Ivo Andrić

NJEGOŠ, HÉROS TRAGIQUE DE LA MÉMOIRE DU KOSOVO

Bataille de Kosovo

Bataille de Kosovo (1389)
lithographie d'Adam Stefanović, 1870

C'est au Kosovo que ce drame a commencé.

Ljuba Nenadović*[1], quoique serbe lui-même, fut étonné de voir la force vive de la tradition de Kosovo demeurer dans les montagnes monténégrines après des siècles, aussi proche et réelle que le pain quotidien et l'eau. Des femmes épuisées se reposant à côté d'un fagot de branches déposé sur la bordure rocailleuse du sentier lui parlaient du Kosovo comme de leur propre destin et de leur tragédie personnelle. « Nos droits sont enterrés au Kosovo », se résignaient les gens sans même chercher à y parvenir par un autre chemin que celui indiqué par le serment de Kosovo. Le destin entier de ces gens était marqué et balisé par ce serment. Comme dans les légendes immémoriales qui restent à jamais la réalité la plus profonde de l'homme, chacun sentait peser sur sa propre personne la malédiction historique qui a transformé les « lions » en « laboureurs », leur laissant dans l'âme la « terrible pensée d’Obilić[2] », de vivre ainsi écartelés entre leur réalité de laboureurs, d’esclaves, et l'idée noble d’Obilić. Le Monténégro et le peuple réfugié dans ses montagnes demeurent la quintessence de ce mystère de Kosovo. Tout ce qui naissait dans ces montagnes portait dans le regard le reflet du sang versé au Kosovo.

Là, dans ce mystère de Kosovo, est également enraciné le drame de Njegoš. Sans lui, la tragédie de la vie de Njegoš serait difficile à comprendre. Njegoš est le prototype du guerrier du Kosovo. En tant que poète et souverain, en tant qu'homme, il est la pure incarnation du combat, de la défaite et de l'inflexible espoir kosoviens. Comme quelqu’un l’a dit, il est le « Jérémie du Kosovo»  et, dans le même temps, le combattant actif et responsable, de l'« affranchissement de la malédiction »  et de la réalisation de l'idée d’Obilić. On a relevé que « Kosovo »  était, avec « Dieu », le mot le plus utilisé dans le poème Gorski vijenac [Les Lauriers de la montagne[3]]. Mais la réflexion et la poésie ne sont pas les seuls domaines où s’exprime la tradition du Kosovo. Elle est pour Njegoš la vie même. Elle est le sujet de sa correspondance diplomatique réelle et circonspecte autant que de son œuvre poétique principale. Dans ses missives à la Russie ainsi qu'aux Turcs, le Kosovo est une date déterminante pour toutes les décisions devant résoudre les questions les plus concrètes. Dans la formulation de ses exigences, il commence par les mots « depuis l'effondrement de notre empire ». Il prend le Kosovo comme argument politico-moral, comme le facteur réel et déterminant du destin personnel et collectif. Dans une lettre officielle, il écrit à Osman-paša de Skadar : « …quand les hordes asiatiques sauvages ont détruit notre petit mais héroïque empire, nos ancêtres et quelques familles élues ayant échappé aux Turcs ont alors quitté leur patrie et fait retraite dans ces montagnes.

Dans ces montagnes on « sert la Croix et on vit par Miloš (Obilić) ». C'est uniquement dans cet éclairage que l'on peut comprendre le destin et la vie de Njegoš. D'ailleurs ses proches, amis comme ennemis, le comprenaient ainsi. Peut-être personne n'a-t-il mieux exprimé sa compréhension des desseins de Njegoš et l'origine morale de ses actes qu'Ali-paša Stočević, le clairvoyant et infortuné vizir d’Herzégovine, qui disait à propos du prince-évêque cette vérité simple et profonde : « Je vous le jure par mon Dieu et par ses lois, le véritable seigneur serbe depuis Kosovo, c'est lui.»

Après ce prologue, le drame de Njegoš commence effectivement à la Saint-Luc, le 18 octobre 1830, selon le calendrier julien. La veille est décédé le prince-évêque Petar I (Pierre Ier) dit le Saint. Après 48 années d’un règne difficile, placé sous la seule autorité de sa sainte personnalité, il informe, par son testament dicté à la plume de notre compatriote Sima Milutinović[4], les chefs des tribus et le peuple « qu’il désigne comme son successeur à la tête de l'Église et comme seigneur du pays, son neveu Rade Tomov, qu'il recommande à Dieu, au tsar russe et à tout le peuple monténégrin ». C'était le même Rade Tomov pour qui Petar I avait prononcé de nombreuses années auparavant ces paroles prémonitoires : « Cet enfant, s'il survit, sera un brillant héros et un homme intelligent. »  Le jeune homme était non seulement l'objet de la prophétie, mais aussi l’élu de la Providence. Un concours de circonstances voulut qu'il fût choisi pour héritier, bien que fils dernier-né du benjamin des trois frères de Petar I.

Rade Tomov, âgé alors de 19 ans, voire de 17 ans seulement selon certains, fut subitement arraché aux promenades et aux discussions poétiques avec son premier maître Sima Milutinović dit Sarajlija, et amené devant le monastère. Le personnage de l'archidiacre Petar dans le poème Šćepan Mali [Šćepan (Etienne) le Petit] peut parfaitement servir de portrait à Rade Tomov à cet instant crucial.

Dans notre pays jamais
Un tel jeune homme n'avait grandi
De splendeur ni de telle adresse.
A son âge d'à peine dix-sept ans
Il sait plus que la moitié d'entre nous
D'idée ou de parole plus sagace
Je n'ai entendu ni n'entendrai jamais,
Celui-ci ne doit pas être de chez nous.
Si Dieu veuille lui garder la tête,
Bonheur il sera pour ce peuple,
Il est né pour la vie éternelle.

Ce jeune homme insolite, vif d'esprit et à la beauté physique rare, plus grand d'une tête que le plus grand des Monténégrins, s'est trouvé devant la dépouille de Petar I, lequel, décharné par le jeûne, les soucis et la peine, ressemblait déjà à de saintes reliques. En ce matin gris du mois d'octobre, avec la grisaille des rochers gris et du ciel gris pour cadre, s’esquissait dans cette scène pleine de simplicité montagnarde et de grandeur solennelle, comme dans une représentation symbolique, la vie future de Rade Tomov. En présence de 60 prêtres, sur-le-champ, l'archimandrite d’Ostrog Josif ordonne moine le jeune Rade, « en le vêtant de la soutane noire de feu le métropolite et en lui donnant pour nom Petar (Pierre) ». Puis, « devant le peuple rassemblé, le vieil archimandrite s'approcha du jeune souverain et lui baisa la main, puis toutes les autres éminences à sa suite ». Sans interruption, le peuple clamait sa joie et tirait des coups de fusil.

Dès lors, ce prince bien jeune, qui se révélera rapidement poète inspiré et souverain perspicace, sera la proie d'un grand nombre de conflits tragiques qui lui assombriront et écourteront l'existence mais, également, aiguiseront sa pensée et élèveront son esprit jusqu’aux cimes seulement accessibles aux âmes les plus nobles et les meilleures en ce monde.

