'attaque venant de Bulgarie. La Serbie ne pouvait s'appuyer à coup sûr que sur le Monténégro. A sa frontière nord (l'Autriche- Hongrie), à l'est (la Bulgarie) et au sud-ouest l'Albanie, la Serbie pouvait s'attendre à des attitudes hostiles. Le seul soutien possible se trouvait, à cette époque, en Russie.
Le prétexte de la guerre

L'attentat de Sarajevo fut accueilli à Vienne comme le prétexte longtemps attendu d'une guerre contre la Serbie. Le chef de l'Etat-major, le général Conrad von Hetzendorf, recommanda, comme lors de l'annexion en 1908, de provoquer une crise menant à la guerre et d'adresser au gouvernement serbe un ultimatum impossible à accepter. Aussitôt après l'attentat, un plan fut échafaudé au ministère viennois des Affaires étrangères afin que l'attentat, après d'innombrables occasions manquées, soit utilisé comme prétexte pour un règlement de comptes décisif avec la Serbie. L'appui allemand à l'option militaire de l’Autriche-Hongrie exerça une influence déterminante sur la résolution de Vienne d'aller jusqu'au bout dans son affrontement avec la Serbie. Après avoir reçu le soutien de Berlin, le gouvernement de Vienne remit le 23 juillet à Belgrade un ultimatum inacceptable, comportant des exigences en 10 points, avec un délai de 48 heures pour répondre.
 
 
Le gouvernement royal serbe s'engage 1) à interdire toute publication exprimant de la haine ou du mépris envers la Monarchie et dont l’orientation générale serait dirigée contre l'intégrité territoriale de l'Autriche-Hongrie, 2) à dissoudre immédiatement l'association dénommée « Défense nationale », à confisquer tous ses moyens de propagande et d'agir de même à l'encontre de toute autre société et association faisant en Serbie de la propagande contre la Monarchie austro-hongroise, 3) à exclure sans tarder de la fonction publique en Serbie tous ceux qui contribuent à la propagande contre l'Autriche-Hongrie, 4) à retirer de l'armée et de l'administration en général tous officiers et fonctionnaires coupables de propagande contre la Monarchie austro-hongroise, dont le gouvernement austro-hongrois se réserve le droit de communiquer ultérieurement les noms et les activités au gouvernement serbe, 5) à accepter la collaboration en Serbie des organes du gouvernement royal et impérial en vue de réprimer les mouvements subversifs dirigés contre l'intégrité territoriale de la Monarchie austro-hongroise, 6) à permettre l'accès à l'enquête menée en Serbie contre les membres du complot du 15 (28) juin 1914 se trouvant sur le territoire serbe, aux agents que le gouvernement austro-hongrois enverra sur place afin de prendre part à l'instruction, 7) à emprisonner immédiatement le commandant Voja Tankosić et un individu nommé Milan Ciganović, fonctionnaire de l'Etat serbe, qui se trouvent impliqués à la suite de l'enquête menée à Sarajevo, 8) à empêcher par des mesures efficaces la participation d'autorités au transfert illégal d'armes et d'explosif au-delà de la frontière, à licencier et punir sévèrement les fonctionnaires des douanes à Šabac et à Loznica, coupables d'avoir aidé les exécutants du crime de Sarajevo en leur facilitant le passage de la frontière, 9) à informer gouvernement royal et impérial des déclarations injustifiées de hauts fonctionnaires serbes, qui, tout en occupant des positions officielles, ne se sont pas privés de s'exprimer de manière inamicale à l'égard de l'Autriche-Hongrie dans des interviews accordées à la suite de l'attentat du 15 (28) juin, 10) à informer sans délai le gouvernement royal et impérial de la mise en application des mesures citées dans les articles ci-dessus. Le gouvernement royal et impérial attend la réponse aux points précités avant le samedi 12 (25) du mois en cours à six heures du soir...

Ultimatum de l'Autriche-Hongrie à la Serbie, le 23 juillet 1914.

 
 

En préparant sa réponse, le gouvernement serbe émit le vœu, par l'intermédiaire de la légation de Russie à Belgrade, que les grandes puissances « protègent l'indépendance de la Serbie ». Sa réponse à l'ultimatum austro-hongrois fut diplomatiquement irréprochable. On ne rejeta que la sixième condition, incompatible avec le statut d'un Etat souverain, qui demandait que des organes d'investigation de la police habsbourgeoise dûment délégués sur le territoire serbe puissent rechercher, aux côtés de la police serbe, les complices de l'attentat de Sarajevo. Par l'intermédiaire du chef de la légation britannique à Belgrade, le gouvernement serbe affirma aussitôt être prêt à satisfaire, avec de légères modifications, à l'ensemble des exigences contenues dans l'ultimatum.

 
 

6) Gouvernement royal serbe considère, bien entendu, de son devoir d'ouvrir une enquête à l'encontre de tous ceux qui sont mêlés, ou pourraient éventuellement l'être, au crime du 15 (28) juin, et qui se trouveraient sur le territoire du Royaume de Serbie. Le gouvernement serbe ne peut accepter la participation des agents des autorités austro-hongroises à cette enquête, car cela irait à l'encontre de la Constitution et de la Loi sur la procédure d'instruction criminelle. Cependant, on peut envisager, dans des cas concrets, que les agents de l'Autriche-Hongrie soient informés des résultats de l'instruction considérée... Au cas où le gouvernement royal et impérial ne serait pas satisfait par cette réponse, le gouvernement royal serbe, considérant que l'intérêt général commande de ne pas se précipiter dans la résolution de cette question, est prêt, comme toujours, à considérer un accord pacifique qui serait obtenu en soumettant cette question à la Cour internationale de La Haye ou aux Grandes puissances qui ont contribué à la préparation de la déclaration du gouvernement serbe du 18 (31) mars 1909.

