Milivoj Srebro

UN LIVRE DU PEUPLE

À propos de La Trilogie serbe / Srpska trilogija  de Stevan Jakovljević

Devetsto-četrnaesta [Mille neuf cent quatorze, 1934] ; Pod krstom [Sous la croix, 1935] ; Kapija slobode [La Porte de la liberté, 1936]

 

Jakovljevic 

Stevan Jakovljević
(1890-1962)

À l’instar des Chants épiques serbes de Vuk Karadžić ou des Lauriers de la montagne de  P. P. Njegoš, La Trilogie serbe appartient au cercle restreint des œuvres littéraires serbes que l’on appelle communément, comme le rappelle Jovan Deretić, narodne knjige, « les livres du peuple ». Ce sont des ouvrages à connotation nationale qui font partie des bibliothèques familiales et que l’on laisse en héritage aux générations suivantes. La Trilogie serbe – qui se présente, par ailleurs, sous la forme d’une chronique romancée de la Première Guerre mondiale dans les Balkans, événement qui a, comme on le sait, profondément marqué la conscience collective serbe – a acquis ce statut honorifique grâce, bien sûr, à sa popularité auprès du grand public. D’ailleurs, c’est ce dernier qui pourrait être considéré comme le véritable auteur du titre de ce roman : selon ses propres aveux, Jakovljević avait au départ l’intention de donner une autre dénomination à sa trilogie – Krvavi talasi [Les Vagues ensanglantées] – mais, sous l’influence des lecteurs, il a finalement opté pour ce titre hautement symbolique.

Les raisons de la popularité de ce roman, le plus grand succès de librairie avant la Seconde Guerre mondiale, sont multiples[1]. Il n’a y a aucun doute que ce succès fut favorisé par la simplicité des procédés d’écriture employés par Stevan Jakovljević, en d’autres termes par l’accessibilité de cet ouvrage à un large public. Et même si la critique a souvent reproché à son auteur les imperfections du style et de la narration ainsi que la lourdeur de sa composition romanesque trop diffuse et dispersée – reproches évidemment fondés – cela n’a jamais empêché le lectorat populaire de témoigner sa fidélité à La Trilogie serbe. Une autre raison, peut-être même la principale, de la popularité peu commune de ce roman réside, bien sûr, dans sa représentation de la Grande Guerre. En effet, ce qui intéresse l’auteur de cette célèbre trilogie « ce ne sont pas les données et les faits bruts tirés des récits des opérations militaires », comme le constate à juste titre Miroljub Joković, mais « la légende », ce qui reflète « l’archétype de la conscience populaire, ce qui subsiste au-delà des limites d’un événement historique ». Et c’est justement la revitalisation de cet « archétype » – perceptible dans la représentation de la Grande Guerre de Jakovljević, représentation qui correspondait parfaitement à celle déjà ancrée dans les larges couches populaires – qui pourrait être précisément « la cause » de l’énorme succès de La Trilogie serbe. Concrètement, dans les deux cas, la guerre est vue comme un mal inéluctable, inhérent à la dramatique et imprévisible histoire serbe qui, depuis toujours, impose à chacun de se battre pour la survie et la liberté de la nation et d’accomplir coûte que coûte son devoir moral envers la patrie.

Cette représentation de la guerre s’appuie en réalité sur un certain nombre de lieux communs, propres à une vision épique de l’histoire et véhiculés durant des siècles par la tradition orale et la poésie populaire serbes. Son élaboration dans le roman de Jakovljević fut possible grâce au choix d’une perspective narrative spécifique : l’histoire est relatée par un narrateur-témoin, alter ego de l’auteur, qui oriente le récit sur le simple soldat, celui qui, selon l’auteur, incarne le mieux la multitude, la nation et sa conscience collective. Néanmoins, l’écrivain se garde bien de verser dans un romantisme béat, archaïque : il n’idéalise, loin s’en faut, ni la guerre ni son soldat à multiples facettes qui peut, parfois, se transformer en misérable lâche ou en « tire-au flanc » qui n’a « ni honneur, ni fierté, ni conscience ».  « La guerre ressemblait autrefois à des compétitions olympiques, les hommes étaient des héros épiques, couronnés de lauriers », remarque le narrateur, « alors qu’ici les hommes se décomposent tout en répondant une horrible puanteur. » (Mille neuf cent quatorze). Le soldat de Jakovljević le sait aussi et « part à la rencontre de la mort… sans chants ni tambours » conscient que « ce n’est plus une guerre où s’affrontent les braves mais les usines de fer ». À l’instar de la poésie épique, le romancier n’élude pas non plus les scènes violentes, crues, qui dépeignent la réalité de la « boucherie » sur le front et dans les tranchées, mais le naturalisme brut est sans cesse contrebalancé par l’humour. Même lorsqu’il relate la tragique traversée de l’Albanie, Jakovljević introduit dans son récit des scènes comiques ! – procédé original, inattendu qui, d’une certaine manière, reflète l’esprit stoïque populaire pour lequel le rire est souvent le meilleur des moyens, salvateur, de conjurer le sort.