Comme sur le plateau d'un théâtre moderne, au plus profond de Njegoš s’embrasent dans le même temps et parallèlement des conflits tragiques que lui impose sa désormais triple mission : d’évêque, de souverain et de poète. Chacune porte en soi ses propres difficultés, elles s'affrontent, se brisent mutuellement, génèrent de nouvelles contradictions et conflits dans le monde tant intérieur qu’extérieur de Njegoš.

« Depuis quatre siècles et demi que le Monténégro est gouverné par les religieux, jamais un prince-évêque aussi jeune et inexpérimenté n’a pris entre ses mains les deux tâches les plus grandes et les plus élevées », dit Medaković[5] comme pour annoncer le début du drame de souverain Njegoš : Incipit tragoedia !

Mais à quoi ressemblait-il ce Monténégro, avec son climat rigoureux et sa population de montagnards indigents et rebelles, au moment où il tomba sur la conscience et sur la responsabilité du jeune prince ? « Nul système d'État stable n’existait, dit Nićifor Dučić[6], ni de paiement de l’impôt avant le règne de l'évêque Petar II (qui débute en 1831). Lors des affrontements tribaux, les prince-évêques intervenaient pour réconcilier les adversaires ; et dans la lutte contre l'ennemi, ils les rassemblaient et les unissaient dans la défense de la patrie commune. C'est là tout ce que pouvaient faire les métropolites au sein de ce peuple indocile en usant de leur autorité ou de l’imprécation. »

Le jeune souverain dût donc commencer par jeter les bases de la formation d'un Etat, et créer ses institutions les plus élémentaires.

Bien que jeune et inexpérimenté, Njegoš entreprit la mission que le destin lui avait imposée. Il s’attela aux tâches ingrates et difficiles : mise en place de la première administration, perception des premiers impôts, création d’une école et d’une imprimerie, avec une énergie et une précaution qui ne manquèrent pas d'étonner tant ses amis que ses adversaires. Ce qui ne lui évita cependant pas de voir surgir les premières difficultés et de susciter les premières déceptions. Selon une légende, il se serait même fait tirer dessus par certains clans chez qui il était venu lever l'impôt. Selon Tomanović[7], les chefs des tribus monténégrines d'alors « n'avaient aucune notion de l'unité nationale, hormis sur le champ de bataille et au sein de l'église ». D’où la résistance « parfois ouverte, parfois cachée, mais permanente »  à laquelle se heurtaient toutes les tentatives de Njegoš pour centraliser et mettre en ordre les tribus. Mais Njegoš lutte pour ce qu'il estime juste et bénéfique pour le pays. Il jette l'anathème sur les fratries indociles, menace, promet. Il s'interpose entre les frères mortellement ennemis, de ses mains et de son corps les sépare. Faute de pouvoir s'y prendre autrement, il fait fusiller sans pitié coupables et suspects, comme il a passé par les armes le sénateur Todor Muškin et ses frères. Ses missives aux clans ont une tonalité tragique, exprime une grande douleur et sa déception. Ainsi  écrit-il : « Et pour tout l'amour que je vous porte, n'ai-je récolté que honte et ingratitude. »

Les peines et déceptions du métropolite sont clairement visibles dans son œuvre littéraire, surtout dans Šćepan le Petit et Les Lauriers de la montagne. D'où son constat amer exprimé dans ce vers :

au pays sans justice, nous sommes nés.

Et cette apostrophe lancée directement au peuple :

Malheur à celui qui t'a en charge.

Significatif est à ce propos, un dialogue entre Njegoš et son secrétaire Medaković. Njegoš : « Connais-tu ces Monténégrins ? - Medaković : « Je pense les connaître un peu. »  - Njegoš : « En vérité, tu ne les connais pas ! Monténégrin moi-même, je suis né et j’ai grandi parmi eux, je suis leur souverain, mais je ne les connais toujours pas. »

Sous le fardeau de ses obligations de souverain qu’il assume avec un profond sérieux et une cruelle sévérité, lors des conflits avec les gens et leurs passions, leurs misères et leurs vices, commence à apparaître et à se former le regard pessimiste que Njegoš portera sur « le temps d'ici-bas et le destin de l'homme ». Ce regard poussera à son paroxysme ses difficultés avec l'ennemi extérieur, et le combat qu’il mène contre lui-même, dans certains passages célèbres de La Lumière du microcosme et des Lauriers de la montagne. Son esprit élevé et sa grande sensibilité, confrontés à la réalité, commencent à dessiner, sur la base de ces conflits, une image globale du monde et du destin de l'homme dans ce monde. Quelques années riches de nouvelles expériences, de doutes et de déceptions que lui causent les siens et l’étranger, renforcent l'agnosticisme que Njegoš reconnaît de manière concrète et anecdotique à son secrétaire Medaković et qui ouvrira chez lui une plaie et s’étendra à l’humanité toute entière :

Considère l’homme de n’importe quel point,
juge de lui comme bon te semblera –
l’homme est à l’homme le plus grand mystère!* [LM]

Jusqu’à ce que le poète déjà mûr exprime sa totale incompréhension du mystère de l'homme et de la nature dans un vers énigmatique :

les clefs en sont dans la tombe.*[GV]

Les relations extérieures du pauvre et héroïque Monténégro dont Njegoš doit « se soucier » ne sont pas moins pénibles et compliquées. Le poids du serment qui pèse sur ce « foyer de la serbité » est trop grand. Le Monténégro en saigne, mais son évêque est celui dont il broie la santé, dont il vole le sommeil et « transforme [ses] poumons en enfer ». Comme pour l'organisation intérieure, tout est à créer, alors que les moyens n’existent pas et que les conditions ne sont pas réunies. La Russie, grande protectrice, est une grande aide, un grand espoir, mais aussi un grand tourment. Petrograd est loin, la politique russe trop vaste, et le Monténégro avec ses intérêts vitaux, naturellement, ne qu'un minuscule segment invisible de cette grande politique russe. Les intrigues sont fréquentes et les malentendus en tous genres possibles. À en croire Matija Ban[8], Njegoš lui aurait dit à un moment de grande amertume : « Moi, seigneur du Monténégro, je suis un vrai esclave des caprices de Petrograd[9] ». Les divergences et désaccords sont incessants avec l'Autriche, et aussi les malentendus avec le prince Miloš[10] en dépit des bonnes intentions et des efforts des deux côtés. Mais la grande préoccupation et le combat le plus âpre de Njegoš, c'est la Turquie. Le serment de Kosovo, qui fait vivre, respirer et nourrir les pensées est d’emblée au cœur du débat.