Extrait de la réponse de la Serbie à l’ultimatum, Belgrade, 25 juillet 1914.

 

 

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Nikola Pašić
(1845-1926)

L'ambassadeur austro-hongrois avait reçu pour instruction de Vienne de quitter Belgrade, sans tenir compte du contenu de la réponse serbe. Le gouvernement serbe décida de déménager aussitôt dans la nouvelle capitale de guerre de la Serbie, la ville de Niš. En dépit des efforts de l'Italie et de l'Autriche-Hongrie de le séparer de la Serbie, le Monténégro resta résolument aux côtés de ses frères serbes. Avant de remettre sa réponse à Vienne, Cetinje adressa un message de soutien à Belgrade : « Le destin de la Serbie est aussi notre destin. Le malheur et le bonheur nous sont communs avec la Serbie. Celle-ci peut compter sur le soutien fraternel et sans limites du Monténégro, aussi bien dans ces heures décisives pour le peuple serbe qu'en toute autre circonstance. »

La réaction de la Russie était attendue avec une très grande impatience. Le prince héritier Alexandre adressa un télégramme dramatique au tsar Nicolas II : « Les exigences contenues dans la note austro-hongroise humilient inutilement la Serbie et ne sont pas compatibles avec sa dignité d'Etat indépendant. Nous sommes prêts à accepter des exigences austro-hongroises compatibles avec la position d'un Etat indépendant, ainsi que celles que nous conseillerait Votre Majesté. » La réponse du tsar Nicolas II fut accueillie, le 27 juillet, avec un grand soulagement. L'empereur y précisait qu'« en aucun cas, la Russie n'abandonnerait la Serbie ».

La déclaration de guerre du 28 juillet 1914

Le gouvernement serbe fut informé le 28 juillet de la déclaration de guerre, par un télégramme adressé à Pašić à Niš : « Puisque le gouvernement royal serbe n'a pas donné de réponse satisfaisante à la note qui lui avait été remise par le ministre plénipotentiaire austro-hongrois à Belgrade le 23 juillet 1914, le gouvernement impérial et royal est contraint à prendre lui-même soin de la défense de ses droits et intérêts et d'avoir, dans ce but, recours à la force des armes. L'Autriche-Hongrie se considère donc, à partir de ce moment, en guerre avec la Serbie. » En recevant ce télégramme, Pašić s’écria : « L'Autriche nous a déclaré la guerre. Notre cause est juste. Dieu nous donnera la victoire. »

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Le télégramme où l'Autriche-Hongrie déclare la guerre à la Serbie


Lors d'une réunion secrète avec les leaders de l'Assemblée nationale et les chefs des partis politiques, Pašić déclara : « Nous n'avons pas désiré la guerre, car nous sommes terriblement fatigués, épuisés par les deux guerres de 1912 et 1913. Mais nous sommes forcés d'accepter une guerre qui nous est imposée pour défendre l'honneur national et la souveraineté de l'Etat. Un homme ordinaire, lorsqu'il est attaqué, même par quelqu'un de plus fort que lui, doit se défendre et combattre, s'il possède un peu d'honneur et de fierté. Nous espérons, d'ailleurs, que l'Europe ne nous abandonnera pas à la merci de l'Autriche-Hongrie. Quoi qu'il en soit, nous nous défendrons, dussions-nous nous retrouver tout seuls, jusqu'à la dernière goutte de notre sang. »

La résolution qui avait gagné toutes les couches de la société en Serbie se confirma lors de la mobilisation à laquelle répondit la grande majorité des appelés. Les paroles d'un officier restituaient bien l’atmosphère : « Nous avons achevé la mobilisation, ils peuvent venir maintenant. Nous les attendons et nous les battrons. » Les seuls à s'opposer à la guerre furent, en internationalistes passionnés, les socio-démocrates serbes. Leur influence dans la population était négligeable : ils ne détenaient que deux sièges de députés au sein d'une Assemblée qui comptait 166 membres.

Le soutient du Monténégro

Le roi Nikola du Monténégro rejeta les propositions recommandant de rester neutre. Dans une proclamation à son peuple, il souligna que « pour l'honneur de la nation serbe », il n'avait pas permis qu'on allât plus loin dans les concessions, ajoutant : « Mes Monténégrins sont prêts à mourir pour défendre notre indépendance. » Le prince héritier Alexandre rappela, dans sa proclamation de guerre, que l'Autriche-Hongrie avait envahi, trente-six ans auparavant, la Bosnie-Herzégovine serbe, avant de « procéder finalement à leur annexion en toute injustice, il y a six ans » ; il appela le peuple à défendre « de toutes ses forces ses foyers et la nation serbe ».