C’est peut-être dans la partie centrale de la trilogie, au titre fort suggestif de Sous la Croix – qui est consacrée à la désastreuse retraite de l’armée serbe connue sous le nom tristement célèbre du « Golgotha albanais » – que se reflètent le mieux l’image et le destin de ce brave soldat serbe, héros principal de La Trilogie : quoique conscient de l’enfer qui l’attend dans les montagnes glacées de l’Albanie, il arrive toujours à surmonter sa peur et à exécuter les ordres sans mettre en doute le sens du sacrifice qu’on lui impose. Pour annoncer, de manière allégorique, ce qui attend son soldat, Jakovljević recourt à une « légende », à une prophétie. Connue sous le nom de « Prophétie de Kreman » à l’époque très répandue dans les masses populaires, elle prédisait que, dans un proche avenir, «  les peuples de la terre [seraient] couverts de sang » et que « les villages et les villes [seraient] en feu… ».  « La légende passe de bouche à l’oreille », dit le narrateur avant d’ajouter : « On raconte qu’il s’agit d’une prédiction de quelque paysan visionnaire, et ce qu’il a prédit jusqu’à présent s’est toujours réalisé ». Dans le commentaire qui suit, l’auteur tente, par l’intermédiaire du narrateur, de saisir le ressort psychologique de son soldat, ce qui le pousse à évoquer cette terrible prophétie à l’automne 1915 et donc à la veille de l’exode serbe : tout en observant que cette « légende », cette « histoire » fut « créée dans l’imagination du peuple » soit parce que celui-ci ressentait l’imminence d’un malheur, soit pour conjurer le sort, « avec l’espoir que les jours meilleurs viendraient », le narrateur finit par poser cette question laissée en suspens : « La prophétie sera-t-elle accomplie ? »

La réponse, implicite, sera donnée un peu plus tard, dans le long récit qui relate en détail toutes les étapes de l’exode à travers l’Albanie. Et toutes les épreuves que les exilés durent endurer : le froid glacial, la famine, les attaques des bandes armées albanaises, la permanente présence de la mort… Tel un reporteur de guerre qui s’efforce de réfréner ses propres sentiments, sans jamais sombrer dans le pathétique, ni prendre le ton de la lamentation, Jakovljević dépeint la détresse de l’homme face à des situations extrêmes. Ce n’est que bien plus tard – dans La Porte de la liberté, troisième volet de sa trilogie, et dans un tout autre contexte – que le narrateur fera cette comparaison empreinte du pathétique, formulée par l’un de ses compagnons lors de sa convalescence en France : « Autrefois, j’ai lu Résurrection de Tolstoï. Nous étions tous horrifiés par les souffrances des proscrits qui étaient déportés en Sibérie… Mais qu’est-ce que tout cela par rapport à nos souffrances en Albanie ! »

Plus tard également, et surtout dans l’Épilogue, l’écrivain portera, d’une façon dissimulée ou explicite, un regard critique sur l’attitude de l’État envers le sacrifice des soldats serbes. Mais, dans le récit consacré au « Golgotha albanais », Jakovljević se contentera de narrer le drame, de suivre pas à pas et en témoin les exilés sur leur chemin de croix, tout en mettant l’accent sur le courage et l’endurance insoupçonnée de l’homme, du soldat, qui affronte la mort par devoir moral et patriotique sans s’interroger sur le pourquoi de ses souffrances et de son sacrifice. Le vrai sens du calvaire des exilés sera, lui aussi, plus clairement suggéré a posteriori, à la fin de leur « chemin de croix », dans un épisode émouvant, lors de la première célébration de Pâques en exil, à Corfou : « Ce jour, Il est mort. Les hommes se sentaient spirituellement crucifiés… Ils croyaient en Lui, espéraient de Lui leur salut. Eux aussi avaient été sur le Golgotha, crucifiés, et peut-être allaient-ils attendre leur propre Résurrection… » L’identification, d’une part, des soldats serbes rescapés à Jésus, et du « Golgotha albanais » au Golgotha biblique, d’autre part, avec l’espoir d’une même issue – la résurrection, identifiée à la victoire finale sur le front – font apparaître clairement le sens que Jakovljević donne à la tragique traversée de l’Albanie.