Un pamphlétaire français dit quelque part : « l'Angleterre est à l'Europe ce que Satan est à l'humanité ». Pour l'écrivain français, c'était une « boutade »[11], un mot d'esprit lancé dans le feu de la polémique. Mais pour Njegoš, le gigantesque et puissant Empire ottoman est en réalité la personnification de l'enfer sur terre, le principe du Mal matérialisé qu'il se doit de combattre sans hésitation et sans trêve, quand bien-même sans aucun espoir de victoire. Ce combat se mène sous la devise unique désespérée qui, en apparence absurde, est la vérité vitale même :

Que soit ce qui ne peut être !* [GV]

Jamais je n'ai entendu dans la poésie du monde entier ni dans le destin d'aucun peuple un mot d'ordre plus terrifiant. Mais sans cet absurde suicidaire, sans ce nihilisme positif, pour utiliser un paradoxe, sans cette négation obstinée de la réalité et de l'évidence, aucune action, voire idée d'action contre le mal ne serait possible. En cela, Njegoš est entièrement l'expression de notre sentiment collectif fondamental et le plus profond, car sous ce mot d'ordre, conscient ou inconscient, ont été menés tous nos combats de libération, depuis Karadjordje jusqu'à l'époque la plus récente.

Comme dans les batailles représentées sur les tableaux des maîtres anciens où, au-dessus du combat mené par deux armées de ce monde, on voit dans les nuages deux armées célestes s'affrontant en même temps, cette lutte suprême de Njegoš est menée simultanément sur deux niveaux, physique et spirituel, céleste et terrestre. Car le combat auquel Njegoš se voue contre l'Empire ottoman sera le sujet de son œuvre poétique majeure et en même temps le plus grand souci de son action politique et militaire. « Je suis seul et martyr sur ces rochers, comme Prométhée sur le Caucase », disait souvent Njegoš et, se comparant à Prométhée, il ajoutait aussitôt que l'Empire turc était ce vautour qui lui déchirait les entrailles alors qu’il était enchaîné.

Cela dépassait le conflit de deux religions, peuples et races, c'était le choc de deux éléments, l'Orient et l'Occident, le destin voulant que le combat soit livré surtout sur nos territoires et qu'il divise et partage notre unité nationale d’un mur de sang. Nous avons tous été jetés, emportés dans ce combat des éléments, de quelque côté que l’on combatte, avec le même idéal, le même héroïsme et la même foi en la justesse de sa cause.

De cette manière la tragédie de ce combat fut aiguisée et aggravée par d’inévitables  confrontations fratricides souvent imposées par notre dure histoire. Cette tragédie fut pour Njegoš d'autant plus grave que de sa hauteur, comme tous les grands esprits éclairés de notre histoire, il embrassait de son regard la totalité de notre nation, sans distinction de religion ou de tribu.

Njegos Dragana Pajovic

Peter II Petrović Njegoš
par Dragana Pajović

Dans une lettre courageuse et prémonitoire adressée à notre compatriote, originaire de Skoplje bosniaque, Osman-paša[12], vizir de Skadar, Njegoš expose sa vision de ce combat. Il est intéressant de citer en totalité cette lettre peu connue parce qu'elle dissimule, derrière la façade de la rhétorique dinarique et l’obligatoire pathos monténégrin, la vérité tragique de notre histoire et exprime la conception que se fait Njegoš du Kosovo.

Le prince-évêque écrit au vizir :

Écrite de ta main, m’est parvenue ta lettre du 17 septembre de cette année[13] dans laquelle tu fais assez bizarrement mention de certaines choses. En premier lieu, dis-tu, il nous faut faire l’ablution de notre cœur, puis adopter le meilleur des comportements et vivre dans la concorde à nos frontières : le cœur, à l’égard des humains, est toujours net, pur, mais à l’encontre des inhumains, l’homme est contraint d’adopter un comportement inhumain car il ne peut agir autrement, même s’il le voulait. Tu te vantes de compter chez moi des amis qui t’apportent la preuve de mes intentions - les avoir est une bonne chose, mais garde-toi bien de me les désigner afin qu’ils ne périssent pas de mon fait. Ces choses, l’une et l’autre, fais-en profiter ceux qui regardent par le petit bout de la lorgnette, mais pas moi, mes intentions sont claires, connues : qui, et de quelle manière, doit vivre avec moi et en bon voisinage. Tu dis que je suis sans trêve à revendiquer, mais qu’ai-je à revendiquer, et auprès de qui ? Quand Bajazit (dit Ilderim)[14] a assujetti la Bosnie, quand les hordes asiatiques sauvages ont détruit notre petit mais héroïque empire, nos ancêtres et quelques familles élues ayant échappé aux Turcs ont alors quitté leur patrie et fait retraite dans ces montagnes. Je suis réduit à la solitude, orphelin, alors réfléchis : où sont mes glorieux frères, les illustres princes et voïvodes de notre empire, où sont Crnojević (Bušatlija), Obren Knežević (Mahmut-Begović), Kulenović ? Où sont Skopljak, Vidajić, Filipović, Gradaščević, Stočević, Ljubović ? Où maints autres sont-ils restés ? Où sont désormais les messeigneurs et la fleur de notre peuple pour qu’ensemble, nous puissions quérir notre patrie et notre gloire ? Si nous poursuivions tous le même but, je pourrais avec eux me mettre en quête de quelque chose de grand. Dieu seul sait quand ils se souviendront de leur gloire, jusqu’à quand mes frères s’alièneront-ils leurs propres frères et se diront asiates, jusqu’à quand officieront-ils pour l’étranger sans se soucier d’eux-mêmes ni des leurs. Depuis ce jour funeste où l’asiate oppressa notre peuple, qui cette poignée de montagnards combat-elle pour défendre notre honneur à tous et le nom de notre peuple ? Tous luttent contre leurs propres frères turcisés : le frère bat son frère, le frère tranche la gorge de son frère ‒ les ruines de notre empire baignent dans notre sang, telle est notre malédiction à tous ! Cette infortune et la haine que se portent mutuellement des frères, davantage que les forces ennemies nous ont causé du mal, et notre héroïque communauté a fourni main d’œuvre et domesticité à l’étranger. Voilà ce que tu es, toi aussi : le journalier de l’étranger. La scission au sein de notre peuple a quasiment étranglé notre pauvre Monténégro mais l’a, aussi, honoré : il est aujourd’hui, et à jamais le sera, un joyau sur la couronne de la chevalerie. Plus que tout, je souhaiterais voir régner la bonne entente chez des frères en qui bout le même sang, qui ont été nourris au même lait et bercés par le même berceau ; pour ce qui est de cette poignée de gens et pour ma part, je ne désire plus de respect, car nous en jouissons aux yeux du monde grand et doué de raison ; mon souhait est autre car la blessure est à vif et l’honnêteté à nu. J’aurais désiré voir le jour un peu plus tard car j’aurais alors vu mes frères, s’étant souvenus d’eux-mêmes, dire à la face du monde qu’ils sont les dignes fils et descendants des anciens chevaliers de notre peuple. Dès lors que cette sainte parole sera prononcée, un grand bonheur ce sera pour tous les nôtres ; le nom monténégrin, bosnien et de tous les autres chevaliers du peuple serbe sera alors honoré et porté en notre sein tel un talisman. Tu traites, ai-je entendu, les Monténégrins de haïdouks ; ce nom n’est en rien infamant. Haïdouk signifie chevalier, Ritter ; par exemple, les haïdouks ci-après sont des chevaliers : Marko Kraljević, Relja Omučević, Gergelez Alija, Tale Orašanin, Skender-beg, Stojan Janković, Ilija Smiljanić, Bajo Pivljanin, Karađorđe, le voïvode Veljko Petrović. Ce ne sont là que quelques membres de notre peuple qui ne sont plus de ce monde. Certains Monténégrins sont certes des meurtriers, des pilleurs et des fourbes, mais leur forcent la main la violence sauvage, effrénée du pouvoir turc et l’héroïque infortune qui est la leur. Imagine donc, mon cher compatriote ! Tous ces hommes regroupés dans ces forêts, de toutes parts encerclés ! Quand l’année est un tant soit peu clémente, nous nous en sortons plutôt bien, mais qu’elle soit pareille à la précédente, et c’est la misère noire. L’année dernière, je suis allé quelques mois à Vienne et à Venise, surtout pour ne pas avoir à regarder cette misère ; d’autre part, miséricordieux, je me serais dessaisi de tout ce que je possède alors qu’il me reste bien peu. Quand tu me parles en frère bosniaque, je suis ton frère, ton ami ; mais quand tu me parles en Turc, en Asiate, en ennemi de notre peuple et de notre nom, tes paroles me heurtent ainsi qu’elles heurteraient tout homme noble d’esprit. Je sais ce que tu diras à la lecture de cette lettre : Ah, tout ce que cet homme peut écrire et rêver ! Mais je forme l’espoir qu’un jour, peu importe quand, nos descendants apprécieront dignement les idées patriotiques dans la lettre de cet évêque aujourd’hui partout vilipendé tel un corbeau blanc.