 

 

 

 

Regent Alexandre

Régent Alexandre
(1888-1934)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

A mes chers et héroïques Serbe ! Un grand malheur a frappé notre Serbie. L'Autriche-Hongrie nous a déclaré la guerre. Mais les malheurs de notre peuple et de notre royaume n'ont pas commencé hier. Chaque fois que Vienne en voyait l'utilité, les promesses les plus solennelles étaient faites nous assurant que les Serbes et les Croates seraient traités équitablement, mais tout cela n'était jamais concrétisé. La Serbie et son peuple, où qu'il pût être, étaient traités en accusés toujours et partout et c'est pourquoi ils se sont trouvés assujettis à d'autres peuples. Il y a trente-six ans, l'Autriche s'est emparée de Bosnie et de l'Herzégovine serbes, qui venaient de se soulever afin de retrouver leur liberté. Il y a six ans, elle a procédé à leur annexion en toute injustice, en leur promettant les libertés constitutionnelles qui, telles qu'elles ont été accordées, n'ont nullement donné satisfaction à la population. Tout cela a provoqué un profond mécontentement dans la population, notamment dans la jeunesse exubérante et passionnée, et suscité des mouvements de résistance qui ont débouché sur l'attentat de Sarajevo. Ayant foi dans le Seigneur Tout-Puissant et confiants dans les sympathies du monde civilisé et la victoire finale de notre juste cause ainsi que dans le soutien de notre grande famille et de nos amis éprouvés (la Russie), nous acceptons en compagnie de nos héroïques frères serbes du Monténégro, le combat qui nous est imposé. Au cours de notre glorieuse histoire, jadis comme hier, il existe suffisamment de témoignages qui prouvent que les Serbes, quand ils sont unis, peuvent vaincre des ennemis beaucoup plus puissants... Serbes, défendez de toutes vos forces vos foyers et la nation serbe.
Proclamation du régent Alexandre, Niš, 29 juillet 1914
Alors que les chaines de l'esclavage opprimaient les Slaves sur le territoire de la Double Monarchie, les tenants des couleurs noire et Jaune (de l'Autriche-Hongrie) ont arraché le cœur du peuple serbe, la merveilleuse Bosnie-Herzégovine... Puis l'Autriche a déclaré la guerre à notre chère Serbie, elle l'a déclarée à nous, elle l'a déclarée au peuple serbe et à tout le monde slave ... Que les héros empruntent les pas de ces deux vieux monarques serbes, afin de mourir et de verser leur sang pour l’unité et la liberté inestimable. Nous avons Dieu et la Justice à nos côtés. Nous voulions la paix et on nous a imposé la guerre. Accueillez-la comme toujours, en Serbes et en héros, et la bénédiction de votre vieux roi vous accompagnera dans tous vos exploits. Vivent mes chers Monténégrins ! Vive notre peuple serbe bien-aimé ! Vivent notre puissante protectrice, la Russie, et les alliés de celle-ci !

Proclamation du roi Nikola du Monténégro, Cetinje, 6 août 1914.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Kralj Nikola

Le roi Nikola
(1841-1921)

 

Radomir Putnik

Voïvode Radomir Putnik (1847-1917)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Vojvoda Misic

Voïvode Živojin Mišić (1855-1921)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 LA PREMIÈRE ANNÉE DE GUERRE : UNE RÉSISTANCE RÉSOLUE

Au début de l'été 1914, la Serbie n'était pas préparée à la guerre, car elle était militairement et financièrement épuisée par les efforts déployés dans les guerres balkaniques. Il manquait plus de 100 000 fusils à l'armée, alors que les hôpitaux débordaient de blessés. « Les régions nouvelles » du Sud (Vieille Serbie et Macédoine) étaient encore loin d'être intégrées dans la structure politique et économique du pays. Une menace réelle découlait des incursions de bandes armées de hors-la-loi albanais qui étaient équipés en Albanie par des instructeurs ottomans et austro-hongrois, avant de franchir la frontière pour fomenter l'insurrection au Kosovo et en Métochie. De son côté, le Monténégro, fort d'une armée de 53 000 soldats, avait accepté, suite à un accord entre les deux souverains serbes, le plan commun des opérations des deux armées, élaboré par le voïvode (maréchal) Radomir Putnik.

La bataille du Cer

L'armée austro-hongroise positionna trois armées, fortes de onze divisions, sur la frontière de la Serbie et du Monténégro. Au cours de l'année suivante, le front serbe immobilisa un tiers des divisions autrichiennes, où on comptait jusqu'à 50 % de soldats d'origine yougoslave. Dans les combats menés en 1914, on envoya 711 000 soldats en Serbie et des moyens techniques énormes. L'attaque des troupes de la Double Monarchie, sous le commandement du général Potiorek, eut lieu le 12 août, après un bombardement de Belgrade, et se produisit dans la région du fleuve Drina et de la Save, à proximité de la ville de Šabac. L'offensive principale ne passa pas par Belgrade en direction de la vallée de la Morava, comme on s'y attendait. Grâce à un rapide regroupement, la plupart des forces serbes se délacèrent vers la Drina et réussirent à surprendre les troupes hongroises lors de la bataille de Tekeriš.

La Deuxième armée serbe, sous le commandement du général Stepa Stepanović, remporta une victoire décisive sur les pentes du Cer et le large front proche de la Drina (16-20 août), forçant les troupes austro-hongroises à se retirer en désordre de l'autre côté de la Drina. Plus de 25 000 soldats austro-hongrois furent mis hors combat. La bataille sur le Cer coûta à la Serbie près de 16 000 morts et blessés. Une nouvelle tentative de percée austro-hongroise fut repoussée début septembre, lorsque l'armée des Habsbourg fut battue près de Gučevo et de Mačkov Kamen. La bataille du Cer était en fait la première victoire alliée de la Première Guerre mondiale. Le général Stepanović, commandant de la Deuxième armée, fut promu à la dignité de voïvode, qui correspond à celle de maréchal.

A la demande des alliés, afin de soulager le front de l'Est, l'armée serbe franchit rapidement la Save pour passer dans la région de Sirmie. Les Serbes locaux l'accueillirent avec enthousiasme, et un accueil semblable fut réservé aux troupes serbes et monténégrines (l'armée d'Užice) qui, après avoir franchi la Drina, en route vers Sarajevo, arrivèrent le 25 septembre jusqu'à Pale. Sarajevo fut évacuée, et Princip et ses camarades en tendirent dans leurs cellules l'écho des canons serbes dans la région de Romanie. Mais après la défaite des forces monténégrines près de Glasinac, qui n'étaient pas suffisamment nombreuses et organisées pour conserver les régions conquises, les deux armées serbes durent se replier fin octobre sur l'autre rive de la Drina. Dans les affrontements avec les forces austro-hongroises, la population serbe locale se joignait souvent aux deux armées.