En exil - 1915

Les soldats serbes en exil, 1915

Cette représentation du « Golgotha albanais » qui ne pouvait que réconforter la légende tissée autour de la Grande Guerre, fut sans doute elle-aussi l’une des raisons du formidable succès de La Trilogie serbe. Mais si cette image valorisante du petit soldat – vaillant, loyal et dévoué à la patrie – ne pouvait que satisfaire les idéologues de l’État, il ne faut pas croire que Jakovljević soit resté dans les limites que s’impose un écrivain politiquement correct. Déjà dans le récit qui relate le front de Salonique – le lieu de nombreux exploits des soldats serbes narrés dans le troisième volet de La Trilogie – le romancier fait une allusion critique à peine perceptible. Il introduit dans son récit une fable à connotation parodique sur les « guerres incessantes » des Serbes qui ont « lassé » Dieu – fable conçue par ces mêmes exilés au sujet de leur exode – qui « explique » pourquoi Dieu « a ordonné » que les Serbes soient « exilés sur une île » avant de les « chasser » définitivement de Corfou ! À la fin de La Trilogie, dans l’Épilogue, le regard critique de Jakovljević se montre plus explicite et plus percutant encore : à peine une quinzaine d’années après la fin de la guerre, le narrateur rend visite aux anciens champs de batailles et s’aperçoit qu’ils se sont transformés en de véritables cimetières sans croix : l’État, la Patrie, au nom desquels le sacrifice a été consenti, ont jeté les sacrifiés aux oubliettes !

Cette attitude critique à l’égard d’un État oublieux et peu reconnaissant fut-elle également l’une des raisons supplémentaires de la pérennité de la réception de ce roman en Serbie ? Il est difficile de répondre avec exactitude à cette question. Quoi qu’il en soit, force est de constater que, parmi toutes les œuvres serbes consacrées à la Première Guerre mondiale, La Trilogie serbe a laissé – avec Le Temps de la mort de Dobrica Ćosić publié quarante ans plus tard (1972-1978) – les empreintes les plus profondes, les plus durables, dans la représentation de la Grande Guerre, telle qu’elle se reflète aujourd’hui dans la mémoire collective nationale. Bien sûr, il est évident que ces deux œuvres expriment une vision différente du sens du sacrifice consenti par la nation serbe, mais il est tout aussi évident que leurs représentations de la Première Guerre mondiale continuent, jusqu’à nos jours, de coexister dans la mémoire populaire. On pourrait même dire qu’elles se complètent d’une certaine manière, bien que cela puisse paraître paradoxal à première vue. Car si les valeurs morales du simple mais brave soldat serbe mises en exergue dans la trilogie de Stevan Jakovljević – son dévouement à la patrie, dévouement allant jusqu’au sacrifice, son sens du devoir et de la liberté, sa conscience des intérêts nationaux et sa force innée dans leur défense – suscitent toujours l’orgueil national chez un lectorat populaire, cela n’empêche nullement celui-ci de partager les doutes de Dobrica Ćosić sur le bien-fondé du sacrifice serbe fait au nom du projet yougoslave.



[1] Cette œuvre connut six rééditions depuis la parution du premier volume en 1934 jusqu’en 1941. L’adaptation théâtrale d’une partie de La Trilogie serbe connut, elle aussi, un succès important sur les scènes de Belgrade et d’autres villes de Serbie. Comme ce roman de Jakovljević continuait de susciter l’intérêt du public serbe, il fut évidemment régulièrement réédité après la guerre, et ce jusqu’à nos jours.

 

Littérature : Božidar Kovačević, « Jedan ratni dnevnik » [Un journal de guerre], Srpski književni glasnik, Belgrade, 1935, n° 2, p. 142 ; Stojan Djordjić, « Srpska trilogija  Stevana Jakovljevića » [La Trilogie serbe de Stevan Jakovljević ], Književna istorija, Belgrade, 1974, n° 30, p. 209-267 ; Jovan Deretić, Srpski roman 1800-1950 [Le Roman serbe 1800-1950], Belgrade, Nolit, 1981, p. 305-309 ; Miroljub Joković, La Distance historique et esthétique dans le roman serbe consacré à la Première Guerre mondiale [en français], Belgrade, Raška škola, 1999, p. 61-76 ; Vojislav Pavlović, « La mémoire et l'identité nationale : la mémoire de la grande guerre en Serbie », Guerres mondiales et conflits contemporains, 2007/4 n° 228, p. 51-60.

 

Date de publication : juillet 2014

Date de publication : juillet 2014

 

> DOSSIER SPÉCIAL : la Grande Guerre
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> La Trilogie serbe - extraits

> Dossier spécial : la Grande Guerre

Le poème titré "Salut à la Serbie", écrit en janvier 1916, fut lu par son auteur Jean Richepin (1849-1926) lors de la manifestation pro-serbe des alliés, organisée le 27 janvier 1916 (jour de la Fête nationale serbe de Saint-Sava), dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne. A cette manifestation assistèrent, â côté de 3000 personnes, Raymond Poincaré et des ambassadeurs et/ou représentants des pays alliés.

Grace à l’amabilité de Mme Sigolène Franchet d’Espèrey-Vujić, propriétaire de l’original manuscrit de ce poème faisant partie de sa collection personnelle, Serbica est en mesure de présenter à ses lecteurs également la photographie de la première page du manuscrit du "Salut à la Serbie".