Telle était la vision qu’avait Njegoš de lui-même et des siens, celle d’un monde voué à mener une lutte implacable, désespérée « contre les siens et contre l’étranger ».

Ainsi cette lutte, qui lui était imposée comme devoir originel par le schéma en acier de la mémoire du Kosovo et qui pour tout Monténégrin était compréhensible et simple comme la vie elle-même, était pour l'âme généreuse de Njegoš source de nouveaux et grands tourments. Par son esprit de génie, qu'il était sans aucun doute, il embrassait non seulement « le bazar insensé d'ici-bas », mais tout le visible et l'invisible, pénétrant le secret des origines, le sens du monde et la destinée de toute créature. Il était lié au plus infime des êtres comme à l'astre le plus éloigné par les attaches de la « sainte sympathie » qui maintient, en réalité, l’univers et son équilibre. Il aimait à imaginer l'histoire de l'univers comme un combat éternel entre la lumière et l'obscurité dans lequel Dieu, c'est-à-dire la lumière, sort toujours vainqueur et progresse, jusqu'au jour où la nuit disparaîtra totalement, quand tout, sans exception, sera lumineux et heureux à jamais.

L’universel Créateur prendra repos
ayant accompli son vœu sacré :
espaces et grands mondes clameront
joie éternelle et éternel amour
dans une douce et très sainte harmonie.* [LM]

Il est caractéristique de tous les grands esprits de rêver, avec au moins une partie de leur imagination, au moins dans un segment de leur vie, l'univers tels l’harmonie et le destin du monde qui, à son point extrême, nous salue de sa félicité totale. Am Ende winkt vollkommene Seligkeit  [La félicité totale nous invite à la fin] (Keyserling).

Le rêve d'harmonie de Njegoš se brise brutalement et se rompt lors de sa rencontre avec le Mal, le mal étant personnifié par le grand empire oriental.

Du mal dans le monde,  j'en ai vu de toutes sortes,
- - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - -
et il me reste à affronter le pire !

Pour lui, comme pour les anciens Germains, la vie n'est que guerre et uniquement la guerre, aut belle praeparatio, aut infida pax  [si on ne prépare pas la guerre, peu fiable est la paix]. Et soudain, plutôt que par l'harmonie universelle, son ode « se met à chanter l'horreur », l'harmonie rêvée se transforme en infernale discorde et en combat dans lequel on doit choisir le juste côté. Se découvre là l'autre visage de Njegoš. Son combattant ne connaît pas la pitié, il ne l’implore ni ne l’accorde. C'est là la tragédie de sa vocation historique. Lui qui « volait par sa pensée » au milieu des planètes et des mondes, qui franchissait des espaces que l'intelligence mortelle ne peut soupçonner et résolvait des énigmes qui resteront pour la multitude un éternel mystère, se trouve soudain empêtré dans un conflit complexe et sanglant sur la terre ferme, dans de terribles conditions. Et il se bat pour de maigres pâturages et prairies à l'ouest ou pour deux îles désertes dans le lac boueux à la frontière orientale. Ce combat pour deux îles nues, Vranjina et Lesendro, sur lesquels il n'y a presque rien, hormis une croix et une bombarde, caractérise l'obstination, le désespoir, et demeure un symbole. Il occupe une grande partie de son activité diplomatique et militaire. (Njegoš en personne est allé aux chantiers navals de Korčula négocier l'achat de navires dans le but de reconquérir les deux îles, mais l'Autriche a fait échouer ces négociations.)

À quelle vitesse surprenante tout, chez lui, rétrograde du plan supérieur à celui inférieur, et inversement ; de même que, souvent, dans sa correspondance officielle nous rencontrons le reflet de ses préoccupations spirituelles majeures, dans ses œuvres poétiques de réflexion pure s’entend l'écho sombre de ses soucis et luttes quotidiennes. Et lorsque nous lisons ces vers dans son poème Le Monténégrin à Dieu :

Ils me forcent en avant voguer,
Mais comment puis-je naviguer
Sans rames dans mes mains,
Et sur place dois-je triste rester
Dans ce petit canot délabré,

nous ne pouvons pas ne pas percevoir dans l'allégorie de la peine spirituelle sur l'océan de la vie, la résonance du souci que font à Njegoš les deux îles Vranjna et Lesendro qui lui ont été dérobées par la trahison et la perfidie et que, faute de bateaux, il n'a jamais pu reprendre.

La préoccupation, l'obsession, pourrait-on dire, de Njegoš dans sa lutte contre la puissance ottomane, devenue sa destinée, imprègne les vers de Njegoš, non seulement Les Lauriers de la montagne, qui y sont consacrés, mais aussi d’autres, plus personnels. S'examinant dans un miroir vénitien enchâssé dans un cadre de fleurs peintes de main de maître et voyant sa moustache insolente, Njegoš dit à mi-voix :

Moustache noire, où finiras-tu,
A Mostar ou à Travnik ?

Dans ce miroir occidental créé à des fins de luxe, de joie, et de vanité, Njegoš a vu plutôt, comme dans une vision terrifiante, le pieu et les crocs métalliques du vizir sur les murailles de Travnik et sa tête de jeune évêque tranchée, exposée à la risée et à la honte, de la même façon que les siens et lui exposaient dans un concert de salves joyeuses, les têtes de leurs ennemis sur la tour surplombant le monastère de Cetinje. Celui qui s'est ainsi vu dans le miroir ne pouvait sans nul doute qu’y voir qu'un reflet tragique.

Nous touchons là directement la dualité tragique qui écartelait Njegoš et qu'il devait pleinement sentir quand il a dit : « Je suis un barbare parmi les princes et un prince parmi les barbares.»  Ce qui signifiait avoir deux vies sans pouvoir vivre pleinement ni l’une ni l’autre. Avoir deux existences contradictoires qui, ensemble, composent un tourment infini.