Les détachements de guérilleros

Dès août 1914, les réfugiés et les volontaires furent répartis en quatre détachements de tchetniks (guérilla). Le commandement en fut confié à des membres éminents de la Main noire, aguerris par les combats en Macédoine et les guerres balkaniques (Kosta Todorović, Vojin Popović plus connu sous le nom de Vojvoda Puk, Velimir Vemić et Voja Tankosić). Par des coups de main-surprise contre les troupes austro-hongroises, ils semaient une grande confusion dans les rangs ennemis. Au sein de l'armée régulière serbe, ces détachements de tchetniks ont assumé un rôle capital dans les opérations de guerre, où ils ont perdu 60 % de leurs effectifs.

La bataille de la Kolubara

Une nouvelle offensive austro-hongroise fut déclenchée le 6 novembre 1914, suite à la consolidation et à l'accroissement des moyens mis à la disposition de ses troupes balkaniques. Cette attaque devait inciter la Bulgarie à entrer elle-même en guerre contre la Serbie. Très supérieure numériquement, parfaitement préparée et disposant d'une grande suprématie au point de vue de l'artillerie, l'armée austro-hongroise enfonça la première ligne de défense serbe, qui était privée d'artillerie lourde. Contrainte de se replier, l'armée serbe effectua sans combattre un retrait tactique de Belgrade, le 3 novembre, laissant à l'ennemi le secteur situé autour de la rivière Kolubara. Les pertes du côté serbe étaient énormes. Trois mois de guerre ininterrompue avaient laissé des traces sur le moral de l'armée serbe. A Berlin et à Vienne, la chute de la capitale serbe fut célébrée comme une grande victoire. Dans l'attente de la chute finale de la Serbie, des plans de découpage de son territoire furent préparés : un général autrichien d'origine croate, Stjepan Sarkotić, fut désigné comme futur gouverneur général.

Le gouvernement serbe rejeta une proposition du maréchal Putnik consistant à réfléchir à la signature d'une paix séparée. Pašić menaça de démissionner, et une réunion commune permit de coordonner la résolution des milieux civils et militaires afin de lutter jusqu'aux limites extrêmes de l'épuisement. On envoya au front le Bataillon d'élèves de Skoplje, composé de 1 300 étudiants et élèves qui, après une courte formation militaire, furent promus au rang de caporaux, afin de relever le niveau du commandement subalterne. Ils contribuèrent sensiblement au redressement du moral au sein de l'armée serbe.

Dans un discours aux étudiants, tenu le 6 novembre 1914, le régent Alexandre intima l'ordre suivant : « Pas un pas en arrière ! » Et aux premières lignes de l'armée serbe, face à l'artillerie ennemie située à proximité, apparut, sans crainte des canons austro-hongrois, le vieux roi Pierre, qui fut accueilli par les ovations enthousiastes des soldats. Le nouveau commandant de la Première armée serbe, le général Živojin Mišić, raccourcit le front en procédant à un regroupement rapide des forces près de Gornji Milanovac, ce qui permit aux troupes épuisées de bénéficier d'un répit longtemps attendu.

Lorsque les munitions françaises promises finirent par arriver de Grèce, Mišić ordonna le 3 décembre une contre-offensive vigoureuse. Aussitôt après eurent lieu les contre-attaques de la Deuxième et de la Troisième armées. Cette offensive serbe ne prit fin que lorsque, en pleine débâcle, les troupes austro-hongroises eurent quitté le sol serbe. A cette occasion, les Serbes firent prisonniers 270 officiers et plus de 40 000 soldats et s'emparèrent de 130 canons ainsi que d'un abondant matériel militaire. Belgrade fut libérée le 15 décembre, soit 12 jours après le déclenchement de la contre-offensive. Le général Živojin Mišić fut élevé à la dignité de maréchal (voïvode), et son commandement lors de la bataille de la Kolubara fut considéré dans les milieux alliés comme un chef-d'œuvre de tactique militaire.

GUERRE TOTALE : REPRESAILLES ET MASSACRES

Au cours des opérations menées en 1914, la Serbie subit des pertes énormes. Tout en ayant pratiquement gagné la guerre contre l’Autriche-Hongrie (l'offensive suivante sera réalisée en 1915 par des troupes allemandes et austro-hongroises, avec la participation de l'armée bulgare), la Serbie était proche de l'épuisement, aussi bien sur le plan militaire que matériel. Parmi les 250 000 hommes qui se trouvaient sous les armes, environ 132 000 avaient été mis hors de combat. L'une des conséquences les plus tragiques des ravages de la guerre fut l'arrivée de 596 000 réfugiés qui s'étaient repliés à l'intérieur du pays. Les victoires sur le Cer et la Kolubara assurèrent cependant la stabilisation du front sur la Drina et la Save, et apportèrent au peuple de Serbie une trêve de dix mois.

La manière dont la guerre fut conduite contre la Serbie, ainsi que les persécutions des Serbes dans la Double Monarchie, montrent clairement qu'il s'agissait d'une tentative de destruction totale de la résistance nationale, afin de régler définitivement la question serbe dans les Balkans. Les représailles menées contre la population civile pendant la brève occupation de territoires serbes par l'Autriche-Hongrie à la fin 1914 comptent parmi les crimes de guerre les plus atroces : dans leur exécution, sous l'impulsion des officiers d'origine germanique, une part prédominante fut assumée par des soldats hongrois et croates. Sous le prétexte qu'ils se préparaient à résister ou qu'ils faisaient preuve de résistance, les civils serbes furent assassinés en masse ou tués de sang-froid à l'arme blanche, sans considération de leur âge : les femmes, les personnes âgées et les enfants étaient désignés indifféremment.

 Stepa Stepanovic

 Voïvode Stepa Stepanović (1856-1929)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Rudolf Archibald Reiss

Rudolf Archibald Reiss (1875-1929)

Un témoin clé : Rudolf Archibald Reiss

Un enquêteur indépendant, Rudolf Archibald Reiss, éminent savant suisse d'origine allemande, qui fut le fondateur de la criminologie scientifique, rassembla une importante documentation recueillie sur le terrain. Dans un rapport adressé au gouvernement serbe au sujet des monstruosités commises par l'armée austro-hongroise durant sa première invasion de la Serbie, il souligna comme un fait incontestable que les officiers austro-hongrois avaient préparé systématiquement leurs hommes à effectuer des massacres. Des matériaux annexes et des documents confirmaient également la préméditation et les très longs préparatifs. « En résumé, les massacres de la population civile aussi bien que les pillages ont été organisés systématiquement par le commandement de l'armé d'invasion, et la responsabilité totale repose sur ce commandement, tout comme la honte qui accompagnera à l'avenir cette armée, l'armée d'un peuple qui affirmait qu'il était à la tête de la civilisation, un peuple qui a voulu imposer sa "culture" à d'autres, qui n'en voulaient pas. »

Bouleversé par les crimes auxquels la population serbe fut exposée, Reiss vécut la fin de la guerre comme volontaire dans l'armée serbe. Mais auparavant, son rapport scientifiquement argumenté et vécu sur le champ de bataille fut publié dans la presse suisse, gagnant à la cause serbe les sympathies de nombreuses personnalités et pays neutres, et contribua à démasquer la propagande austro-hongroise, qui présentait les crimes de ses propres troupes comme des forfaits commis par l'armée serbe.

Instructions sur l'attitude à tenir à égard de la population en Serbie, par commandant de l'armée austro-hongroise en Serbie, 1914, citées par Rudolf Archibald Reiss :

Cette guerre nous amène dans un pays dont les habitants sont animés d’une haine fanatique à notre égard, dans un pays où l'assassinat, comme la catastrophe de Sarajevo l'a démontré à nouveau, est toléré même entre membres des classes supérieures qui l'élèvent au niveau de l'héroïsme. Quant à l'attitude à l'égard d'une telle population, toute trace d'humanité et de magnanimité sont inconcevables, voire nuisibles, car de tels comportements, qui sont susceptibles de trouver leur place en cas de guerre, mettraient dans ce cas-ci nos troupes en danger. C'est pourquoi je donne l'ordre que, tout au long de cette guerre, l'on se comporte envers chacun de manière extrêmement dure, brutale et avec méfiance. Tout d’abord, je ne tolérerai pas que l'on arrête des gens non revêtus d’uniformes, mais les hommes en armes originaires de ce pays hostile, qu'ils soient seuls ou en groupes, devront être exécutés sans aucune restriction ... Lors des traversées de villages, on amènera des otages en colonnes et on les exécutera sur-le-champ, même si un seul coup de fusil est tiré sur nos troupes.

 

 

La chasse aux Serbes en Autriche-Hongrie

Les persécutions de Serbes, en tant que sujets indignes de confiance de l'Autriche-Hongrie, commencèrent aussitôt après l'attentat contre l'archiduc François-Ferdinand. A Sarajevo, la quasi-totalité des enseignes serbes furent démolies, et dans les agressions contre les Serbes, une part prépondérante fut le fait des partisans du mouvement clérical croate et des fanatiques religieux musulmans. Les établissements scolaires serbes furent saccagés, ainsi que les boutiques privées, les centres culturels et éducatifs ; les appartements et les maisons habités par des Serbes furent pillés et les prêtres orthodoxes maltraités. A Zagreb, des démonstrations antiserbes durèrent quatre jours, se transformant en terreur, pillage et démolition d'entreprises, de magasins et d'habitations serbes. Les membres du Véritable parti du droit de Josip Frank furent rejoints dans leur condamnation de l'attentat de Sarajevo par les partisans du parti paysan croate de Stjepan Radić. Dans leur message commun au peuple croate, ces deux partis proclamèrent que la culpabilité pour cet attentat tenait à la « politique des conspirateurs grand-serbes sur le sol croate, dans les frontières de la monarchie des Habsbourg ».

Les Serbes de Voïvodine étaient exposés à des vagues semblables de persécutions, d'arrestations et d'exécutions, ainsi qu'à des jugements sans preuves véritables et à des internements, tout comme leurs compatriotes de Bosnie. Sauf dans la région de Sirmie, où des représailles effrayantes eurent lieu à la suite de l'offensive serbe, les arrestations et les exécutions recouvrirent aussi le Banat, où n'étaient apparus que des avant-postes de l'armée serbe. Les partis politiques serbes furent dissous, et toute une série de procès dirigés contre des élèves serbes se déroulèrent à Novi Sad, Kikinda, Sombor et dans d'autres villes. L'Assemblée de Hongrie fit remarquer que « le mouvement grand-serbe » avait pris de telles proportions que la révolution pouvait éclater à tout instant, et que le but de ce mouvement était d'unir les douze millions de Serbes dispersés au sein de la Double Monarchie et du Royaume de Serbie, et donc de former un grand Etat slave au détriment de la Hongrie. A titre de contre-mesure, on proposa de soutenir les nationalismes slovène et croate, par opposition au mouvement yougoslave.