Nous avons déjà dit que les formes de la tragédie étaient multiples, bien que toutes fussent issues de la même racine du Kosovo. Tant dans son action que dans son vécu spirituel, mais aussi dans sa propre vie quotidienne, la mémoire du Kosovo a partout gravé son sceau mystérieux, cherchant le sacrifice mais apportant aussi la solution.

Sous quelles auspices a vu le jour l'œuvre poétique immense de Njegoš ? Et comment se présente-elle du point de vue qui, ici, nous intéresse ? – Medaković, le secrétaire de l'évêque, raconte dans ses mémoires que Njegoš, alors qu’il travaillait à La Lumière du microcosme « ne laissa personne l'approcher pendant six semaines » ; et il ajoute aussitôt : « Il était plongé dans sa poésie et aimait à relire tous les poèmes pleins de belles envolées poétiques. Pour les affaires d'ici-bas et pour ses Monténégrins, pour l'Église même, ce n'était guère bénéfique. Si l'évêque ne s'était pas tant consacré à la poésie, il aurait fait encore plus de bien pour les Monténégrins. Cela l'entravait, aussi n'a-t-il pas terminé son Code sur lequel il avait pourtant longtemps travaillé. »

Pauvre secrétaire, il exprime de toute évidence l'avis de contemporains bien intentionnés ! Njegoš y répond dans La Lumière du microcosme :

Toutes les merveilles du firmament
et des cieux, tout ce qui s’épanouit
en de majestueuses flammes,
qu’ils soient mondes ou esprits,
beautés mortelles ou immortelles,
ne sont-ils point poésie du Père universel ?* [LM]

Pour le poète, Dieu lui-même est

ravi par une Poésie créatrice.* [LM]

Pour amplifier encore le malentendu, Rovinski[15], le biographe de Njegoš, écrit : « Au contraire, il écrivait très peu, soucieux qu’il était sans trêve des affaires du peuple. »  Ainsi, aux yeux des uns, Njegoš travaillait-il trop à sa poésie, délaissait les affaires de l’État ; aux yeux des autres, pour le souci qu’il prenait de l'État il négligeait la poésie. Le pire est que les uns et les autres disent vrai. Parce qu’en l’occurrence, Njegoš était écartelé comme partout ailleurs entre deux contradictions difficilement conciliables qu'il fallait maîtriser par le sacrifice et la renonciation.

Quelle œuvre littéraire pouvait naître dans ces conditions ?

Jugeant Les Lauriers de la montagne comme l’une de nos trois œuvres majeures, Branko Lazarević[16] fait à juste titre remarquer que Njegoš « ne pouvait pas, exception faite de quelques passages avec l'évêque Danilo et le père prieur Stefan, déployer entièrement ses ailes et mettre tout son génie en action ». « Sitôt qu’il atteignait des sommets », dit Lazarević, « la matière et l'évènement lui disaient sur-le-champ la nécessité de redescendre, et le combat que menaient son esprit et ses visions philosophiques et éthiques d'un côté, la matière et les évènements qui l'entravaient, l'enchaînaient, le poussaient à l’action sur le terrain de l'autre, se ressent ainsi : parfois ils s’unifient de façon discordante, parfois ils entrent en collision et laissent des cicatrices visibles qui subsistent à l'endroit du choc. »

Encore un tribut payé à la mémoire du Kosovo.

Les Lauriers de la montagne et Le Faux tsar Šćepan le Petit sont au demeurant exclusivement mis au service de la mémoire du Kosovo. Même La Lumière du microcosme, quoiqu’entièrement empreinte de préoccupations métaphysiques, n'en est pas détachée vu ses allusions et analogies inconscientes. Par le combat, un combat guerrier, entre le mal et le bien, par l'asservissement passager de l’homme au mal et à l'injustice, par son souvenir jamais éteint de l'ancien et éclatant empire et, enfin, par son espoir et sa foi en la délivrance, cette œuvre  nous apparaît à la lecture le prototype du destin kosovien de Njegoš. En effet, Njegoš emploie pour la déchéance d'Adam et pour l'effondrement du peuple serbe au Kosovo la même expression : « la chute de l'empire ».

Le signe fatal de la malédiction de Kosovo est omniprésent dans l'œuvre littéraire de Njegoš, sans même que le poète en parle, car il conditionne toute l'œuvre poétique de Njegoš. Dans sa poésie, tout est hiératiquement figé et droit, simplifié et condensé jusqu'à l'incompréhensible, fermement noué ; tout est éteint sans autre lumière que celle intérieure. Parce qu'ici tout a été traversé par l'esprit de la mémoire du Kosovo qui a brûlé sans pitié tout ce qui « ne sert pas l'honneur et le nom », et pétrifié tout ce qui permet de demeurer pour l’éternité et de les servir. C'est une poésie de l'air en altitude et de larges perspectives de liberté, sans plus d'ornements que ceux qu'on a pu apporter dans un refuge. Tout ce qui ne pouvait tenir dans l’arche du salut après le naufrage du Kosovo a été jeté. D’où l’absence de toute une palette d'émotions. D’où, aussi, l’intensité avec laquelle est développé tout ce qui s’y trouve, une incandescence rare dans la littérature mondiale. Artiste, Njegoš est à son apogée dans ces scènes et évocations hiératiques, quand il est au plus près du destin collectif, telle cette image des guerriers avant la bataille, pleine d'une grandeur païenne, dans Šćepan le Petit :

Se prosternent devant le soleil naissant deux mille chevaliers,
Embrassent la terre-mère, la prient de leur offrir repos.
Le soleil exauce leur prière, la terre leur promet une sépulture de héros.

Le fond de sa pensée exigeait de lui pareille œuvre littéraire : le Soleil céleste immaculé, la terre ferme à qui nous devons tout, et entre les deux, les hommes chevaliers s'acheminant vers la tombe, vers la tombe héroïque comme seul souhait et bonheur suprême. Tout ce qui est dans l'œuvre de Njegoš en dessous ou au-dessus de cela, n'est donné qu'en résultat d'une lutte difficile et d'un arrachement douloureux.

Les autres domaines sur lesquels il nous reste à nous pencher sont de la même veine. Nous trouverons partout la même pensée comme force vive et principal régulateur.

Il est notoire que Njegoš ne sentait pas l’appel de la vocation ecclésiastique que son destin lui a imposée en plus d’autres lourdes offrandes. Esprit libre ignorant l'hypocrisie, il exprimait sincèrement son penchant pour la vie séculaire. Cette inclination fut de son vivant une source d'attaques contre l'évêque, et après sa mort l'objet d'interprétations erronées. Il lui fut reproché de ne pas officier, de s'habiller comme les autres Monténégrins, d’ordonner des prêtres non préparés, etc. À l'inverse, des professeurs et hommes de lettres de la fin du siècle dernier et du début du nôtre voulaient souvent le présenter comme un militant libéral selon le modèle du XIXe siècle. Fondamentalement erroné est ce que dit Rešеtar[17] : «  Dans la lutte éternelle entre la connaissance et la croyance, Njegoš inclinait résolument du coté de la connaissance. »  Dans son livre consacré à Njegoš, Nikolaj Velimirović[18] a établi avec une grande liberté d'esprit et une érudition enviable la complexité du monde intellectuel de Njegoš et il s'approche sans doute de la vérité quand il dit que la conception du monde de Njegoš était avant tout « christologique ».