Les persécutions de Serbes en Bosnie et en Herzégovine furent mises en œuvre, avec l'assentiment des autorités, à Mostar, Stolac, Konjic, Tuzla, Bugojno, Visoko, Čapljina et Trebinje. Cette vague de violences se traduisit non seulement par la destruction du patrimoine serbe et des mauvais traitements sur la population, mais aussi par des assassinats de civils. A la veille de la remise de l'ultimatum à la Serbie, on effectua des perquisitions dans les logements de Serbes renommés en Dalmatie, Bosnie et Voïvodine, puis, aussitôt après, nombre d'entre eux furent pris en otages, sur la base de listes détaillées. Avec des volontaires croates et musulmans, on constitua une force de défense forte de 11 000 hommes. Bien armés, les membres de ces unités tuaient sans jugement préalable, et pendaient les Serbes suspects dans l'ensemble de la Bosnie et de l'Herzégovine. Afin d'empêcher « un soulèvement armé dans le pays », on distribua 9 000 fusils exclusivement aux musulmans et aux catholiques romains, car on estimait qu'il ne pouvait y avoir de Serbes loyaux en Bosnie.

La destruction de la culture serbe

Parallèlement à ces actions, on mit en place une destruction systématique de la culture et du sentiment national serbes. La plupart des journaux et revues serbes furent interdits, les associations nationales et culturelles furent supprimées, alors que les institutions publiques et culturelles licenciaient la majorité de leurs employés serbes. En octobre 1914, le gouvernement croate interdit l'usage de l'alphabet cyrillique dans les écoles primaires – il ne restait obligatoire que pour les Serbes – et une décision identique fut prise par le gouvernement de Bosnie. En Croatie et en Slavonie, le nom de la langue – croate ou serbe – fut remplacé par « croate », puis en janvier 1915, on interdit définitivement l'usage public de l'alphabet cyrillique. Suite à des actes antimonarchiques, on ferma pour un an les lycées serbes de Tuzla et de Mostar et, avec des prétextes similaires, l'Assemblée de Bosnie, fidèle aux autorités, fut dissoute en 1915.

Les conseils de guerre

L'instauration de conseils de guerre dans les premiers mois du conflit rendit possible l'exécution d'un grand nombre de Serbes. Dans certaines régions de Bosnie, on faisait remarquer que le comportement stoïque des Serbes « ne devait pas être imputé à leur loyauté mais était une conséquence des pendaisons ». Des mesures de répression particulières furent également prises à l'encontre de Juifs. Au tout début de la guerre, l'armée austro-hongroise procédait à des exécutions sans jugement de Serbes, en particulier dans les régions limitrophes de la Serbie (Foča, Goražde, Čajniče). A Foča uniquement, on procéda, le 14 août 1914, à l'exécution de 126 personnes de nationalité serbe. On arrêta et on interna tous les Serbes de Bosnie et de Sirmie qui avaient accueilli en libératrices les troupes serbes et monténégrines lors de l'offensive en Bosnie orientale, au cours de l'été 1914. Durant une première phase de terreur, plus de cent civils furent fusillés ou exécutés à la baïonnette dans la région située entre Sarajevo et le fleuve Drina.

Internements et persécutions de Serbes en Bosnie

On estime, sur la base d'une documentation non exhaustive, que sur les 5 500 personnes internées jusqu'à la fin janvier 1915, le nombre de morts s'est élevé à 1 195. Les personnes internées étaient placées dans des camps situés à Doboj (où il y eut 46 000 internés, dont 17 000 femmes et enfants, appartenant à des familles dont des membres s'étaient portés volontaires dans l'armée serbe) ou à Nežider (Neusiedl-am-See), à la lisière de l'Autriche et de la Hongrie, où se trouvaient aussi des prisonniers originaires de Serbie. Simultanément, l'administration bosno-herzégovinienne se livrait à l'expulsion systématique de familles serbes (privées de nationalité) : au cours du seul mois de février 1915, on priva de nationalité et expulsa 5 260 personnes, dont les biens furent confisqués. 20 000 Serbes environ vivant à la périphérie de la Double Monarchie furent déportés de force de la zone frontière vers la région de la Baranja, alors que 60 000 autres furent transférés en Slavonie.

Internements dans les camps

De nombreux Serbes illustres, parfois des familles entières, subirent l'épreuve de l'internement. Les camps d'internement en Autriche-Hongrie sont considérés, selon les témoignages des prisonniers, comme les précurseurs des camps de concentration de l'Allemagne nazie. Sur les seuls territoires yougoslaves de l'Autriche-Hongrie, on comptait vingt camps de concentration (sur un total de cinquante dans l'ensemble de la Monarchie), où étaient internés plusieurs centaines de milliers de civils, qui se trouvaient à Koprivnica, Virovitica, Osijek, Čepin, Tenja, Borovo, Varažidin, Dalj, Petrovaradin, Bršadin, Belišće, Donji Miholjac, Pleternica, Pačetin, Bobota, Sisak, Turanj, Doboj, Poganovci, etc. Au début de la guerre, le plus grand nombre de Serbes se trouvait dans un camp situé à Arad (aujourd'hui en Roumanie), où les internés mouraient en masse en raison des mauvaises conditions d'hygiène.

Procès de groupe

En Bosnie et en Herzégovine, au cours de la seule année 1915, il y eut plusieurs dizaines de procès de groupe (Banja Luka, Travnik, Sarajevo, Mostar) d'élèves serbes et de leurs enseignants, coupables d'avoir fondé des associations d'élèves d'orientation yougoslave et d'entretenir de prétendus liens avec Belgrade et Prague. Lors d'un nouveau procès pour « haute trahison » intenté à des intellectuels serbes à Banja Luka au printemps 1916, on condamna – sans preuves véritables – 159 personnes (parmi lesquelles 24 enseignants, 21 prêtres, huit étudiants, sept membres de l'Assemblée de Bosnie), dont seize à la peine capitale, alors que les autres furent condamnées à plusieurs années de bagne. Sous la pression de l'opinion publique mondiale, le nouvel empereur Charles procéda à des libérations, afin de pouvoir présenter son règne sous un aspect libéral, au moment des négociations sur une paix séparée avec la France.

La dimension religieuse

La Première Guerre mondiale a revêtu dans les Balkans une dimension nettement confessionnelle. L'Église orthodoxe serbe, traditionnellement populaire se rangea aux côtés de la Serbie et du Monténégro, alors que l'Église catholique romaine appuya les prétentions agressives de Vienne sur la Serbie et le Monténégro. Le pape cherchait un règlement de compte définitif avec la Serbie afin de mettre fin « à la maladie contagieuse qui pourrait, dans certain temps, menacer les centres vitaux de la (Double) Monarchie. Les Ottomans, après s'être ralliés aux Puissances centrales, avaient déclaré la guerre sainte, le djihad aux « infidèles » de Serbie et du Monténégro. Les musulmans de Bosnie et d'Albanie, engagés dans la défense de l'aigle autrichien sous le drapeau vert de l'islam obéissaient à un message très clair : la Serbie et le Monténégro étaient leurs ennemis.

Les troupes croates en Serbie

Les autorités austro-hongroises aussi bien militaires que civiles s'efforçaient tout particulièrement d'accentuer le conflit entre Serbes et Croates. C'est pourquoi le 42e corps des Domobrani (Patriotes) croates eut un rôle spécifique au cours des opérations en Serbie en 1914. On avait insisté pour que des unités croates entrent en premier dans la ville de Belgrade et ce rôle fut dévolu au 26e régiment d'infanterie de Karlovac. Aux opérations menées sur la Drina en 1914, participa notamment, dans une unité le soldat Josip Broz, futur dictateur communiste.


 

 Grabez

Trifko Grabež 
(1895-1918)

 

 

 

 

 

 

Le destin des auteurs de l'attentat

Le groupe des auteurs de l'attentat contre l'archiduc François-Ferdinand fut condamné en octobre 1914 à Sarajevo. Sur les seize condamnés, cinq furent condamnés à la mort par pendaison. Parmi ces derniers, Danilo Ilić, Veljko Čubrilović et Miško Jovanović furent pendus, alors que la peine capitale fut commuée en condamnation à perpétuité pour Nedeljko Kerović et Jakov Milović. Cependant, ils furent systématiquement victimes de malnutrition et moururent en prison au printemps 1916. Les principaux auteurs de l'attentat, Gavrilo Princip, Nedeljko Čabrinović et Trifko Grabež furent, en raison de leur condition de mineurs, condamnés à vingt ans de prison, alors que Cvjetko Popović et Vaso Čubrilović furent condamnés à douze ans de travaux forcés. Princip, Čabrinović et Grabež furent torturés et moururent, avant la fin de la guerre, dans la prison de Theresienstadt. Mais alors que la Double Monarchie avait voulu, pendant le procès, se présenter devant le monde comme un Etat libéral et juste, insistant sur le respect de la loi, les auteurs de l'attentat furent dès leur arrivée en prison soumis à des tortures pratiquées pour les empêcher de voir la fin de la guerre.

 Atentat -proces

Procès des auteurs de l'attentat de Sarajevo de 1914

 Nedeljko Cabrinovic

 Nedeljko Čabrinović (1895-1916)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Accalmie guerrière

Entre décembre 1914, quand l'armée austro-hongroise fut repoussée de Serbie et octobre 1915, lorsque survint une nouvelle offensive, une accalmie se produisit sur le front. Une guerre non déclarée était menée sur la frontière avec l'Albanie, d'où des groupes armés faisaient des incursions en Serbie, après avoir été entraînés par des officiers austro-hongrois et ottomans. Leur objectif était de provoquer le soulèvement des Albanais au Kosovo, en Métochie et en Macédoine occidentale. Afin d'éviter de faire des concessions à la Bulgarie (envisagées par les alliés dans l'espoir d'attirer la Bulgarie de leur côté), les Serbes intervinrent militairement en Albanie où la guerre civile flambait. La Serbie justifiait son intervention par la protection apportée au régime ami d’Essad-pacha Toptani (1914-1916). La Bulgarie, cependant, négociait son alliance avec les Puissances centrales et échafaudait des plans de partage de la Serbie avec l'Autriche-Hongrie.