Njegoš, dit-on, a lui-même prononcé à ce propos une parole merveilleuse. Au reproche qui lui était fait d'être davantage homme qu'évêque, il a répondu : « Il est plus facile d'être évêque qu'homme.»  D'autre part, nous n'avons pas dans notre littérature de poésie qui soit plus proche de Dieu et qui le serait de manière plus élevée. Et cela nous suffit, parce que c'est tout.

En effet, la question est ailleurs. Le mot du célèbre moraliste français Rivarol – « L'État est un bateau ancré dans les cieux » – pourrait s'appliquer pleinement au Monténégro du temps de Njegoš. Le régime théocratique d'un type particulier répondait sans doute le mieux au Monténégro d’alors. Il fallait comme pour toute autre chose « servir l'honneur et le nom ». De même il fallait être évêque, de même il fallait guerroyer, de même il fallait juger le peuple et le pourvoir en blé et en poudre à canon, le préserver de la mauvaise influence étrangère, afin de garder le peuple de toute hésitation, trahison, « transformation ». Pour les penchants et prédilections personnelles il n'y avait ni temps ni justification.

Le naïf et sévère Medaković nous donne dans ses mémoires la clé d’une telle interprétation : « L'évêque se trouvait dans des circonstances trop difficiles et il devait toujours s’incliner devant le destin, car il lui fallait tenir compte de son peuple frustre mais par trop impétueux et se conformer à ce que le peuple tout entier respectait, ce à quoi il sacrifiait tout, fût-ce sa propre vie.»  À un autre endroit, il est encore plus explicite : « L'évêque était comme tout le monde, mais il tenait compte de son honneur et de son rang et devait se garder de tout ce qui n'était pas digne non seulement de lui, mais encore de tout autre Monténégrin.»

S'il devait se maîtriser et renoncer là encore, ce n'était qu'un sacrifice de plus.

Njegoš a lui-même brûlé sa seule tentative de poésie amoureuse. Son adjudant demandait en vain de lui donner cette ode pour la recopier. Njegoš refusa avec les paroles suivantes : « De quoi cela aurait-il l’air, un évêque qui écrit un poème d'amour ? Tu ne l'auras pas ! »

Et cette pauvre joie avortée fut brûlée sur l'autel où tant d’offrandes furent apportées.

Goethe, qui était né sous une autre étoile et vivait dans des conditions totalement différentes, connaissait le problème et toute sa vie durant tenta de le résoudre : comment concilier deux mondes antagonistes, celui des idées et celui de l'action ? Il  a donné au poète le présage suivant : « Tu ne resteras pas éternellement solitaire, tu te façonneras pour la société et tu finiras par agir comme tout le monde.»

Entre le mot de Goethe «… et tu finiras par agir comme tout le monde »  et l'observation ingénue de Medaković « … il lui fallait (…) se conformer à ce que le peuple tout entier respectait »  il n'y a aucune différence. C'est la manière éternelle et unique qu’ont les esprits élevés de se concilier le monde et la vie, à travers la douleur, le sacrifice et les renoncements personnels.

La tragédie dont nous suivons le cours a ses heures d'obscurcissement et son protagoniste ses instants de faiblesses. Parlant du drame de Jésus et de la prière au jardin des Oliviers: « Ôte-moi ce calice », un philosophe russe dit : « Sans ce moment de faiblesse, l'exploit ne serait pas entier.»

Regardant en permanence devant lui  la roche de ses montagnes et le supplice plus dur encore du serment qui pèse sur cette terre et sur la « tribu effroyable », Njegoš, lassé de  la terre et désireux du ciel, terminera sa prière comme un homme qui s'étouffe :

Laissez-moi voir les cieux
Que vous avez dérobés à ma vue !

Il dira à Medaković : « Je donnerais tout ce que j'ai, pour qu’on me rase cette barbe. »  À travers les doutes et les infortunes, il sera toute sa vie obsédé par cette idée de fuite au bout du monde devant ce calice qui nous paraît être le « calice funeste », depuis celui de la ciguë de Socrate, à travers celui du jardin des Oliviers, jusqu'aux montagnes monténégrines et  les « héros un par un »,  et ainsi à perte de vue. À ses proches, Njegoš disait : « En  vérité je suis las de tout, si je pouvais seulement partir sur une île quelconque, où il n'y a personne, et y vivre en paix.»  Un désir douloureux et un rêve irréalisable, mais il y reviendra souvent. Il avouera à Nenadović : « Maintes fois j'ai songé à fermer les yeux, à quitter l'Europe, à  partir en Amérique, et ne plus jamais rien lire sur  notre continent.»  Déjà condamné par la maladie, il dira à Matija Ban : «  Ne soyez pas étonnés d'apprendre un jour que je vogue sur l'Océan Atlantique vers New York.»  Mais pour de tels esprits, il n'y a ni île pour se reposer ni embarcation pour les y transporter. En accomplissant de grandes œuvres avec leur sang le plus précieux, ils sont voués à rêver d'îles de paix et de repos tout comme la multitude de petites gens rêvent d'accomplir de grandes œuvres.

Ces moments de faiblesse humaine, ces regards apeurés, affligés, jetés en arrière par la victime conduite à l'échafaud, ce vain, bref et instinctif refus d’un inévitable destin et de la vocation, ce frémissement à peine perceptible sur le chemin de l’élévation ‒ tout cela n'affaiblit ni n'altère en rien l'harmonieuse figure de Njegoš. Au contraire, telle la sueur mêlée de sang et la supplique de la prière au jardin des Oliviers, ce sont là les signes indubitables des élus des dieux. Sans cela, d’ailleurs, l'exploit ne serait pas entier.

En réalité, il ne saurait être question de fuite. Comme dans la vision de sainte Catherine, chez lui aussi il y a « une croix devant nous et une autre derrière nous, de sorte que fuir est impossible ».  Dans sa quête d’une issue aux contradictions et aux conflits en lui et autour de lui, Njegoš la trouve dans la réconciliation avec la vie et avec la vocation que cette dernière lui a imposée. Une réconciliation non pas passive, faiblarde, mais l'acceptation consciente, volontaire de la vie en tant que lutte et martyre :

[Nous sommes] voués à porter la croix
d’une terrible lutte contre les [nôtres] et l’étranger.* [GV]

L'issue est trouvée. La tragédie s'achèvera comme toute tragédie : par la perte de son héros et, ultérieurement, la victoire de sa pensée.

Notre énumération arrive à son terme. Non que les possibilités de conflits soient épuisées, mais la vie de notre protagoniste se trouve brutalement écourtée. « L'aimé des dieux meurt jeune.»