La solidarité des États alliés

Au plan international, le fait d'avoir réussi à repousser deux offensives austro-hongroises en 1914 ainsi que le combat héroïque contre un ennemi beaucoup plus puissant, aboutirent à élever au pinacle le prestige de la Serbie parmi les alliés. En France, à la mi-1915, une « journée serbe » fut célébrée dans toutes les écoles, et des manifestations semblables furent organisées l'année suivante en Grande-Bretagne. Diverses associations humanitaires recueillaient de l'argent pour les blessés, et de nombreuses missions médicales anglaises et écossaises vinrent en Serbie soulager les souffrances de la population civile. Sur 400 000 malades, plus de 100 000 habitants civils moururent, ainsi que 35 000 soldats et 30 000 soldats prisonniers. Le typhus fit mourir près de la moitié des médecins serbes (environ 200 sur 440) ainsi qu'un nombre significatif d'infirmières. L'une des victimes de l'épidémie de typhus fut la fameuse artiste peintre Nadežda Petrović, qui travaillait comme infirmière bénévole à Valjevo.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Nadezda Petrovic

Nadežda Petrović (1873-1915)

 

 

 

LA POSITION DE L’ENTENTE ET LA GUERRE EN 1915
A la veille de la nouvelle invasion, la position internationale de la Serbie était assez défavorable. Les alliés exerçaient une pression très forte sur le gouvernement serbe afin de l'amener à faire des concessions à la Bulgarie en Macédoine. La proposition la plus concrète des alliés fut faite en août 1915, quand, en compensation pour des concessions en Macédoine, on offrit à la Serbie un élargissement territorial pour l'après-guerre, recouvrant la Bosnie et l'Herzégovine, la Bačka, la Sirmie, la Slavonie, la Dalmatie jusqu'aux environs de Šibenik et une partie de l'Albanie du Nord. Le gouvernement serbe justifia son refus de cette proposition par la pression de l'armée, du peuple et du Parlement qui n'étaient pas prêts à accepter des concessions à la Bulgarie. L'ambassadeur de Russie à Paris déclara, en colère, que les Serbes ne comprenaient pas « une politique plus élevée et plus large ».
L'écroulement de la défense nationale
De nouvelles épreuves surgirent après l'écroulement de la défense serbe à l'automne 1915, devant l'offensive conjointe des troupes austro-allemandes venues du nord (5 octobre), sous le commandement du feld-maréchal August von Mackensen, et de l'armée bulgare venant du sud-est (14 octobre). Le gouvernement serbe, par égard pour les alliés, rejeta la proposition du maréchal Putnik de faire une incursion-surprise en Bulgarie et empêcher ainsi son expédition militaire contre la Serbie. L'offensive ennemie, menée de deux côtés, et le manque de munitions disponibles pour les canons forcèrent l'armée serbe à se retirer vers le Sud du pays, le Kosovo et Skoplje.
Suite à la pénétration bulgare vers Skoplje, la Serbie fut coupée de la Grèce, d'où était attendue – en vain – l'aide des alliés. Après le regroupement de la majorité des troupes au Kosovo, l'armée serbe commença un nouveau repli, sur décision de l'Etat-major du 25 novembre 1915. Une partie des unités se redéploya à travers le Monténégro, alors qu'un second axe de retrait passait par l'Albanie en direction du littoral adriatique. L'armée serbe se dirigea vers la côte albanaise dans le but de s'y réorganiser, mais il fut décidé ultérieurement que les navires alliés la transporteraient en lieu sûr.
La bataille de Mojkovac
En protégeant la retraite des troupes serbes, l'armée monténégrine infligea une lourde défaite aux troupes austro-hongroises à Mojkovac, lors de la Noël orthodoxe, le 7 janvier 1916, mais elle ne put résister à une nouvelle attaque de l'ennemi, qui se termina par la prise de Lovćen. L'Assemblée nationale du Monténégro décida alors de suivre l'exemple de la Serbie, et donc de faire retraite avec l'armée, mais le roi Nikola, brisé et démoralisé en ce début de 1916, quitta le pays et passa en Italie. Le Monténégro signa la capitulation, contrairement à la volonté de la majorité de la population. Le roi laissa trois de ses ministres dans le pays, afin qu'ils annoncent à la population la décision de dissoudre l'armée. Environ 15 000 soldats et civils monténégrins furent internés dans des camps. Une petite partie de l'armée monténégrine se joignit aux troupes serbes.

 

 

 

 

La défense de Belgrade, 1915

Soldats, héros ! L'État-major a rayé notre régiment de ses effectifs. Notre régiment a été sacrifié pour l'honneur de Belgrade et la gloire de la patrie. Vive le roi ! Vive la Serbie ! En avant dans la gloire ! Pour le roi et la patrie !

Défense de Belgrade en 1915 (mot d'ordre du commandant Dragutin Gavrilović)

12 La Guerre - Le plus jeune soldat serbe agé de 12 ans en action à Belgrade-1 
  Le plus jeune soldat serbe âgé de 12 ans en action à Belgrade
Carte postale : collection de Sigolène Franchet d'Espèrey -Vujić ©

 

 

 Lire la suite :
In  Dušan Bataković (dir.), Histoire du peuple serbe, traduit du serbe par Ljubomir Mihailović, Lausanne, L’Age d’Homme, 2006, p. 245-258

 

 

La solidarité des États alliés

Au plan international, le fait d'avoir réussi à repousser deux offensives austro-hongroises en 1914 ainsi que le combat héroïque contre un ennemi beaucoup plus puissant, aboutirent à élever au pinacle le prestige de la Serbie parmi les alliés. En France, à la mi-1915, une « journée serbe » fut célébrée dans toutes les écoles, et des manifestations semblables furent organisées l'année suivante en Grande-Bretagne. Diverses associations humanitaires recueillaient de l'argent pour les blessés, et de nombreuses missions médicales anglaises et écossaises vinrent en Serbie soulager les souffrances de la population civile. Sur 400 000 malades, plus de 100 000 habitants civils moururent, ainsi que 35 000 soldats et 30 000 soldats prisonniers. Le typhus fit mourir près de la moitié des médecins serbes (environ 200 sur 440) ainsi qu'un nombre significatif d'infirmières. L'une des victimes de l'épidémie de typhus fut la fameuse artiste peintre Nadežda Petrović, qui travaillait comme infirmière bénévole à Valjevo.