L'année 1848, troublée et riche de menaces et de promesses, marque l’endroit où se produit la fracture dans le drame de Njegoš. Bouleversé par les évènements qui surviennent en Autriche, porté par l'espoir fallacieux de voir le rêve de sa vie se réaliser prochainement, il tentera une fois encore  de mettre les évènements à profit. Il écrit à Jelačić[19] les fameuses lettres, adresse aux Dalmates des manifestes imprimés, s'adresse à Petrograd et à Belgrade. Ce sont là les embrasements d'une veilleuse sur le point de s'éteindre.

Njegoš a 37 ans. Avec, derrière lui, dix-neuf ans de pouvoir dans les conditions que nous avons vues. La Lumière du microcosme et Les Lauriers de la montagne ont été imprimés durant les trois dernières années. Šćepan le Petit est écrit. La poésie s’est tarie. Les évènements mentaient.

C'est le répit avant le dernier acte. Le biographe monténégrin de Njegoš ouvre ce dernier chapitre par ces mots : « La maladie de Petar II commence et la fin de sa vie approche.»

Incipit finis !

La maladie qui s'est déclarée soudainement et brusquement aggravée enverra Njegoš en Italie à deux reprises durant les deux dernières années de sa vie. Au retour de l'évêque d’un premier et court voyage à Padoue, l'agent consulaire russe de Kotor Gagić[20] informera le gouvernement russe que les médecins ont dépisté chez l’évêque une tuberculose incurable et qu'ils lui ont ordonné, au dire de Gagić, de « ne prendre aucune médecine, mais de rentrer au Monténégro jouir de l'air de sa patrie, et de se garder de la nourriture, de la boisson, ainsi que de toute activité intellectuelle pénible, afin de prolonger sa vie autant que faire se peut ».

En réponse à la sécheresse et à l'ironie inconsciente de ce rapport d’un bureaucrate, il faut citer au moins un passage de la curieuse lettre adressée de Cetinje par Njegoš au médecin de Kotor Marinković, à qui l'attachait une amitié spirituelle intime :

Ma pensée, dit Njegoš, a courageusement vogué entre les cieux et le tombeau, et j'ai appréhendé la mort comme suit : soit un retour au doux sommeil éternel que j'habitais avant la naissance, soit un léger voyage d'un monde à l'autre et l'approche de l'image immortelle et la félicité éternelle.

C'étaient des « activités intellectuelles » légèrement plus élevées que celles que le consul Gagić pouvait comprendre. Cet étrange dilemme devant lequel Njegoš se tient serein et «  prêt à tout »  comme  face à la volonté divine « dont il est difficile de sonder l'œuvre », nous le trouverons répété jusque dans son testament, tant son esprit en fut préoccupé jusqu'à ses derniers instants. En cela, Njegoš ressemble aux esprits de la Renaissance qui faisaient part dans leur testament de leurs hésitations et préoccupations spirituelles et recommandaient à Dieu leur « esprit ou leur âme » (animum meum seu animam).

Le second voyage de Njegoš en Italie, qui s'est transformé en un séjour de plusieurs mois à Naples, nous est relaté dans les lettres de Ljuba Nenadović. La prose candide mais chaleureuse et fidèle du Eckermann de Njegoš est aujourd’hui un trésor de notre littérature parce qu'y est conservée la plus belle image de notre plus grand poète tandis que, «  sombre Byron », il parcourait l’Italie.

Déjà marqué par la mort, Njegoš regardait l'art et la beauté d’un pays au ciel clément. Rien de tout cela ne pouvait lui être par trop nouveau et étranger, car par-delà les temps, les frontières et distances dure depuis toujours la continuelle assemblée des esprits. Face au tableau du Christ de Raphael, dit Nenadović, « l'évêque assis sur une chaise a regardé trente minutes durant le visage divin du Christ ». Un après-midi, il est monté, quoique malade, avec sa suite au sommet du Colisée, et y a retenu tout le monde « le temps de prendre congé du soleil et de souhaiter la bienvenue aux étoiles ».

Mais cette fois encore, en regardant le « monde civilisé », Njegoš devait, comme naguère dans le miroir vénitien, voir surtout une seule et même chose : tel un spectre derrière sa tête condamnée, sa peine et ses soucis monténégrins et toute notre tragédie balkanique. Quand Nenadović est venu lui rendre visite à Naples pour la première fois, il l'avait accueilli en guise de salut, d'une voix forte, presque furieuse – suivant probablement ses réflexions solitaires, avec ces mots : « Hélas, que de temps nous, les Slaves, avons été esclaves ! » Le plus souvent, il marchait dans les rues, allait dans les églises et les musées comme absent, « ressassant quelque tourment dans sa tête » et refusant d'écouter les moines et les cicérones. De ses paroles dont il était chiche ressortaient sa véritable préoccupation. Lors de la visite de la grotte où, selon la tradition, vécut la prêtresse mythologique Sibylle, l'évêque s'adressa soudain à Nenadović en ces termes : « Dommage qu'elle n'y soit pas maintenant, pour nous dire si Omer-paša[21] attaquera vraiment le Monténégro après l'écrasement de la Bosnie. »

Ici encore, la mémoire du Kosovo se révèle omniprésente, car il la portait en lui, dans le regard qu’il portait sur le monde. Ici encore, on voit que

une fin tragique talonne le chevalier.* [GV]

Quand il est rentré au Monténégro à l'automne de cette même année, ce fut pour y mourir. « Les emportements fréquents et l’insatisfaction permanente lui ont abrégé la vie » écrivit alors un contemporain. Mais ce Njegoš de retour dans ses montagnes était déjà purifié tel un martyr. Bien avant ce jour du mois de novembre qui le retrancha du nombre des vivants, tout était enduré et consumé. Les doutes étaient dispersées, la beauté ensevelie, la vanité éteinte, les souffrances personnelles oubliées. Tout a été déposé sur « l'autel vrai, la pierre ensanglantée », ensanglantée du sang du Kosovo, et brûlé sur le feu où naissent les œuvres des poètes et des héros.

Quand, peu auparavant, il vit Matija Ban, Njegoš lui dit : « Mon ami, mon âme tue mon corps », et redoutant que tout ce qu'il avait fait fût trop peu par rapport au serment qu'il portait, il ajouta : « Souviens-toi de moi quand je ne serai plus, que notre descendance sache au moins quels sont nos desseins, puisque je ne puis lui laisser une œuvre achevée.»

Cet automne-là à Cetinje, l'évêque agonisait tandis qu'au consulat russe était déposé son testament, un texte exceptionnel en soi, le couronnement de la vie et de l’œuvre de Njegoš. Voici ce que contenait la première partie de ce testament :

Gloire à Toi qui nous a montré le monde ! Merci Seigneur de m'avoir sur la colline de l'un de tes mondes abreuvé du soleil magnifique. Merci Seigneur de m'avoir au-dessus de la multitude doté d’une âme et d’un corps ; autant, depuis mon enfance, Ta majesté inaccessible m’avait fait fondre dans les hymnes, hymnes de louanges chantées à Ta joie divine, à Ton admiration et à Ta splendeur, autant je voyais et pleurais avec horreur la misérable destinée humaine qui est la mienne. Ton verbe a tout créé à partir de rien, à Ta loi tout est soumis. L'homme est mortel et doit mourir. Je m'approche avec espoir de Ton sanctuaire divin dont j’ai deviné la trace lumineuse dès l’instant où mes pas mortels ont arpenté la colline. Je réponds à Ton appel en toute quiétude, soit pour demeurer sous Ta figure dans le sommeil éternel, soit pour Te glorifier éternellement dans les chorales éternelles.

Et là, brusquement, la voix de l'harmonie  universelle paraît se briser, épouser celle de notre terre : le testament parle maintenant de chiffres, de l’argent public qu’il laisse, il recommande et implore de gérer cet argent avec justice et discernement, de nourrir et de protéger du mal les nécessiteux du Monténégro, de sauvegarder et de ne jamais trahir la mémoire du Kosovo.

Jusqu'au dernier instant, jusque dans l'ultime acte qu’il accomplit, cette même volonté aura accompagné Njegoš toute sa vie durant. Comme sur les tableaux des maîtres anciens, si un combat se mène sur la terre, un autre se livre, parallèlement, dans les cieux.

Le jour de la mort de l'évêque est venu.

C'est à nouveau une sombre journée d'automne, le 18 octobre selon le calendrier julien, le jour de la Saint-Luc, vers 10 heures du matin ; la même date donc, la même heure que vingt-et-un ans auparavant, et le même endroit où, sur la dépouille de Petar I, le jeune Rade Tomov avait été ordonné moine et proclamé souverain du pays. La famille et les chefs des tribus réunis pleurèrent en silence. Tel un antique archiprêtre, l'évêque bénit une fois encore la terre et le peuple et recommanda aux chefs « d'être justes avec les pauvres ». Sur ces mots, dit son biographe, « il s’étendit sur la couche de son oncle saint Petar et rendit l'âme ».

Géométrie miraculeuse et précise du destin, le cercle tragique s'acheva à son point de départ. Dans ce cercle, vous l'avez vu, comme au Kosovo même,

Tout était sainteté et probité
Et, au Dieu bien-aimé, accessible.[22]

(1935)

Traduit du serbe par Franjo Termačić


NOTES

* Toutes les notes de bas de page sont rédigées par le traducteur et les rédacteurs de Serbica. Par ailleurs, pour les vers extraits des Lauriers de la montagne [GV] et de La Lumière du microcosme [LM] nous nous sommes servis des traductions de Boris Lazić : ces vers sont marqués par un astérisque (*) dans le texte.

[1] Ljubomir Nenadović (1826-1895), poète et auteur de récits de voyage dont, surtout, ses Lettres d’Italie [Pisma iz Italije, 1868] où il évoque longuement sa rencontre et ses entretiens avec Njegoš à Naples en 1851. Dans ce paragraphe Andrić se réfère à ses Lettres de Cetinje ou Sur les Monténégrins [Pisma sa Cetinja ili O Crnogorcima, 1889].

[2] Miloš Obilić, héros national serbe qui s’est distingué par ses exploits lors de la Bataille de Kosovo en 1389. Selon la légende, lors de cette célèbre bataille, il aurait tué le sultan Mourad Ier.

[3] Gorski vijenac est traduit (et édité) en français sous trois titres : Les Lauriers de la montagne, La Couronne de la montagne et La Couronne de montagne.

[4] Sima Milutinović dit Sarajlija (1791-1847), poète romantique serbe, qui exerça le rôle de secrétaire du Métropolite Petar Ier puis de précepteur du jeune Njegoš.

[5] Milorad  Medaković (1824-1897), journaliste et historien serbe. Il fut secrétaire et biographe de Njegoš, puis le secrétaire du prince Danilo Petrović Njegoš.

[6] Nićifor Dučić (1832-1900), historien, archimandrite et académicien serbe.

[7] Lazar Tomanović (1845-1932), auteur de l’ouvrage Petar Drugi Petrović-Njegoš kao vladalac [Petar II Petrović Njegoš en tant que souverain, 1896].

[8] Matija Ban (1818-1903), poète et auteur des pièces dramatiques, homme politique et diplomate. Il fut membre de l’Académie royale serbe.

[9] L'auteur utilise le nom slavisé de la ville, officiellement en vigueur de 1914 à 1927, alors qu'à l'époque où l'article est écrit elle portait le nom de Leningrad et à celle de Njegoš le même qu'aujourd'hui, Saint-Pétersbourg.

[10] Miloš Ier Obrenović (1780-1860), prince de Serbie et fondateur de la dynastie Obrenović.

[11] En français dans le texte.

[12] Osman-paša dit Skopljak, fils de Sulejman-paša Skopljak, vizir de Belgrade, est originaire de Uskoplje (appelé également Skoplje bosniaque), près de Bugojno. En 1843 il est nommé vizir de Scutari. Dans les combats menés contre les Monténégrins, il réussit à prendre les îles Vranjina et Lesеndro. Afin d’affaiblir le pouvoir et l’autorité de Njegoš, il distribuait des dons à tous les sujets du prince-évêque en conflit avec leur souverain.

[13] La lettre (la réponse) de Njegoš adressée à Osman-paša porte la date de 5 octobre 1847 (selon le calendrier julien).

[14] Bajazet Ier (en turc : Yıldırım Bayezıd), est un sultan ottoman. En 1389, après la mort de son père Mourad Ier à la Bataille de Kosovo, il s’empare du trône de l’Empire ottoman en exécutant son frère Yakub Çelebi.

[15] Pavel Apolonovič Rovinski (1831-1916), ethnographe, historien et publiciste russe. Il a consacré plusieurs écrits aux Slaves du Sud, notamment Crna Gora u prošlosti i sadašnjosti [Monténégro dans le passé et dans le présent].

[16] Branko Lazarević (1883-1968), critique littéraire et diplomate serbe ; après la Deuxième Guerre mondiale il est mis à l’index par le pouvoir communiste yougoslave.

[17] Milan Rešetar (1860-1942), philologue et slaviste. Il fut membre de l’Académie royale serbe.

[18] Nikolaj Velimirović (1881-1956), canonisé par l’Eglise orthodoxe serbe sous le nom de Saint Nicolas d'Ohrid et de Žiča, a été évêque, théologien et orateur. Auteur d'une abondante œuvre religieuse et théologique, il a également publié en 1911 l’étude Religija Njegoševa [Religion de Njegoš].

[19] Josip Jelačić Bužimski (1801-1859), ban de Croatie.

[20] Jeremija Gagić (1783-1859). Il a exercé les fonctions du consul russe à Dubrovnik de 1815 à 1856.

[21] Omer-paša Latas, alias Mihajlo Latas (1806-1871), est un transfuge serbe promu général de l’armée ottomane. En 1850 il est envoyé par le sultan Abdul Medjid étouffer la rébellion en Bosnie. Par ailleurs, Andrić lui a consacré son dernier roman, resté inachevé.

[22] Il s’agit des deux derniers vers du poème épique « Propast cartstva srpskoga » [L’Effondrement de l’empire serbe] qui fait partie du Cycle de Kosovo.

 Date de publication : septembre 2013

DOSSIER SPÉCIAL consacré à Njegoš